Une honte coloniale, un symbole éternel de la mémoire nationale

Vendredi dernier, l’Algérie a commémoré la Journée nationale de la Mémoire marquant le 81e anniversaire des massacres du 8 Mai 1945. Une date qui ne ressemble à aucune autre dans l’histoire nationale. Une date qui n’est pas seulement un souvenir, mais une cicatrice transmise de génération en génération. Une plaie que le temps n’a jamais réellement refermée.
Chaque année, lorsque revient le 8 Mai, l’Algérie suspend le cours ordinaire du temps. Les villes ralentissent. Les drapeaux flottent différemment. Les discours officiels se succèdent, certes, mais derrière les cérémonies demeure quelque chose de plus profond, de plus lourd, presque impossible à enfermer dans les mots : une mémoire encore brûlante.
Car ce jour-là, alors que l’Europe célébrait la chute du nazisme et la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Algérie colonisée découvrait, dans le fracas des armes et l’odeur de la poudre, le véritable visage de la domination française.
Dans les rues de Sétif, Guelma, Kherrata et de nombreuses autres régions du pays, des milliers d’Algériens étaient sortis manifester. Ils réclamaient la liberté. Rien de plus. Rien de moins. Ils demandaient simplement que les promesses faites aux peuples colonisés après leur participation à la guerre soient enfin respectées. Beaucoup d’Algériens avaient combattu sous le drapeau français contre le fascisme en Europe. Beaucoup étaient morts loin de leur terre natale. Ils espéraient qu’en retour, la France reconnaîtrait enfin leur droit à disposer d’eux-mêmes.
Mais les empires parlent souvent de liberté comme d’un luxe réservé aux autres peuples. Lorsqu’un colonisé réclame sa dignité, il cesse brusquement d’être un “allié” pour devenir une menace.
Ce matin-là, les manifestants brandissaient le drapeau algérien. Un symbole devenu insupportable pour l’administration coloniale. Puis vint l’instant qui allait faire basculer l’histoire.
Le jeune Saâl Bouzid refuse d’abaisser l’emblème national. Une balle le fauche. Et avec lui tombent aussi les dernières illusions d’une coexistence possible avec le système colonial. Le masque de la prétendue « mission civilisatrice » est tombé.
Le massacre commence alors.
Très vite, la répression dépasse tout entendement. La police coloniale ouvre le feu sur des civils désarmés. L’armée française est mobilisée. Les forces terrestres interviennent. L’aviation bombarde plusieurs régions. Les villages sont encerclés. Les arrestations arbitraires se multiplient. Les exécutions sommaires deviennent quotidiennes. Mais la violence ne s’arrête pas là.
Dans certaines zones, des colons européens participent eux-mêmes aux expéditions punitives. Des villages entiers sont détruits. Des familles disparaissent. Des corps sont jetés dans des puits, dans des ravins, dans des grottes. À Guelma, des fours à chaux auraient été utilisés pour faire disparaître les traces des crimes. Comme si tuer ne suffisait pas. Il fallait aussi effacer jusqu’à l’existence des victimes. Vieille obsession des systèmes coloniaux : dominer les vivants et faire taire les morts.
Le nombre exact de victimes reste encore aujourd’hui un sujet de débat historique. On parle de 45 000 martyrs. Mais derrière les chiffres, une vérité demeure incontestable : une population entière fut frappée par une répression massive, méthodique et impitoyable.
Et pourtant, paradoxalement, c’est dans cette tragédie que naît une nouvelle conscience nationale.
Le 8 Mai 1945 marque une rupture psychologique irréversible dans l’esprit des Algériens. Beaucoup comprennent alors que les revendications pacifiques ne suffiront jamais face à un système bâti sur l’inégalité et la domination. Les promesses d’assimilation, de réformes ou de citoyenneté apparaissent soudain pour ce qu’elles étaient aux yeux d’une partie du peuple : des illusions politiques destinées à prolonger l’ordre colonial.
Dans les années qui suivent, cette mémoire devient une braise silencieuse. Une colère contenue. Une conviction intime que l’indépendance ne pourra être arrachée que par le sacrifice.
Ainsi, pour de nombreux historiens, les massacres du 8 Mai 1945 constituent l’étincelle ayant préparé la Révolution du 1er Novembre 1954. Entre les deux dates existe un fil invisible tissé de sang, de douleur et de détermination.
Aujourd’hui encore, cette mémoire structure profondément le récit national algérien.
Elle rappelle que l’identité du pays ne s’est pas construite dans le confort des compromis, mais dans la résistance, les luttes populaires et le refus de l’effacement. Elle explique aussi pourquoi la question mémorielle demeure centrale dans les relations entre Alger et Paris.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, avait d’ailleurs affirmé que “l’Algérie ne saurait en aucun cas accepter que le dossier de la mémoire soit relégué à l’oubli et au déni”. Une position qui reflète un sentiment largement partagé dans la société algérienne : celui qu’aucune réconciliation durable ne peut exister sans reconnaissance sincère des crimes du passé.
Car au-delà de la politique, il existe une question plus profonde encore : comment tourner une page que certains refusent toujours de lire ?
En France, des historiens, des associations, des parlementaires et plusieurs voix intellectuelles continuent de réclamer une reconnaissance officielle des massacres du 8 Mai 1945 comme crime d’Etat. Certains demandent l’ouverture totale des archives coloniales. D’autres militent pour l’intégration de cette histoire dans les programmes scolaires français ou pour l’instauration d’une journée officielle de commémoration.
Ces voix demeurent minoritaires, mais elles existent. Et leur émergence traduit lentement une évolution des consciences autour de l’héritage colonial français. Parce que les sociétés peuvent repousser la vérité pendant longtemps, mais rarement éternellement.
En Algérie, la mémoire du 8 Mai ne relève pas uniquement du passé. Elle s’inscrit aussi dans le présent et dans l’avenir. Chaque commémoration rappelle aux nouvelles générations le prix de la souveraineté nationale, la fragilité des indépendances et le poids des sacrifices consentis pour arracher la liberté.
Quatre-vingt-un ans plus tard, les noms de Sétif, Guelma et Kherrata continuent de résonner comme des symboles de douleur, mais aussi de dignité. Des lieux où le peuple algérien a compris, dans la violence la plus absolue, qu’aucune nation ne reçoit sa liberté en cadeau.
Les peuples colonisés ont souvent dû l’arracher avec leurs mains nues face aux empires qui prétendaient leur apporter la civilisation tout en leur refusant l’humanité. Et l’Histoire, malgré tous les silences, finit toujours par conserver les traces du sang versé.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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