{"id":23761,"date":"2024-11-09T14:46:49","date_gmt":"2024-11-09T14:46:49","guid":{"rendered":"https:\/\/alger16.dz\/?p=23761"},"modified":"2024-11-09T14:46:52","modified_gmt":"2024-11-09T14:46:52","slug":"mustapha-benfodil-ecrivain-et-journaliste-a-alger-16-lalgerie-a-une-longue-tradition-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alger16.dz\/?p=23761","title":{"rendered":"Mustapha Benfodil. \u00e9crivain et journaliste \u00e0 Alger 16: \u00abL\u2019Alg\u00e9rie a une longue tradition litt\u00e9raire\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mustapha Benfodil est une figure captivante du monde litt\u00e9raire, dont l\u2019engagement va bien au-del\u00e0 de la simple promotion des livres. Avec une sensibilit\u00e9 rare, ce litt\u00e9raire de renom, cherche \u00e0 rendre la lecture vivante et accessible. Sa d\u00e9marche est audacieuse, cherchant non seulement \u00e0 \u00e9veiller une curiosit\u00e9 intellectuelle mais aussi \u00e0 renforcer la dimension personnelle et \u00e9motive de la lecture. Pour M. Benfodil, les livres sont bien plus que des objets culturels : ils sont des ponts vers la compr\u00e9hension et le lien social, une vision qu\u2019il partage avec chaque g\u00e9n\u00e9ration.<br>Alger16 a eu l\u2019opportunit\u00e9 de s&rsquo;entretenir avec l\u2019\u00e9crivain et journaliste, explorant des aspects vari\u00e9s de son engagement envers la litt\u00e9rature et la culture. Au fil de cet \u00e9change, il a abord\u00e9 des questions cl\u00e9s, de l&rsquo;importance de la lecture dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine \u00e0 l\u2019\u00e9volution des pr\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, offrant ainsi un aper\u00e7u enrichissant et inspirant pour nos lecteurs.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"650\" src=\"https:\/\/alger16.dz\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/mus2-1024x650.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-23762\" srcset=\"https:\/\/alger16.dz\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/mus2-1024x650.jpg 1024w, https:\/\/alger16.dz\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/mus2-300x190.jpg 300w, https:\/\/alger16.dz\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/mus2-768x487.jpg 768w, https:\/\/alger16.dz\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/mus2.jpg 1064w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entretien r\u00e9alis\u00e9 par G. Salah Eddine<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment d\u00e9cririez-vous votre d\u00e9marche litt\u00e9raire et artistique ?<br><\/strong>Si je devais absolument choisir une \u00e9tiquette sous laquelle je rangerais ma modeste production litt\u00e9raire et son esth\u00e9tique d\u2019ensemble, je dirais \u00ab Pop Litt\u00e9rature \u00bb. Cela est sugg\u00e9r\u00e9 d\u2019ailleurs dans un de mes romans, en l\u2019occurrence \u00ab Arch\u00e9ologie du chaos [amoureux] \u00bb (Barzakh, 2007). La formule \u00ab Pop litt\u00e9rature \u00bb m\u2019a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par \u00ab Pop\u2019 Philosophie \u00bb de Gilles Deleuze. J\u2019ai explor\u00e9 \u00e9galement cette notion de \u00ab Pop Philosophie \u00bb en lisant un philosophe contemporain que j\u2019aime beaucoup : Mehdi Belhadj Kacem. Ce que j\u2019entends par \u00ab Pop Litt\u00e9rature \u00bb, pour aller vite, c\u2019est le fait de mixer \u00ab pop culture \u00bb \u00e0 la sauce alg\u00e9rienne et avant-gardes litt\u00e9raires.