Numérisation de l’administration : L’Algérie à l’heure du tout-numérique

De l’état civil à l’énergie, de la formation professionnelle au commerce extérieur, jusqu’aux travaux publics, l’Algérie accélère sa transformation numérique. En quelques années, le pays est progressivement passé d’une multiplication de plateformes sectorielles à la construction d’un écosystème numérique destiné à transformer en profondeur la relation entre l’administration, le citoyen et l’entreprise.

Au cœur de cette mutation figure Dzair Digital Services, le portail national des services numériques gouvernementaux, appelé à devenir progressivement un point d’accès commun à un nombre croissant de prestations publiques. L’ambition est double : simplifier les démarches quotidiennes et moderniser le fonctionnement de l’État grâce à l’interconnexion des administrations et au partage sécurisé des données. Derrière cette accélération, il y a surtout une volonté politique affichée au plus haut niveau de l’État. Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a fait de la numérisation de l’administration l’un des chantiers structurants de la modernisation de l’État, avec l’objectif de rompre progressivement avec les lourdeurs bureaucratiques, de renforcer la transparence et de rapprocher le service public du citoyen et de l’entreprise.
Le chef de l’État a également accordé une attention particulière à la mise en place d’un système numérique intégré, allant au-delà de la simple dématérialisation des documents. La création du Haut-Commissariat à la numérisation puis la conception et le lancement de Dzair Digital Services s’inscrivent dans cette volonté de bâtir une administration interconnectée, capable de faire circuler les données entre les différents secteurs. Cette implication s’est particulièrement accélérée en 2026. Après le lancement du portail national, le Président Tebboune a, lors du Conseil des ministres du 12 juillet 2026, donné de nouvelles instructions pour élargir l’offre de services numériques et renforcer l’interopérabilité entre les secteurs. Il a notamment fixé un délai maximal d’un mois pour avancer dans l’interconnexion des administrations à travers l’exploitation du Centre national des données. Cette orientation donne au projet une dimension qui dépasse largement la création d’un simple portail électronique. Il s’agit de modifier progressivement le fonctionnement de l’administration, en faisant du numérique un outil de simplification, de circulation de l’information, de transparence, mais également de pilotage et de contrôle de l’action publique.

De 2023 au portail national : les étapes d’un chantier d’État

La transformation numérique actuelle ne s’est pas construite en quelques mois. Une étape institutionnelle majeure a été franchie le 6 septembre 2023 avec la création du Haut-Commissariat à la numérisation, chargé notamment de piloter la stratégie nationale et de coordonner les projets numériques à caractère intersectoriel. Cette étape traduit une évolution importante dans la manière d’aborder la transformation numérique. Il ne s’agit plus de développer uniquement des solutions propres à chaque ministère, mais de construire progressivement une architecture commune permettant aux différentes administrations de communiquer entre elles.
L’enjeu est celui de l’interopérabilité : faire en sorte que les systèmes d’information puissent échanger des données de manière sécurisée, afin d’éviter les doublons et de réduire les démarches imposées aux citoyens et aux entreprises.
Dzair Digital Services constitue la partie la plus visible de cette nouvelle architecture. Derrière le portail se trouvent plusieurs composantes destinées à accompagner cette transformation : infrastructures nationales de données, mécanismes d’échange sécurisé d’informations, identité numérique, gouvernance des données, cybersécurité et portefeuille électronique.
L’objectif est de faire évoluer progressivement la relation entre l’administration et l’usager. Une démarche qui nécessitait hier plusieurs déplacements, des formulaires, des copies et des passages successifs auprès de différentes administrations doit pouvoir être réalisée demain depuis un espace numérique unique.
Mais avant d’être généralisé, le portail devait être testé dans des conditions réelles.
En mars et avril 2026, plus de 1.700 citoyens ont ainsi participé aux essais de terrain organisés dans le cadre du développement de Dzair Digital Services. Les expérimentations ont concerné sept secteurs ministériels et permis de tester différents aspects du dispositif, notamment l’accès aux services, l’authentification et le traitement des demandes.
La cybersécurité a également constitué une étape déterminante, le futur portail étant appelé à traiter des données administratives sensibles et à connecter progressivement plusieurs systèmes publics. En mai, les autorités annonçaient 52 services numériques pour la première phase. Lors de la campagne de sensibilisation organisée, en juillet, autour du lancement du portail, 21 services étaient annoncés comme accessibles.
Le déploiement est donc conçu comme un processus progressif. Les services sont intégrés au fur et à mesure de leur préparation technique et de l’interconnexion des secteurs concernés.
Le projet franchit un nouveau cap durant l’été 2026. Le 21 juin, le portail national des services numériques est examiné en Conseil des ministres dans le cadre de sa mise en service. Puis, le 12 juillet, les orientations présidentielles viennent accélérer le processus avec la volonté d’élargir rapidement l’offre numérique et de renforcer les échanges entre administrations.
L’objectif devient alors clairement celui d’une administration capable de fonctionner comme un système intégré, et non plus comme une juxtaposition de services numériques indépendants.

