Après les décisions du haut conseil de sécurité, drogue, criminalité organisée : l’Algérie change de braquet

Création d’un organe sécuritaire spécialisé, transformation d’une caserne de l’ANP à Tanezrouft en prison de haute sécurité, ciblage des réseaux de financement et de commandement : les décisions prises mercredi dernier par le Haut Conseil de sécurité traduisent un durcissement de la stratégie algérienne face au narcotrafic. Quelques jours après cette réunion, le message apparaît clairement : il ne s’agit plus seulement de saisir les cargaisons et d’arrêter les exécutants, mais de s’attaquer à l’architecture même des organisations criminelles.

Le signal donné mercredi dernier est sans ambiguïté. Face à la progression des réseaux de trafic de drogue et à la sophistication croissante de la criminalité organisée, l’Algérie entend franchir un nouveau palier.
Réuni sous la présidence du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, le Haut Conseil de sécurité a consacré une partie importante de ses travaux à la lutte contre les stupéfiants, avec des décisions qui dépassent le cadre des opérations classiques de saisie et d’interpellation.
Quelques jours après cette réunion, l’enjeu n’est donc plus seulement de mesurer la portée immédiate des annonces, mais de comprendre le changement de méthode qui se dessine. Deux décisions retiennent particulièrement l’attention : la création d’un organe sécuritaire spécialisé dans la lutte contre la drogue et la transformation d’une caserne de l’Armée nationale populaire située dans le grand Sahara, à Tanezrouft, en prison de haute sécurité destinée aux barons de la drogue et aux trafiquants.
À travers ces mesures, le narcotrafic est désormais appréhendé comme un phénomène qui dépasse largement le simple commerce illégal de stupéfiants. Il est considéré dans sa dimension criminelle, transfrontalière, financière et sécuritaire, avec des réseaux capables de mobiliser des moyens importants, de franchir les frontières et d’utiliser des technologies nouvelles.

DE LA SAISIE AU DÉMANTÈLEMENT

Pendant longtemps, la lutte contre le trafic de drogue a principalement reposé sur la surveillance des frontières, les opérations de saisie, l’arrestation des transporteurs et le démantèlement des cellules actives sur le terrain. Ces actions demeurent indispensables. Mais l’évolution des réseaux criminels impose désormais de remonter plus haut dans la chaîne.
C’est précisément sur ce changement de perspective que s’accordent les experts cités par l’APS.
Pour Ahmed Mizab, expert en questions sécuritaires, les nouvelles décisions marquent une « étape décisive » dans le processus engagé par l’Algérie. Selon lui, il s’agit désormais de passer d’une réponse sécuritaire traditionnelle à une confrontation plus systématique avec les réseaux de criminalité organisée transfrontalière.
L’objectif n’est donc plus uniquement de récupérer une cargaison ou d’arrêter celui qui la transporte. Il consiste à identifier ceux qui financent, organisent, coordonnent et contrôlent les opérations.
Cette évolution est essentielle. Dans les grandes organisations criminelles, le trafiquant interpellé à la frontière ou dans une ville n’est souvent qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus vaste. Derrière lui se trouvent des commanditaires, des financiers, des intermédiaires, des transporteurs et des distributeurs.
C’est cette chaîne que le nouveau dispositif entend davantage cibler.

UNE STRUCTURE SPÉCIALISÉE POUR UNE MENACE QUI CHANGE

La création d’un organe sécuritaire spécialisé constitue l’un des principaux enseignements de la réunion de mercredi dernier.
Le choix d’une structure dédiée traduit une volonté de renforcer la coordination et de développer une expertise spécifique face à un phénomène devenu de plus en plus complexe. Les organisations criminelles ne fonctionnent plus de manière artisanale. Elles disposent de réseaux de financement, de circuits d’approvisionnement et de capacités logistiques qui peuvent s’étendre bien au-delà du territoire national.
Pour Ahmed Mizab, cette spécialisation doit permettre de mieux coordonner les efforts et de conduire des opérations préventives plus précises.
L’enjeu est aussi celui du renseignement. Pour frapper efficacement un réseau, il faut connaître ses itinéraires, ses modes de financement, ses relais, ses fournisseurs et ses structures de commandement. La lutte contre le narcotrafic devient ainsi une bataille de renseignement autant qu’une bataille opérationnelle. Cette logique explique la volonté affichée de ne plus se contenter de neutraliser les exécutants.