<br>Certains critiques universitaires classent volontiers mon travail dans la cat\u00e9gorie \u00ab \u00e9criture exp\u00e9rimentale \u00bb et \u00e7a me va tr\u00e8s bien aussi. D\u2019autres me rapprochent de la mouvance dite du \u00ab roman post-moderne \u00bb. On m\u2019a rang\u00e9 aussi dans \u00ab d\u2019extr\u00eame-contemporain \u00bb, formule que l\u2019on doit \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Michel Chaillou. Moi je dirais simplement \u00ab contemporain \u00bb. Je me r\u00e9clame, en effet, du vaste champ des \u00ab \u00e9critures contemporaines \u00bb comme on dit \u00ab art contemporain \u00bb. Ce qui caract\u00e9rise en premier lieu mon \u00e9criture, c\u2019est l\u2019hybridit\u00e9. Hybridit\u00e9 \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rique, stylistique et linguistique. C\u2019est aussi une \u00e9criture du foisonnement. Visuellement, c\u2019est une prose fragmentaire. Sur le plan typographique et syntaxique, c\u2019est assez \u00e9clat\u00e9. Dans mon esprit, la narration est un jeu de construction. Un puzzle. Autre \u00e9l\u00e9ment structurel r\u00e9current : la place du m\u00e9talitt\u00e9raire dans tous mes textes, j\u2019entends par l\u00e0 le fait de retrouver toujours dans tous mes romans ou presque une sorte de contre-narration qui interroge le texte qui se d\u00e9ploie sous vos yeux. Dans mon dernier roman, \u00ab Terminus Babel \u00bb (Barzakh, Macula, 2023), il y a ces s\u00e9quences qui se d\u00e9clinent sous le titre g\u00e9n\u00e9rique \u00ab Making Of \u00bb o\u00f9 on rentre par bribes dans la cuisine litt\u00e9raire du personnage de l\u2019\u00e9crivain et son travail de composition en vaquant \u00e0 l\u2019\u00e9criture de son roman intitul\u00e9 \u00ab K\u2019tab \u00bb. Pour moi, c\u2019est une mani\u00e8re d\u2019introduire un regard introspectif sur l\u2019\u0153uvre et de d\u00e9voiler en partie sa m\u00e9canique secr\u00e8te. C\u2019est en m\u00eame temps un moyen d\u2019\u00e9tablir une distance \u00ab brechtienne \u00bb, un regard critique, avec le r\u00e9cit, quitte \u00e0 rompre le contrat fictionnel avec le lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L&rsquo;Alg\u00e9rie, son histoire et sa complexit\u00e9 sont souvent au centre de vos r\u00e9cits. Quelles sont, selon vous, les th\u00e9matiques qui restent encore insuffisamment explor\u00e9es dans la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne contemporaine, et pourquoi ?<br><\/strong>Je ne suis pas en mesure de dire quelles sont les th\u00e9matiques que les auteurs alg\u00e9riens doivent traiter en priorit\u00e9 ni donner une consigne dans ce sens. Chacun est libre d\u2019\u00e9crire sur les sujets qu\u2019il estime \u00eatre pertinents ou qui font sens pour lui, quitte \u00e0 refl\u00e9ter une pr\u00e9occupation ou un int\u00e9r\u00eat qui ne soient pas partag\u00e9s par le plus grand nombre. De mon point de vue, les \u00e9crivains sont avant tout comptables des formes artistiques qu\u2019ils proposent et de la qualit\u00e9 de leur travail sur le narratif et sur le langage qui est leur premier \u00ab m\u00e9dium \u00bb.<br>Dans une \u0153uvre litt\u00e9raire, ce n\u2019est jamais le sujet ni le propos qui priment mais d\u2019abord l\u2019\u00e9criture, le travail sur le style, la \u00ab mise en sc\u00e8ne \u00bb du texte, le dispositif narratif ainsi que les techniques mises en \u0153uvre en composant leur r\u00e9cit.<br>Si manque il y a, c\u2019est surtout au niveau de la diversit\u00e9 des genres litt\u00e9raires et des collections qui leurs sont d\u00e9di\u00e9es. Bien que la production litt\u00e9raire en Alg\u00e9rie soit extr\u00eamement riche et dense, j\u2019estime que nous manquons encore de v\u00e9ritables romans de genre par exemple. Nous produisons tr\u00e8s peu de polars, tr\u00e8s peu de romans de science-fiction, de romans fantastiques, psychologiques ou historiques. Il commence \u00e0 y avoir un l\u00e9ger essor du \u00ab fantasy \u00bb, et avec le ph\u00e9nom\u00e8ne Sarah Rivens, on a vu exploser tout d\u2019un coup la \u00ab Dark romance\u00bb.