
L’arrivée massive de migrants marocains à Ceuta, fin juillet, a provoqué une nouvelle onde de choc en Espagne et au Maroc. Selon RTVE, les images de milliers de personnes tentant de rejoindre l’enclave espagnole ont également relancé les critiques visant la gestion politique et sociale du royaume.
Dans un article publié samedi sur son site, la chaîne publique espagnole RTVE revient sur les événements survenus à Ceuta et sur leur portée politique. Selon le média, les images de Marocains tentant de rejoindre l’enclave espagnole, parmi lesquels figuraient des enfants et des personnes âgées, ont fortement contrasté avec le récit officiel d’un Maroc présenté comme engagé sur la voie du développement et de la prospérité.
La situation a également suscité de nombreuses réactions parmi des journalistes, des universitaires et des observateurs marocains, cités par RTVE, qui y voient le révélateur de difficultés sociales persistantes. Le journaliste d’investigation marocain établi en France, Hicham Mansouri, cité par RTVE, affirme : «Les images parlent d’elles-mêmes : enfants, personnes âgées, mineurs, nourrissons même , ont été confrontés à cette situation. Cela a complètement discrédité toute la propagande du régime diffusée par ses médias, y compris les récents succès de l’équipe nationale à la Coupe du monde».
Ces propos illustrent la lecture faite par certains observateurs marocains de ces événements, qui considèrent l’ampleur des départs vers Ceuta comme le symptôme d’un malaise dépassant la seule question migratoire. RTVE rapporte également les analyses de plusieurs observateurs qui estiment que l’arrivée massive de migrants à Ceuta aurait été favorisée ou encouragée par les autorités marocaines. Cette interprétation, particulièrement sensible, s’inscrit dans un contexte de relations complexes entre Rabat et Madrid, notamment autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.
L’historien et professeur d’université Maâti Monjib livre une lecture particulièrement critique des événements. Il déclare : «Ce qui s’est passé à Ceuta était une manifestation massive contre un système socio-économique profondément corrompu et un régime autoritaire qui méprise son peuple».
Poursuivant son analyse, il met directement en cause le gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch, affirmant que «Aziz Akhannouch a dirigé le gouvernement le plus autoritaire depuis les années 1980. Ce gouvernement a érigé le clientélisme, les postes publics confortables et le népotisme en système de gouvernance», tout en dénonçant le recours à des fonds qu’il qualifie de douteux lors de différentes échéances électorales.
L’économiste marocain Fouad Abdelmoumni anticipe, pour sa part, une nouvelle bataille de communication autour de cette crise. Il estime que les autorités pourraient chercher à minimiser la portée de l’événement et à détourner le débat vers les enjeux stratégiques qui opposent Rabat à Madrid.
«Les Marocains seront induits en erreur et maintenus dans l’incertitude quant à la responsabilité de leur État dans cette tragédie humaine, qui sera minimisée. Des objectifs stratégiques majeurs seront défendus, comme la création des conditions permettant de contraindre l’Espagne à céder les enclaves et les îles voisines», a-t-il déclaré.
Cette lecture inscrit donc l’épisode de Ceuta dans une relation déjà marquée par des tensions récurrentes autour des territoires espagnols d’Afrique du Nord.
Au-delà des considérations politiques, plusieurs voix, citées par RTVE, dénoncent surtout l’absence de réaction officielle concernant les victimes de la traversée.
Le journaliste marocain Ali Lmrabet, basé à Barcelone, relève ainsi que les autorités marocaines n’auraient présenté aucune condoléance publique aux familles des personnes mortes lors de la tentative de traversée vers Ceuta.
Il dénonce un silence qu’il juge particulièrement révélateur : «Il y a au Maroc un silence scandaleux sur ce qui s’est passé à Ceuta. Que vaut la vie d’un sujet au Maroc ? Rien. Zéro», répondit-il avec amertume.
Hicham Mansouri qualifie également ce silence institutionnel d’«irresponsable» et de honteux.
Au-delà de la polémique sur le rôle éventuel des autorités marocaines, l’épisode de Ceuta remet en lumière une question plus profonde : celle des motivations qui poussent des milliers de personnes, y compris des familles et des mineurs, à prendre le risque de quitter leur pays pour rejoindre l’Europe.
Abir Menasria
