
L’Espagne a déjoué les tactiques du régime marocain qui utilise l’immigration comme moyen de pression, et Rabat est en train de perdre l’ascendant.
Selon des médias internationaux, les autorités marocaines auraient incité des milliers d’individus à traverser la frontière en direction de la ville espagnole de Ceuta, soutenant l’idée que le Makhzen exploite la question de l’immigration clandestine pour exercer des pressions sur l’Espagne.
L’enclave de Ceuta, administrée par l’Espagne, au nord du Maroc, est récemment devenue le théâtre d’une crise migratoire sans précédent, qui a ébranlé l’Espagne et replacé la question de la protection des frontières extérieures de l’UE au cœur du débat politique européen. Des dizaines de milliers de migrants ont pénétré dans l’enclave par la mer ou en escaladant la clôture frontalière, contraignant Madrid à déployer des forces militaires et à refouler une partie des arrivants.
Cette crise a également mis en lumière le rôle du Maroc en tant que partenaire clé de l’UE dans la gestion des migrations et le contrôle des frontières. Elle a aussi soulevé des interrogations quant à ses causes profondes, et deux théories circulent actuellement en Espagne : l’une d’ordre politique, l’autre l’attribuant à une décision de justice. Les deux théories sont plausibles.
Alors la principale question posée c’est : Chantage ou pragmatisme ? La diplomatie migratoire de Rabat face à l’Espagne !
Dans ce contexte, le quotidien britannique The Telegraph a cité des sources du renseignement, selon lesquelles le Maroc aurait laissé affluer environ 60.000 migrants à Ceuta, afin de faire pression sur l’Espagne.
Le journal a cité une déclaration de Haitham Amin Fernandez, directeur du Centre d’études arabes contemporaines de Madrid, qui affirmait que le passage d’un si grand nombre de personnes du Maroc vers Ceuta «n’aurait pas pu se produire sans la connaissance préalable ni l’autorisation des autorités marocaines».
The Telegraph a également cité l’ancien ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Zalmay Khalilzad, qui déclarait que «le Maroc a déjà utilisé la question migratoire pour faire pression sur Madrid», rappelant la crise de mai 2021, lorsque près de 8.000 migrants sont entrés à Ceuta, où les autorités frontalières ont tout simplement fermé les yeux.
Tensions diplomatiques entre le Maroc et l’Espagne
Cet événement s’est produit dans un contexte de tensions diplomatiques entre le Maroc et l’Espagne, une mesure largement interprétée comme une riposte à l’accueil par l’Espagne d’un dirigeant prônant l’indépendance du Sahara occidental. Cet incident a, par la suite, conduit l’Espagne à modifier sa position sur la question du Sahara occidental.
Le journal a noté que ce qu’a connu Ceuta ces dernières heures représente le plus important afflux de migrants jamais enregistré au sein de l’Union européenne. Il a été souligné que des familles marocaines entières étaient arrivées à la nage ou en forçant la frontière, tandis qu’au moins 67 personnes se sont noyées et que d’autres ont été écrasées, en tentant d’escalader la digue faisant partie de la clôture frontalière. Cette situation a incité les autorités espagnoles à déclarer l’état d’urgence sociale et humanitaire.
Face à cet afflux massif, les autorités espagnoles de Ceuta ont demandé, jeudi dernier, l’intervention de l’armée espagnole pour empêcher des milliers de personnes de franchir la frontière sans autorisation.
Le ministère espagnol de l’Intérieur a également confirmé, le même jour, le déploiement de militaires, en appui à la Garde civile, pour «maintenir la sécurité dans la ville de Ceuta». Le ministre espagnol de l’Intérieur a bloqué l’accès à Ceuta, déclarant que «ceux qui sont entrés irrégulièrement à Ceuta n’obtiendront jamais de statut légal».Il a qualifié les événements de Ceuta d’«atteinte inacceptable à la souveraineté de notre pays».
À cet égard, le quotidien américain The New York Times a révélé, dans un article, l’implication des autorités marocaines, par le biais de leurs services de sécurité, dans l’afflux massif de migrants vers la ville de Ceuta. Ces informations reposent sur les témoignages de plusieurs migrants sans papiers, qui ont confirmé que les autorités marocaines les avaient incités à traverser la frontière vers Ceuta. Le journal cite le témoignage du Marocain Youssef Alaoui (26 ans), qui a déclaré que, jeudi dernier, alors que son groupe approchait de la frontière espagnole, des policiers marocains leur indiquaient la direction à suivre en répétant : «Par ici, par ici.» Il a précisé avoir finalement franchi la frontière maritime à la nage et avoir aperçu plusieurs corps dans l’eau. Le journal cite également le Marocain Mohamed Ahmidou (37 ans), qui a expliqué avoir vu, sur les réseaux sociaux, des informations concernant l’afflux de migrants vers l’Espagne et que, lorsqu’il s’est approché de la frontière, des policiers marocains l’ont encouragé à se diriger vers Ceuta.
Alors qu’Ayoub El Abyad, un Marocain de 16 ans, regardait des vidéos sur Instagram montrant des migrants traversant la frontière vers l’enclave espagnole de Ceuta, dans le nord du Maroc, lui et son cousin, encore à douze heures de route de la frontière, ont décidé de tenter leur chance.
«Migrer, c’est améliorer nos vies», a déclaré El Abyad, à Reuters, du côté marocain de la frontière avec Ceuta, après un voyage en voiture avec deux chauffeurs. «Nous avons décidé de tenter la traversée et de nous en remettre à Dieu.»
El Abyad espérait faire partie des quelque 60.000 migrants arrivés à Ceuta cette semaine en provenance du Maroc, lors de la plus importante vague migratoire de l’histoire récente. Au Maroc, où d’importantes manifestations ont éclaté à la fin de l’année dernière pour protester contre la faiblesse des services publics et la pauvreté, de nombreux jeunes attendent pendant des années l’opportunité de franchir la frontière, en quête d’une vie meilleure.
De son côté, le quotidien allemand Die Welt a mis en lumière les raisons politiques de ce qu’il a qualifié d’«escalade des tensions entre le Maroc et l’Espagne», soulignant que les relations entre Madrid et Rabat sont marquées par des différends qui dépassent le cadre de la migration, ce qui a conduit le Maroc à prendre la décision politique de faciliter ces passages.
Le journal a affirmé que la crise de Ceuta concerne toute l’Europe, car elle révèle «la fragilité du système de protection des frontières extérieures de l’UE et la forte dépendance de l’Europe à l’égard des pays tiers, pour contrôler les flux migratoires».
La crise actuelle révèle que Ceuta, malgré sa petite taille, n’est pas qu’une simple ville frontalière, mais qu’elle est devenue un test pour les politiques migratoires européennes dans leur ensemble, et pour la capacité de l’Espagne et de l’UE à concilier protection des frontières et respect du droit international, à un moment où les pressions politiques s’accentuent, en raison de l’augmentation des migrations et de la montée des partis d’extrême droite sur le continent.
Abir Menasria