<br>Ces productions gagneraient \u00e0 \u00eatre accompagn\u00e9es et encourag\u00e9es par la cr\u00e9ation de collections d\u00e9di\u00e9es au niveau de nos maisons d\u2019\u00e9dition. Je pr\u00e9conise \u00e9galement d\u2019encourager la BD et le roman graphique. Je recommande vivement \u00e9galement de cr\u00e9er une ou deux maisons consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture dramatique, ou bien de cr\u00e9er des collections \u00ab th\u00e9\u00e2tre \u00bb. Il ne faut pas oublier que l\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale est un genre litt\u00e9raire \u00e0 part enti\u00e8re, et puisque vous parlez des th\u00e9matiques que la litt\u00e9rature doit prendre en charge, il faut \u00eatre attentif \u00e0 ce qui se fait dans le th\u00e9\u00e2tre ou vous avez tout un \u00e9ventail de sujets qui sont trait\u00e9s par le biais des productions dramatiques et qu\u2019on ne retrouve pas forc\u00e9ment dans la fiction romanesque.<br>A titre d\u2019exemple, un th\u00e8me comme celui des harraga sur lequel j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 pas mal d\u2019enqu\u00eates en tant que journaliste, c&rsquo;est \u00e0 travers le th\u00e9\u00e2tre que je l\u2019ai trait\u00e9 et pas le roman. Je fais ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ma pi\u00e8ce \u00ab De mon hublot ut\u00e9rin je te salue humanit\u00e9 et te dis blablabla \u00bb que j\u2019ai \u00e9crite en 2009 et qui a \u00e9t\u00e9 ensuite cr\u00e9\u00e9e en France en 2011.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Votre \u00e9criture est souvent d\u00e9crite comme provocatrice et subversive. Selon vous, quels sont les r\u00f4les de la provocation et de l&rsquo;engagement dans la litt\u00e9rature d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ?<br><\/strong>Force m\u2019est d\u2019avouer que mon \u00e9criture a souvent donn\u00e9 cette impression d\u2019\u00eatre, en effet, provocatrice et subversive. Cela est particuli\u00e8rement valable pour deux de mes romans, \u00e0 savoir \u00ab Zarta \u00bb (Barzakh, 2000 ; \u00ab zarta \u00bb \u00e9tant une d\u00e9clinaison alg\u00e9rienne du verbe \u00ab d\u00e9serter \u00bb) et \u00ab Arch\u00e9ologie du chaos [amoureux] \u00bb. Mais pour qui se donnerait la peine de les lire et de les analyser attentivement, il r\u00e9alisera assez rapidement que ce sont, avant tout, des \u0153uvres satiriques qu\u2019il faut lire au second degr\u00e9.C\u2019est de l\u2019humour noir, mais \u00e7a ressemble beaucoup plus \u00e0 de l\u2019humour potache. C\u2019est plein de grossi\u00e8ret\u00e9s, mais c\u2019est pas vraiment violent. Au fond, c\u2019est plein de tendresse. Cette \u00e9criture est surtout le reflet d\u2019une \u00e9poque.<br>Ce n\u2019est pas dans mon temp\u00e9rament d\u2019\u00e9crire pour provoquer ou pour choquer. Au contraire, je suis extr\u00eamement sensible \u00e0 la douceur et \u00e0 la bienveillance. D\u2019ailleurs, il y a eu un tournant dans mon parcours, \u00e0 partir notamment de \u00ab Body Writing \u00bb (Barzakh, 2018) o\u00f9 je me suis tourn\u00e9 vers une \u00e9criture plus personnelle et plus intimiste. L\u2019aspect subversif de mon \u00e9criture \u00e9tait surtout dict\u00e9 par des consid\u00e9rations d\u2019atmosph\u00e8re et de profil actanciel des personnages. Ce sont les situations et les caract\u00e8res qui orientent au premier chef l\u2019\u00e9criture et d\u00e9terminent sa tonalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale.<br>C\u2019est vrai que l\u2019\u00e9tiquette d\u2019\u00e9crivain sulfureux m\u2019est un peu rest\u00e9e. Aujourd\u2019hui, je ne dirais pas que je me suis assagi, mais je ne fais plus de cette peinture sociale naturaliste une obsession. Et pour r\u00e9pondre \u00e0 la deuxi\u00e8me partie de votre question, je ne vois pas de lien organique entre engagement et provocation. Je ne suis pas le moins du monde adepte de la provocation gratuite, et je ne pense gu\u00e8re que cela soit n\u00e9cessaire pour faire \u00ab passer un message \u00bb comme diraient les partisans de la litt\u00e9rature de propagande. Cela dit, cela peut constituer un ingr\u00e9dient marketing assez efficace pour qui veut faire le buzz. C\u2019est connu : rien de tel qu\u2019un scandale, un peu de bruit autour d\u2019une \u0153uvre pour la faire \u00e9couler. Mais je ne suis pas du tout adepte de ce genre de strat\u00e9gies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les habitudes de lecture des Alg\u00e9riens, en particulier des jeunes lecteurs, semblent conna\u00eetre une mutation marqu\u00e9e : l\u2019anglais prend une place grandissante, les romans philosophiques suscitent un int\u00e9r\u00eat renouvel\u00e9 et les ouvrages de d\u00e9veloppement personnel connaissent un essor impressionnant. Dans ce contexte, pensez-vous que ces nouvelles tendances de lecture r\u00e9v\u00e8lent une qu\u00eate de sens dans une soci\u00e9t\u00e9 en transition ?<br><\/strong>Les go\u00fbts en mati\u00e8re de lecture sont forc\u00e9ment divers et l\u2019id\u00e9al serait qu\u2019il y ait une offre \u00e9ditoriale assez riche pour y r\u00e9pondre. Je n\u2019ai pas fait d\u2019enqu\u00eate de lecture pour dresser une cartographie rigoureuse des tendances lourdes en mati\u00e8re de lecture, et une esquisse une sociologie du lectorat.<br>De ce que j\u2019observe, je note qu\u2019il y a un engouement certain pour tout ce qui touche \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019Alg\u00e9rie, en particulier celle de la Guerre de Lib\u00e9ration nationale ainsi que pour la litt\u00e9rature de t\u00e9moignage. Et je rel\u00e8ve aussi avec bonheur que l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la litt\u00e9rature pure, en particulier le roman, ne s\u2019est jamais d\u00e9menti, et ce, dans les deux langues. Pour le reste, je n\u2019ai pas vraiment de rep\u00e8res.<br>Je me d\u00e9sole de voir plusieurs librairies mettre la cl\u00e9 sous la porte. A quoi ajouter l\u2019\u00e9ternelle probl\u00e9matique du prix du livre. Cela n\u2019aide pas \u00e0 la d\u00e9mocratisation du livre. Je reste persuad\u00e9 que c\u2019est en diversifiant les voies d\u2019acc\u00e8s au livre, en encourageant la lecture publique, en mettant un peu d\u2019\u00e9v\u00e8nementiel, un peu d\u2019animation dans les biblioth\u00e8ques publiques, y compris les petites biblioth\u00e8ques communales, et en dotant les biblioth\u00e8ques universitaires de budgets d\u2019acquisition suffisamment cons\u00e9quents, qu\u2019on pourra r\u00e9concilier les alg\u00e9riens avec la lecture. C\u2019est un vrai sujet de politique publique, et c\u2019est un enjeu soci\u00e9tal majeur, la lecture et l\u2019acc\u00e8s aux bouquins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment percevez-vous le r\u00f4le des r\u00e9seaux sociaux et des plateformes en ligne dans la diffusion des id\u00e9es, surtout dans un pays comme l\u2019Alg\u00e9rie ?<br><\/strong>Les r\u00e9seaux sociaux et les plateformes num\u00e9riques sont une excellente nouvelle et une superbe opportunit\u00e9 pour les cr\u00e9atifs de tout bord. Et c\u2019est forc\u00e9ment un pr\u00e9cieux moyen de diffusion pour les auteurs. Je lis quotidiennement sur Facebook des posts de haute facture litt\u00e9raire, que ce soit en po\u00e9sie, en forme de chronique, de r\u00e9cit narratif ou de punchline pamphl\u00e9taire. C\u2019est un fait : il y a \u00e9norm\u00e9ment de talents litt\u00e9raires en Alg\u00e9rie. Mais comme l\u2019industrie et l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me du livre sont en crise depuis la pand\u00e9mie, il est difficile de publier tout ce beau monde. Il y a un embouteillage devant les maisons d\u2019\u00e9dition. Du coup, les r\u00e9seaux sociaux, les blogs, les plateformes num\u00e9riques constituent un remarquable moyen alternatif pour permettre \u00e0 ces talents de s\u2019exprimer en attendant de publier leurs \u0153uvres dans les circuits traditionnels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u2019o\u00f9 tirez-vous votre inspiration pour des r\u00e9cits aussi engag\u00e9s ?