
L’avenir du marché solaire algérien ne se jouera plus uniquement sous le soleil du Sahara. Si l’Algérie dispose de l’un des potentiels solaires les plus importants au monde, le véritable défi des prochaines années sera de transformer cette richesse naturelle en un marché énergétique performant, attractif et durable. Financement des projets, modernisation des réseaux électriques, stockage de l’énergie, développement industriel local et hydrogène vert : autant de chantiers qui détermineront la réussite du pari énergétique algérien.
C’est le constat dressé par un rapport publié, mardi dernier, par le magazine international spécialisé PV Magazine, à l’issue d’un débat organisé par l’Association de l’industrie solaire du Moyen-Orient (MESIA). Selon ses auteurs, l’avenir du secteur ne dépend plus tant des ressources naturelles disponibles que de la capacité du pays à concrétiser son ambitieux programme de développement des énergies renouvelables, fixé à 15 gigawatts d’énergie solaire photovoltaïque.
Pour les experts, l’Algérie possède aujourd’hui tous les ingrédients nécessaires pour devenir un acteur majeur de l’énergie solaire : un taux d’ensoleillement exceptionnel, des superficies considérables disponibles pour accueillir les infrastructures énergétiques, ainsi qu’une position géographique stratégique aux portes de l’Europe. Le défi est désormais ailleurs : construire un marché suffisamment mature pour transformer ce potentiel théorique en projets viables, bancables et pleinement intégrés au réseau électrique national. Cette transition énergétique revêt une importance particulière pour l’Algérie, dont le modèle énergétique repose encore très largement sur le gaz naturel. Celui-ci constitue à la fois le principal pilier de la consommation intérieure et une source essentielle de revenus à travers les exportations.
Dans ce contexte, le développement des énergies renouvelables dépasse largement les seules considérations environnementales. Il s’inscrit dans une logique de souveraineté énergétique et de diversification économique.
Le directeur du Cluster Énergie Verte Algérie, Boukhalfa Yaïci, cité par le rapport, souligne ainsi que «chaque mégawattheure produit à partir de l’énergie solaire ou éolienne permet d’économiser une quantité équivalente de gaz, qui peut être orientée vers l’exportation ou vers des usages industriels à plus forte valeur ajoutée».
Autrement dit, chaque mégawatt produit grâce au soleil algérien représente potentiellement davantage de gaz disponible pour renforcer les capacités d’exportation du pays ou soutenir le développement industriel national.
Le rapport rappelle, d’ailleurs, qu’environ 99% de la production nationale d’électricité demeure aujourd’hui assurée par le gaz naturel, alors même que la consommation intérieure poursuit sa progression sous l’effet de la croissance démographique, du développement industriel et des besoins croissants liés à la climatisation durant les périodes de fortes chaleurs. Dans cette équation énergétique, le facteur temps apparaît désormais comme un élément déterminant.
Un programme de 15 gigawatts
L’Algérie s’est fixé un objectif ambitieux avec le lancement d’un vaste programme visant à développer 15 gigawatts de capacités photovoltaïques. À ce jour, près de 3,2 gigawatts sont déjà en cours de réalisation dans plusieurs wilayas du Sud et des Hauts-Plateaux.
Si ces chiffres témoignent d’une accélération significative des investissements dans le secteur, ils illustrent également l’ampleur du chemin restant à parcourir.
Selon le rapport, la réussite du programme dépendra essentiellement de deux facteurs : la rapidité de son exécution et la capacité à mobiliser des financements pérennes et adaptés aux exigences de projets industriels, dont les cycles d’exploitation peuvent s’étendre sur plusieurs décennies.
Jusqu’à présent, le marché algérien s’est principalement appuyé sur un modèle piloté par Sonelgaz, qui assure le financement et la réalisation des projets, avant leur attribution dans le cadre d’appels d’offres. Si cette approche a permis d’amorcer les premiers grands projets photovoltaïques nationaux, elle représente également un investissement financier considérable pour les pouvoirs publics. Pour les spécialistes du secteur, une nouvelle étape semble désormais inévitable. Elle pourrait, notamment passer par une plus grande implication des producteurs indépendants d’électricité, le développement de contrats d’achat d’énergie à long terme, ainsi que la mise en place de mécanismes contractuels davantage susceptibles de rassurer les investisseurs privés, nationaux et internationaux.
La question déterminante du réseau électrique
La performance des panneaux photovoltaïques ne constitue cependant qu’une partie de l’équation.
Le rapport souligne que la réussite du programme algérien dépendra tout autant de la modernisation des infrastructures électriques nationales. La production d’énergie solaire nécessite, en effet, un réseau capable de transporter efficacement l’électricité produite depuis les régions méridionales jusqu’aux principaux centres de consommation situés dans le nord du pays.