Quand la donnée devient un outil de contrôle

La numérisation ne transforme cependant pas uniquement la manière dont le citoyen accède aux services publics. Elle modifie également la capacité de l’État à exploiter les données dont il dispose.
L’affaire révélée cette semaine par le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations en fournit une illustration particulièrement significative.
Le traitement numérique des programmes prévisionnels d’importation pour le deuxième semestre 2026 a permis de faire ressortir des écarts jugés inhabituels entre la taille déclarée de certaines entreprises, leur nombre de salariés et les montants d’importation projetés.
Au total, 3.961 opérateurs économiques employant entre zéro et cinq salariés ont introduit des demandes d’importation représentant une valeur globale de 130,32 milliards de dollars.
Dans le détail, 149 opérateurs sans aucun salarié ont formulé des demandes d’importation d’une valeur totale de 484,58 millions de dollars. De leur côté, 949 opérateurs employant un seul salarié ont introduit des demandes représentant 21,84 milliards de dollars.
Les montants atteignent 88,76 milliards de dollars pour 851 opérateurs employant deux salariés, 15,52 milliards pour 722 opérateurs comptant trois salariés, 1,74 milliard pour 641 opérateurs en employant quatre et 13,84 milliards pour 649 opérateurs déclarant cinq salariés.
Ces chiffres ne constituent pas en eux-mêmes une preuve d’irrégularité. Le ministère rappelle que les programmes d’importation ont un caractère prévisionnel. Il souligne toutefois que ces prévisions doivent rester cohérentes avec la réalité économique des entreprises, leurs capacités de production, leur activité et leurs besoins réels.
C’est précisément à ce niveau que la numérisation apporte une nouvelle capacité d’analyse.
La plateforme numérique dédiée à l’importation, appuyée par des technologies d’intelligence artificielle, a également détecté des modes de déclaration des travailleurs qualifiés d’« inhabituels » par le ministère.
L’analyse a notamment fait ressortir des entreprises ayant déclaré des travailleurs auprès de la CNAS entre janvier et le 31 mars 2026, avant de ne plus enregistrer de déclaration durant les mois d’avril, mai et juin, puis de procéder à de nouvelles déclarations à partir du 1er juillet, période correspondant à l’ouverture et au dépôt des programmes prévisionnels d’importation.
Face à ces éléments, le ministère du Commerce extérieur a annoncé l’ouverture d’une enquête, en coordination avec les secteurs concernés, afin d’auditer les matières premières, les intrants de production et les équipements importés par les entreprises concernées durant le premier semestre 2026, ainsi que durant les années précédentes.
L’audit devra notamment porter sur la conformité des quantités et des valeurs importées avec la nature de l’activité déclarée, les capacités réelles de production, le nombre de travailleurs et le volume réel de l’activité économique.
Cette affaire illustre une nouvelle dimension du chantier numérique : l’administration ne se contente plus de recevoir des informations, elle peut désormais les croiser, les analyser et identifier à grande échelle des situations nécessitant des vérifications.
La donnée devient ainsi un instrument de pilotage, de détection des anomalies et de ciblage du contrôle. La numérisation apparaît dès lors comme un double mouvement : faciliter la vie du citoyen et de l’entreprise, tout en permettant à l’État de mieux connaître, contrôler et réguler l’activité économique.
Cette évolution donne également tout son sens à l’interopérabilité recherchée entre les administrations. Plus les systèmes communiqueront entre eux, plus l’État sera en mesure de disposer d’une vision globale et actualisée de certaines activités.