<br><\/strong>De mes filles. Le\u00efla et Nina sont ma boussole. Parce que je m\u2019attache beaucoup \u00e0 penser au monde qu\u2019on a fabriqu\u00e9s pour nos enfants. Certes, ils et elles ne vont pas rester d\u2019\u00e9ternels assist\u00e9s, mais j\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 depuis que je suis papa qu\u2019il \u00e9tait de mon devoir de leur donner des cl\u00e9s pour comprendre. Ce n\u2019est pas un mode d\u2019emploi, attention. Donc ma premi\u00e8re source d\u2019inspiration et d\u2019engagement, ce sont d\u2019abord elles : Nina et Le\u00efla. Ce sont elles qui me guident tous les matins dans ma qu\u00eate. Ce sont elles qui me fixent le cap, me donnent le sens et le courage. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, c\u2019est de mon v\u00e9cu d\u2019Alg\u00e9rien que je puise tous les th\u00e8mes et tous les mots qui peuplent mes bouquins. Je me revendique comme un auteur profond\u00e9ment habit\u00e9 par ce pays, l\u2019Alg\u00e9rie, par cette ville, Alger, et par les autres villes o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu, Boufarik, la ville o\u00f9 habite encore ma maman, et Relizane, ma ville de naissance, celle o\u00f9 est enterr\u00e9 mon p\u00e8re.<br>Ce qui me nourrit, c\u2019est aussi mon travail de journaliste. Mes trente ann\u00e9es de m\u00e9tier en tant que reporter (j\u2019ai commenc\u00e9 au Soir d\u2019Alg\u00e9rie \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1994 avant de rejoindre Libert\u00e9 ensuite El Watan o\u00f9 j\u2019exerce depuis 2007) ont remarquablement d\u00e9cupl\u00e9 ma surface de contact tactile avec ma soci\u00e9t\u00e9. Je serais incapable de produire ni de concevoir une litt\u00e9rature \u00ab hors sol \u00bb. Pour moi, une bonne litt\u00e9rature, c\u2019est une litt\u00e9rature qui respire. C\u2019est un bout de papier avec une odeur, une saveur ; c\u2019est un texte qui \u00e9met du son, qui jacasse, qui bruisse. C\u2019est \u00e7a pour moi \u00ab l\u2019authenticit\u00e9 \u00bb. C\u2019est une litt\u00e9rature incarn\u00e9e, qui a une \u00e2me, avec des paysages sociaux ; qui est ancr\u00e9e dans un bout de terroir, un quartier, unlit d\u2019oued, un flanc de montagne. Sinon, \u00e7a serait juste une pur\u00e9e de mots incolore et inodore, une langue morte, une prose semblable \u00e0 ces textes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s artificiellement par des logiciels type ChatGPT. Au mieux un exercice de style.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment \u00e9valuez-vous la sc\u00e8ne litt\u00e9raire alg\u00e9rienne actuelle ?<br><\/strong>Dans ce que je lis, il y a \u00e9norm\u00e9ment de qualit\u00e9. Sinc\u00e8rement, la sc\u00e8ne litt\u00e9raire DZ est d\u2019une formidable vitalit\u00e9. Pour n\u2019oublier personne, je ne vais pas citer de noms. Mais je lis tous les jours des auteurs alg\u00e9riens, et c\u2019est un r\u00e9el bonheur, cette richesse et cette \u00e9tonnante diversit\u00e9 des Lettres alg\u00e9riennes. Donc sur le plan des individualit\u00e9s, c\u2019est riche, c\u2019est vivant, il y a \u00e9norm\u00e9ment d\u2019audace et de cr\u00e9ativit\u00e9. Les talents sont l\u00e0 et il y en a \u00e0 profusion.