TANEZROUFT, LE CHOIX D’UN SYMBOLE FORT

L’autre décision annoncée mercredi dernier frappe par sa portée symbolique et sécuritaire : une caserne de l’ANP située dans le grand Sahara, à Tanezrouft, doit être transformée en prison de haute sécurité pour accueillir les barons de la drogue et les trafiquants.
Le choix de cette région n’est évidemment pas anodin dans la logique présentée par les responsables et les experts. L’éloignement géographique et les conditions particulières de cette zone doivent contribuer à renforcer l’isolement des détenus considérés comme les plus dangereux.
Mais au-delà de la dimension pénitentiaire, la mesure vise surtout à empêcher les chefs des organisations criminelles de continuer à exercer leur influence depuis leur lieu de détention.
C’est précisément l’un des arguments avancés par Ahmed Mizab. Pour lui, une telle structure répond à une nécessité : empêcher les chefs de réseau de communiquer ou de continuer à diriger leurs organisations une fois placés derrière les barreaux.

La prison devient ainsi un élément du dispositif de démantèlement des réseaux.
L’objectif recherché est clair : couper les centres de commandement de leurs relais extérieurs et empêcher qu’une organisation criminelle continue à fonctionner malgré l’arrestation de ses principaux responsables.

« FRAPPER LA TÊTE » DES RÉSEAUX

Cette nouvelle orientation revient, en quelque sorte, à changer de cible.
Le narcotrafic ne se limite pas aux individus visibles sur le terrain. Il repose sur une architecture faite de financements, d’approvisionnements, de communications et de distribution. Arrêter un transporteur peut neutraliser une opération ; démanteler la structure qui organise plusieurs opérations peut, en revanche, affaiblir durablement le réseau.
C’est cette logique qui ressort des interventions des experts.
Le professeur Idriss Attia évoque une « transformation stratégique » dans la manière de traiter les crimes liés au trafic de drogue. Selon lui, l’approche évolue d’une logique fondée principalement sur la réaction et la poursuite des trafiquants vers une conception plus large des «frontières sécurisées », particulièrement importante dans un environnement régional marqué par les tensions et les activités de groupes criminels transfrontaliers.
La frontière n’est donc plus seulement une ligne à surveiller. Elle devient un espace à sécuriser dans toutes ses dimensions : humaine, territoriale, technologique, financière et criminelle.

LE SAHEL, ARRIÈRE-PLAN DE LA NOUVELLE STRATÉGIE

Cette évolution intervient dans un contexte régional particulièrement sensible.
L’espace sahélien est traversé par différentes formes de trafics et de criminalité transfrontalière. Les réseaux criminels peuvent profiter de l’immensité des territoires, de la longueur des frontières et de la difficulté de contrôler certains espaces pour développer leurs activités.
Pour l’Algérie, la sécurisation de son vaste territoire méridional constitue donc un enjeu majeur.
La lutte contre la drogue ne peut, dans ce contexte, être dissociée de la surveillance des frontières et du renseignement. Les moyens utilisés par les organisations criminelles évoluent eux aussi. L’avocat Nadjib Bitam relève notamment le recours à des moyens sophistiqués, comme les drones, pour faciliter certaines opérations.
La réponse doit donc suivre cette évolution technologique.
La criminalité organisée cherche à contourner les dispositifs de contrôle ; les services chargés de la combattre doivent, à leur tour, améliorer leurs moyens d’anticipation, de détection et d’intervention.

TARIR LES CIRCUITS FINANCIERS

Autre dimension centrale de la nouvelle approche : l’argent.
Un réseau criminel ne peut fonctionner sans financement. Derrière chaque opération de trafic se trouvent des ressources permettant l’achat des produits, leur transport, leur stockage, leur distribution et la rémunération des différents intervenants.
C’est pourquoi les experts insistent sur la nécessité de s’attaquer aux circuits financiers.
Bouhania Goui estime que les décisions du Haut Conseil de sécurité s’inscrivent dans une stratégie globale destinée à endiguer la criminalité organisée liée au trafic de drogue. L’approche, selon lui, combine les dimensions organisationnelle, procédurale et logistique.
Nabila Benyahia insiste également sur cette rupture avec une vision du trafic comme simple infraction isolée. La lutte doit, selon elle, porter sur l’ensemble de la chaîne : sources de financement, bailleurs, intermédiaires, transporteurs et distributeurs.
Autrement dit, il faut priver le réseau de ses ressources autant que de ses hommes.

UN MESSAGE AUX BARONS, MAIS AUSSI AUX RÉSEAUX TRANSFRONTALIERS

Les décisions de mercredi dernier comportent également une forte dimension dissuasive.
La création d’une prison de haute sécurité spécialement destinée aux barons de la drogue et la volonté de renforcer la lutte spécialisée constituent un message adressé aux organisations criminelles opérant sur le territoire national ou depuis l’étranger.
Le message est d’autant plus important que les réseaux de narcotrafic ne connaissent pas les mêmes frontières que les Etats. Leurs activités peuvent être organisées dans un pays, financées depuis un autre et exécutées sur un troisième territoire.
La réponse, elle aussi, doit donc être structurée pour dépasser le simple cadre local.
Pour Bouhania Goui, les décisions du Haut Conseil de sécurité adressent ainsi un « message de dissuasion clair et ferme » aux acteurs impliqués dans ces activités aux niveaux régional et international. L’objectif est de montrer que le territoire national ne doit pas devenir un espace de transit ou d’implantation pour les réseaux criminels.