Vers une administration sans papier et sans déplacements inutiles

La transformation numérique ne consiste donc pas simplement à remplacer un formulaire papier par un formulaire électronique. Elle implique une nouvelle manière de concevoir le service public.
Si une administration dispose déjà d’une information nécessaire à une autre procédure, l’objectif à terme est de permettre son échange sécurisé entre les systèmes, plutôt que de demander au citoyen ou à l’entreprise de présenter à nouveau le même document.
Le « zéro papier » apparaît ainsi comme une première étape vers un objectif plus ambitieux : le zéro déplacement inutile.
Pour les entreprises, l’enjeu est particulièrement important. Chaque déplacement, chaque dossier papier et chaque attente représentent du temps et des coûts. Pouvoir déposer une demande en ligne, suivre son instruction et recevoir les notifications à distance peut donc avoir un impact direct sur l’activité économique.
Depuis le lancement du portail, cette logique s’étend progressivement à différents domaines. Le secteur de l’énergie a notamment intégré six nouveaux services au mois d’août. Dans le domaine de la formation et de l’enseignement professionnels, la plateforme Takwin a également rejoint l’écosystème numérique national.
Le mouvement s’étend désormais à d’autres secteurs, avec l’objectif de faire de Dzair Digital Services une porte d’entrée de plus en plus large vers l’administration.
C’est dans cette dynamique qu’intervient la dernière annonce de dimanche 6 septembre 2026.
Le Haut-Commissariat à la numérisation a annoncé, en coopération avec le ministère des Travaux publics et des Infrastructures de base, l’intégration de la plateforme du secteur au portail national Dzair Digital Services.
Cette nouvelle étape concerne notamment les services liés à la qualification et à la classification professionnelles des entreprises, ainsi qu’à l’agrément des bureaux d’études privés.
Les opérateurs concernés peuvent désormais déposer leurs dossiers en ligne et suivre les différentes étapes de leur traitement, sans avoir à se déplacer auprès de l’administration centrale ou des directions des travaux publics des wilayas.
Pour les entreprises de réalisation et les bureaux d’études, l’objectif est concret : simplifier les procédures, réduire les déplacements et les délais de traitement et améliorer la traçabilité des dossiers.
Cette intégration constitue une nouvelle traduction des instructions données par le Président Tebboune lors du Conseil des ministres du 12 juillet. Elle illustre surtout la logique désormais suivie : chaque secteur rejoint progressivement un même environnement numérique, plutôt que de fonctionner à travers des systèmes totalement séparés.
Et le processus doit se poursuivre. Le Haut-Commissariat à la numérisation annonce que de nouveaux services seront progressivement intégrés au portail national.
L’enjeu des prochaines années sera donc moins de multiplier les plateformes que de les faire fonctionner ensemble.
Les objectifs annoncés donnent la mesure de l’ambition : 62 services en 2027 et 350 en 2028, avec une stratégie nationale qui se projette jusqu’à 2030.
Le véritable indicateur de réussite ne sera toutefois pas uniquement le nombre de services disponibles. Il faudra également mesurer les effets concrets de cette transformation : le nombre de déplacements supprimés, les délais réduits, les documents dématérialisés, les procédures simplifiées, mais aussi la capacité de l’État à mieux exploiter les données, à détecter les anomalies et à améliorer le ciblage de ses contrôles.
De la création du Haut-Commissariat à la numérisation, en 2023, aux tests de Dzair Digital Services, en 2026, puis au lancement du portail et à l’interconnexion progressive des secteurs, une nouvelle étape semble ainsi s’ouvrir dans la modernisation de l’État.
L’Algérie passe progressivement d’une numérisation des démarches à une véritable transformation numérique de l’administration.
L’intégration des travaux publics, annoncée ce 6 septembre, n’est, dans cette trajectoire, qu’une étape supplémentaire. Derrière cette opération sectorielle se dessine un projet beaucoup plus vaste : celui d’un État dont les services communiquent davantage, dont les données circulent de manière sécurisée et dont la relation avec le citoyen et l’entreprise repose de moins en moins sur le papier et les déplacements.
Le pari est désormais de faire du numérique non plus un simple outil supplémentaire de l’administration, mais son nouveau mode de fonctionnement.
ALGER 16

ALGER 16 DZ

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