<br>En revanche, le paysage litt\u00e9raire dans son ensemble est en travaux pour rester poli. Les auteurs seuls ne suffisent pas \u00e0 construire une sc\u00e8ne litt\u00e9raire. Il faut tout un \u00e9cosyst\u00e8me autour de la cha\u00eene du livre. Il faut une industrie. Il faut des critiques, des sites sp\u00e9cialis\u00e9s, des revues litt\u00e9raires, des prix litt\u00e9raires, des festivals. Des mouvements de traduction aussi. Tout le monde me r\u00e9p\u00e8te gentiment que je suis un \u00e9crivain qui compte dans ce pays, et pourtant, aucun de mes romans ni de mes pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre ne sont traduits vers l\u2019arabe. Si bien que j\u2019ai r\u00e9solu de tenter l\u2019aventure de l\u2019\u00e9criture en arabe. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 avec de petits textes de po\u00e9sie. Si Dieu me pr\u00eate vie, je composerai dans un avenir proche un roman en langue arabe. Ce n\u2019est pas pour m\u2019apitoyer sur mon sort, c\u2019est juste une illustration du boulot qui nous reste \u00e0 accomplir pour donner plus d\u2019envergure \u00e0 cette sc\u00e8ne litt\u00e9raire alg\u00e9rienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>En recherchant l\u2019int\u00e9r\u00eat que la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne contemporaine porte \u00e0 la litt\u00e9rature et \u00e0 la lecture, on observe une d\u00e9saffection croissante pour ces pratiques. Selon vous, quelles en sont les causes profondes ? Quelles mesures concr\u00e8tes pourraient \u00eatre envisag\u00e9es pour raviver cet int\u00e9r\u00eat et promouvoir la culture litt\u00e9raire aupr\u00e8s des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations ?<br><\/strong>Cela passe dans une tr\u00e8s large mesure par l\u2019\u00e9cole. A l\u2019\u00e9tranger, o\u00f9 qu\u2019on m\u2019invite, on m\u2019organise immanquablement des rencontres avec des \u00e9l\u00e8ves, pour animer des ateliers d\u2019\u00e9criture, des Master Class, dans des \u00e9coles\u2026 Ici, il y a une coupure incompr\u00e9hensible entre les \u00e9crivains et l\u2019\u00e9cole. Je n\u2019arrive pas \u00e0 m\u2019expliquer cette fracture entre le monde de l\u2019\u00e9ducation et le monde litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>M\u00eame si les libraires et les auteurs d\u00e9noncent une d\u00e9gradation des ventes et un int\u00e9r\u00eat de moins en moins pr\u00e9sent pour la litt\u00e9rature, des \u00e9v\u00e9nements comme le SILA connaissent un tr\u00e8s grand succ\u00e8s. Un commentaire ?<\/strong><br>Je ne peux pas m\u2019avancer sur le niveau de ventes en librairie. J\u2019ignore quels sont les livres, les auteurs et les disciplines qui vendent le plus ou qui vendent le moins. Ce que je peux noter avec certitude, en revanche, c\u2019est une baise dans le pouvoir d\u2019achat des Alg\u00e9riens de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, et cela se r\u00e9percute sur le \u00abbudget livres\u00bb. Moi, personnellement, je ne peux plus me permettre d\u2019acheter autant de livres que je voudrais ; Je suis oblig\u00e9 de faire des choix pour des consid\u00e9rations budg\u00e9taires. Je me rabats de plus en plus sur les \u00ab second hand \u00bb, les livres d\u2019occasion. Et cela explique \u00e0 contrario le succ\u00e8s populaire du SILA, d\u2019abord parce que les livres y sont r\u00e9put\u00e9s moins chers, ensuite parce que le SILA, ce n\u2019est pas uniquement le livre. Ce n\u2019est pas un \u00e9v\u00e8nement \u00e9litiste. Le SILA est un extraordinaire moment de communion entre les Alg\u00e9riens, un peu comme Riadh El Feth ou la Promenade des Sablettes. On y va pour se retrouver entre \u00ab compatripotes \u00bb qui affluent de toutes les wilayas. Ce qui me frappe et m\u2019\u00e9meut chaque fois que j\u2019y vais, c\u2019est que, en observant les processions de visiteurs au moment de quitter la Safex pour prendre le tram ou le bus, on remarque qu\u2019ils ont chacun un sac en plastique avec au moins un livre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Parmi eux, beaucoup ont d\u00fb se saigner aux quatre veines pour offrir des manuels, des livres parascolaires ou des classiques de la litt\u00e9rature universelle \u00e0 leurs m\u00f4mes afin qu\u2019ils puissent \u00e9tudier. Ils ont tout mon respect.