LA PEINE DE MORT, AUTRE SIGNAL DE DURCISSEMENT

La réunion de mercredi dernier n’a pas porté uniquement sur la drogue.
Le Haut Conseil de sécurité a également abordé les incendies enregistrés dans plusieurs régions du centre et de l’est du pays. Un exposé a été présenté sur l’avancement des investigations sécuritaires et scientifiques menées par la Gendarmerie et la Sûreté nationales.
Les conclusions de ces investigations doivent être annoncées lors d’une réunion conjointe.
Dans ce dossier, le Haut Conseil de sécurité a insisté sur la nécessité d’activer l’application de la peine de mort pour ce type de crimes.
Cette décision s’inscrit dans un contexte de durcissement plus général du discours sécuritaire et pénal face aux actes considérés comme particulièrement graves.
Il appartiendra toutefois aux investigations et, le cas échéant, aux procédures judiciaires d’établir les responsabilités et la qualification exacte des faits.

UNE APPROCHE QUI SE VEUT PLUS GLOBALE

Au-delà de chaque mesure prise séparément, c’est la cohérence de l’ensemble qui mérite d’être soulignée.
Un organe spécialisé pour améliorer la coordination. Une structure pénitentiaire de haute sécurité pour isoler les criminels les plus dangereux. Un ciblage accru des commanditaires et des réseaux financiers. Une attention particulière portée aux frontières et à l’environnement régional.
Pris ensemble, ces éléments dessinent une stratégie qui cherche à passer de la lutte contre les manifestations du trafic à la neutralisation de son organisation.
La professeure Nabila Benyahia considère d’ailleurs que les mesures annoncées ne constituent pas une simple réponse ponctuelle. Elles traduisent, selon elle, une transformation qualitative dans la perception du trafic de drogue, désormais intégré à la menace plus large représentée par les réseaux criminels transfrontaliers. C’est probablement là le principal enseignement des décisions prises mercredi dernier.

NE PLUS COURIR DERRIÈRE LES RÉSEAUX

La nouvelle stratégie peut se résumer en une formule : ne plus seulement courir derrière les réseaux, mais chercher à les désorganiser de l’intérieur.
Saisir une cargaison reste nécessaire. Arrêter les trafiquants reste indispensable. Mais ces opérations risquent de perdre une partie de leur efficacité si les structures qui les commandent restent intactes.
La priorité consiste donc désormais à remonter la chaîne.
Qui finance ? Qui commande ? Qui fournit ? Qui transporte ? Qui réceptionne ? Qui distribue ? Comment l’argent circule-t-il ? Quels sont les relais utilisés ? Quels moyens technologiques permettent aux réseaux de contourner les contrôles ?
Autant de questions auxquelles le nouveau dispositif devra apporter des réponses.
La décision de créer un organe spécialisé prend ici tout son sens : il s’agit de disposer d’un outil capable de réunir le renseignement, l’analyse, la coordination et l’action opérationnelle autour d’une même menace.

L’ÉTAT VEUT REPRENDRE L’INITIATIVE

Quelques jours après la réunion du Haut Conseil de sécurité, le message politique et sécuritaire est donc désormais installé : face à la montée en puissance de la criminalité organisée, l’Etat veut reprendre l’initiative.
L’Algérie entend renforcer son dispositif non seulement pour intercepter les trafiquants, mais aussi pour empêcher les organisations criminelles de se reconstituer, de se financer et de continuer à fonctionner depuis l’extérieur ou depuis les établissements pénitentiaires.
La transformation de la caserne de Tanezrouft en prison de haute sécurité constitue, à cet égard, l’un des symboles les plus forts de cette nouvelle étape.
La véritable efficacité de cette stratégie se mesurera dans la durée mais dans la capacité à démanteler les réseaux, à tarir leurs financements, à neutraliser leurs commanditaires et à empêcher leur remplacement par de nouvelles structures.
Car face à des organisations criminelles de plus en plus structurées, la bataille ne se joue plus seulement sur les routes, aux frontières ou dans les lieux de stockage.
Elle se joue aussi dans le renseignement, dans les circuits financiers, dans la technologie et dans les centres de commandement.
Mercredi dernier, le Haut Conseil de sécurité a fixé le cap. Les prochains mois permettront de mesurer jusqu’où ira ce changement de braquet.
ALGER 16

ALGER 16 DZ

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