Le développement des lignes de transport à haute tension, des postes électriques, des infrastructures de raccordement, ainsi que des capacités de stockage apparaît donc comme un enjeu stratégique majeur.
Cette problématique revêt une importance particulière dans un pays-continent comme l’Algérie, où les ressources solaires les plus abondantes sont souvent éloignées des grands bassins industriels et urbains.
Pour les experts, les investissements consacrés aux infrastructures électriques devront ainsi progresser au même rythme que ceux consacrés à la production photovoltaïque, afin d’éviter la création de capacités énergétiques insuffisamment exploitées faute de moyens de transport adaptés.
Le stockage, prochaine révolution du secteur
Parmi les technologies appelées à transformer profondément le secteur figure également le stockage de l’énergie par batteries.
Le rapport estime que cette technologie constituera l’un des principaux moteurs de développement du marché solaire algérien au cours des prochaines années. Elle permettra, notamment de conserver l’électricité produite durant les périodes de forte exposition solaire, afin de la restituer lors des pics de consommation. Au-delà des questions liées à la stabilité des réseaux électriques, le stockage pourrait également jouer un rôle déterminant dans l’alimentation des zones industrielles et des régions éloignées, particulièrement dans les espaces sahariens. Cette évolution offrirait ainsi davantage de flexibilité au système énergétique national, tout en améliorant la sécurité de l’approvisionnement électrique.
Une technologie adaptée aux réalités du désert
Le choix des technologies utilisées constitue également un paramètre essentiel. Contrairement aux idées reçues, les performances des panneaux photovoltaïques ne se limitent pas à leur rendement théorique. Les conditions climatiques locales doivent être pleinement intégrées aux choix technologiques. Températures particulièrement élevées, poussière, humidité ou encore contraintes liées aux opérations de maintenance : autant d’éléments susceptibles d’influencer la productivité réelle des installations sur plusieurs décennies.
Le rapport souligne ainsi l’importance de prendre en considération les taux de dégradation des équipements, les performances des systèmes photovoltaïques bifaciaux, les technologies de suivi solaire ou encore les stratégies de nettoyage des panneaux, afin d’optimiser durablement les coûts de production de l’électricité.
L’objectif n’est donc plus uniquement de produire davantage d’énergie, mais également de produire une électricité compétitive durant vingt à trente années d’exploitation.
Une industrie locale en construction
L’industrialisation constitue l’autre grand chantier de cette transition énergétique.
Le programme national prévoit actuellement un taux minimal de contenu local fixé à 35%, traduisant la volonté des pouvoirs publics de faire des énergies renouvelables un levier de développement industriel.
Les entreprises algériennes spécialisées dans l’ingénierie, les achats et la construction participent déjà, de manière croissante, à la réalisation des différents projets photovoltaïques engagés.
Pour autant, les experts estiment que la réussite de cette stratégie nécessitera le développement progressif d’un véritable écosystème industriel intégrant la formation des compétences nationales, le renforcement des chaînes d’approvisionnement locales, ainsi que la conclusion de partenariats technologiques durables avec les acteurs internationaux du secteur.
L’enjeu dépasse ainsi la seule fabrication des équipements photovoltaïques. Il s’agit également de construire un savoir-faire national capable d’accompagner durablement l’évolution du marché énergétique algérien.
L’avenir dans l’hydrogène vert
Au-delà du programme des 15 gigawatts, le rapport met également en lumière le potentiel considérable que représente l’hydrogène vert pour l’économie nationale. L’initiative «GECA» ouvre notamment la voie à une extension des capacités renouvelables algériennes bien au-delà des objectifs actuellement fixés. La production d’hydrogène vert pourrait, à terme, constituer un nouveau vecteur d’exportation énergétique vers les marchés internationaux, notamment européens. Toutefois, cette ambition demeure étroitement liée à la disponibilité d’une électricité renouvelable abondante, compétitive et durablement financée.
Autrement dit, l’avenir de l’hydrogène vert algérien dépendra directement de la réussite des investissements consentis aujourd’hui dans le photovoltaïque, les infrastructures électriques et les technologies de stockage.
Le soleil ne manque pas à l’Algérie. Le véritable défi est désormais celui de l’organisation, de l’investissement et de l’anticipation.
Le rapport de PV Magazine marque ainsi une évolution importante dans l’analyse du marché algérien des énergies renouvelables. La question n’est plus de savoir si l’Algérie possède les ressources nécessaires pour réussir sa transition énergétique, mais bien si elle parviendra à construire un environnement économique, industriel et technologique capable de soutenir ses ambitions sur le long terme.
À l’heure où la demande mondiale pour les énergies propres ne cesse de progresser, le pays semble entrer dans une nouvelle phase de son développement énergétique. Celle-ci ne sera plus uniquement mesurée en mégawatts installés, mais également à travers sa capacité à bâtir un marché solaire mature, compétitif et résolument tourné vers l’avenir.
G. Salah Eddine