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment la diaspora et les \u00e9crivains alg\u00e9riens en exil influencent-ils le paysage litt\u00e9raire du pays ?<br><\/strong>Je ne saurais dire quelle est la r\u00e9ception faite en Alg\u00e9rie \u00e0 la litt\u00e9rature diasporique. Ce que je peux dire est que cette litt\u00e9rature produite par les \u00e9crivains issus de l\u2019immigration alg\u00e9rienne, en France particuli\u00e8rement, est profond\u00e9ment habit\u00e9e par l\u2019Alg\u00e9rie. Longtemps elle \u00e9tait davantage centr\u00e9e sur des th\u00e8mes li\u00e9s aux probl\u00e9matiques de l\u2019immigration alg\u00e9rienne en France : les questions de l\u2019identit\u00e9 et de l\u2019int\u00e9gration, les affres de l\u2019exil, le racisme, etc\u2026<br>Ce que je peux dire aussi, c\u2019est que ce n\u2019est pas du tout une litt\u00e9rature exotique ou exotisante ; elle a un ancrage fort parce que ces auteurs, comme beaucoup d\u2019Alg\u00e9riens install\u00e9s sur l\u2019autre rive, ont tous une part d\u2019Alg\u00e9rie en eux et ont tous leur \u00ab little algeria \u00bb dans leur cuisine. Cela dit, le regard qu\u2019ils posent sur le pays est assez diff\u00e9rent, et les r\u00e9cits qu\u2019ils fabriquent sont des r\u00e9cits de tension entre deux cultures profond\u00e9ment marqu\u00e9es aujourd\u2019hui encore par le poids de l\u2019histoire coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u2060Ou situer la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne aujourd&rsquo;hui par rapport \u00e0 d&rsquo;autres litt\u00e9ratures ?<br><\/strong>L\u2019Alg\u00e9rie a une longue tradition litt\u00e9raire, en particulier dans le roman pour ne citer que la p\u00e9riode moderne. C\u2019est une litt\u00e9rature pleine de vitalit\u00e9, que ce soit en langue arabe ou en langue fran\u00e7aise. C\u2019est aussi une litt\u00e9rature, dans l\u2019ensemble, qui est assez exigeante sur le plan formel. Elle est marqu\u00e9e par tous les courants engendr\u00e9s par la modernit\u00e9 litt\u00e9raire. Il est \u00e0 remarquer aussi que, globalement, c\u2019est une \u00ab litt\u00e9rature d\u2019auteur \u00bb comme on dit \u00ab cin\u00e9ma d\u2019auteur \u00bb en opposition au cin\u00e9ma commercial.<br>Ce n\u2019est pas une litt\u00e9rature de divertissement. Elle r\u00e9siste aux sir\u00e8nes du march\u00e9. Elle parle de sujets graves. Peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir, nous aurons, parall\u00e8lement \u00e0 cette litt\u00e9rature exigeante, une production plus \u00ab l\u00e9g\u00e8re \u00bb, grand public, et pour \u00e7a, il faut des niches favorisant le \u00ab roman de genre \u00bb. Qu\u2019on s\u2019entende bien : je ne suis pas en train de plaider pour le divertissement ou pour une litt\u00e9rature \u00ab Netflix \u00bb. Je suis simplement en train de dresser un constat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quelle est, selon vous, la mission ultime de votre \u00e9criture ?<br><\/strong>D\u2019apprivoiser la mort. C\u2019est dit dans \u00ab Body Writing \u00bb. C\u2019est de laisser une trace, documenter le r\u00e9el sous un prisme subjectif, et faire de la place aux \u00ab micro-r\u00e9cits \u00bb et aux histoires des gens ordinaires, \u00e0 l\u2019ombre de la Grande Histoire et du \u00ab roman national \u00bb. Pour autant, ce que je fais ne rel\u00e8ve pas esth\u00e9tiquement de l\u2019\u00e9criture documentaire. Ce n\u2019est pas non plus une \u00e9criture de t\u00e9moignage. Certes, le mat\u00e9riau reste le r\u00e9el, dans toute son effervescence et sa fureur. Mais le travail sur le langage, sur la forme, restent mon obsession premi\u00e8re. Le challenge que je poursuis \u00e0 l\u2019heure actuelle, au cr\u00e9puscule de ma modeste \u00ab carri\u00e8re litt\u00e9raire \u00bb (je boucle 56 ans aujourd\u2019hui), est d\u2019arriver \u00e0 une \u00e9criture d\u00e9pouill\u00e9e et apais\u00e9e, sans que \u00e7a soit forc\u00e9ment de \u00ab l\u2019\u00e9criture blanche \u00bb \u00e0 la Camus. Mon r\u00eave, c\u2019est vraiment d\u2019arriver \u00e0 une forme de sobri\u00e9t\u00e9 et de bri\u00e8vet\u00e9. Un roman minimaliste \u00e0 la Beckett ou Jean-Philippe Toussaint.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous \u00eates \u00e9galement un journaliste de renom, que pr\u00e9f\u00e9rez-vous : le style d&rsquo;\u00e9criture journalistique coupl\u00e9 \u00e0 ce travail proactif de recherche et d&rsquo;analyse ou bien le style d&rsquo;\u00e9criture litt\u00e9raire souvent plus po\u00e9tique, profond et alimentant l&rsquo;imaginaire humain ?<\/strong><br>Moi je suis gourmand en \u00e9criture. Je prends tout. Le ma\u00eetre-mot pour moi est \u00ab hybridit\u00e9 \u00bb et m\u00e9lange des genres. Dans mon esprit, il n\u2019y a absolument pas la moindre opposition entre ces deux r\u00e9gimes d\u2019\u00e9criture. L\u2019un \u2013 le journalisme \u2013 m\u2019ouvre avec fracas une fen\u00eatre sur le monde et ses bruissements, l\u2019autre \u2013 la litt\u00e9rature \u2013 me permet de m\u2019emparer de cette mati\u00e8re sociale pour essayer d\u2019en saisir le sens et la m\u00e9canique profonde. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le journalisme me permet d\u2019\u00eatre r\u00e9actif et de r\u00e9pondre \u00e0 vif par rapport aux grandes questions impos\u00e9es par l\u2019actualit\u00e9. C\u2019est mon \u00e9criture de l\u2019urgence. La litt\u00e9rature, c\u2019est une infusion au long cours. Vous voyez bien que le journalisme et la litt\u00e9rature font parfaitement bon m\u00e9nage et cohabitent pacifiquement dans mon corps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Avez-vous des projets futurs ?<br><\/strong>\u00c7a n\u2019arr\u00eate pas. Je me plais \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter que je suis un travailleur du langage. C\u2019est mon pain quotidien. Cela fait quarante ans que j\u2019\u00e9cris et cela fait quarante ans que j\u2019\u00e9cris tous les jours : un po\u00e8me, un ha\u00efku, un article de presse, un aphorisme, mon journal intime, une nouvelle, un conte, un projet de roman, de th\u00e9\u00e2tre ou d\u2019essai\u2026 Tous les jours j\u2019ai du pain sur la planche. En ce moment, je me penche justement sur un recueil d\u2019histoires courtes. J\u2019ai beaucoup pratiqu\u00e9 la nouvelle dans ma jeunesse. C\u2019est un exercice tr\u00e8s excitant. Comme je bouillonne d\u2019id\u00e9es, \u00e7a me permet de les \u00ab fixer \u00bb avec la perspective de d\u00e9velopper l\u2019une d\u2019entre elles plus tard en roman ou en pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Un dernier mot pour vos lecteurs et les n\u00f4tres ?<br><\/strong>On \u00e9crit dans le noir, et vous \u00eates la lumi\u00e8re au bout, tout au bout du long tunnel de l\u2019\u00e9criture\u2026<br>G. S. E.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mustapha Benfodil est une figure captivante du monde litt\u00e9raire, dont l\u2019engagement va bien au-del\u00e0 de la simple promotion des livres. Avec une sensibilit\u00e9 rare, ce litt\u00e9raire de renom, cherche \u00e0 rendre la lecture vivante et accessible. 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