
L’intelligence artificielle ne transforme plus seulement les logiciels et les services en ligne. Elle commence désormais à modifier en profondeur le matériel utilisé au quotidien. Smartphones plus coûteux, nouvelles générations de puces capables d’exécuter davantage de tâches d’IA directement sur l’appareil, infrastructures de calcul toujours plus puissantes et lunettes connectées : plusieurs évolutions récentes montrent que le secteur high-tech entre dans une nouvelle phase
Derrière ces changements se joue une même bataille : disposer de suffisamment de puissance de calcul et de mémoire pour faire fonctionner les nouveaux outils d’intelligence artificielle, tout en conservant des appareils accessibles aux consommateurs.
Des smartphones sous pression
Le développement spectaculaire de l’IA a une conséquence moins visible : il augmente fortement la demande mondiale pour certains composants électroniques. Les centres de données qui font fonctionner les grands modèles d’intelligence artificielle nécessitent d’importantes quantités de mémoire et de composants spécialisés. Cette situation exerce une pression sur les prix. La GSMA a récemment alerté sur la forte progression du coût de la mémoire et de certains composants utilisés dans les smartphones, en particulier sous l’effet de la demande liée aux infrastructures d’IA. Selon l’organisation, cette hausse commence déjà à se répercuter sur les téléphones d’entrée de gamme. Le phénomène est particulièrement important pour les appareils abordables. Une hausse du prix des composants peut rendre certains smartphones moins accessibles dans les marchés où le prix constitue déjà un obstacle à l’accès à Internet. La GSMA estime ainsi que les prix de la mémoire ont plus que doublé entre le troisième trimestre 2025 et le premier trimestre 2026, avant une nouvelle progression de 80 à 90 % au deuxième trimestre. L’organisation estime que cette situation pourrait également peser sur les ventes mondiales de smartphones en 2026. L’essor de l’IA pourrait donc avoir un effet paradoxal : elle rend les appareils plus intelligents, mais son développement pourrait aussi contribuer à augmenter leur coût.
Des puces toujours plus puissantes
Face à cette évolution, les fabricants de processeurs accélèrent leur course à la performance. L’objectif n’est plus seulement d’améliorer la vitesse générale des smartphones. Il s’agit également de permettre aux appareils de réaliser directement certaines opérations d’intelligence artificielle. MediaTek a récemment présenté le Dimensity 9600 Pro, une puce destinée aux smartphones haut de gamme et fabriquée avec une technologie de gravure en 2 nanomètres de TSMC. Elle intègre notamment une unité dédiée aux traitements d’intelligence artificielle. Selon MediaTek, les performances de cette unité pour certaines tâches d’IA générative réalisées directement sur le smartphone progressent de 51 % par rapport à la génération précédente. Les premiers appareils équipés de cette technologie sont attendus chez plusieurs fabricants, notamment Xiaomi, Oppo et Vivo.
Cette évolution accompagne une tendance importante : une partie des traitements qui nécessitaient auparavant une connexion à des serveurs distants peut progressivement être réalisée directement sur le téléphone. Cela peut réduire la dépendance au cloud pour certaines fonctions et permettre des réponses plus immédiates. L’intelligence artificielle devient ainsi une fonction matérielle à part entière. La puissance du processeur, la mémoire et les unités spécialisées dans l’IA deviennent des critères de plus en plus importants dans la conception des smartphones.
Huawei accélère dans les infrastructures d’IA
La bataille ne se limite toutefois pas aux téléphones. Elle se joue également dans les centres de données et les infrastructures capables de faire fonctionner les modèles d’intelligence artificielle à grande échelle. Huawei accélère notamment le développement de ses propres puces destinées à l’IA. L’entreprise chinoise prévoit de lancer de nouvelles générations de processeurs Ascend en 2027 et développe parallèlement des architectures permettant de connecter un très grand nombre de processeurs. Huawei a notamment présenté le projet Peerium, conçu pour relier jusqu’à un million de processeurs afin d’augmenter les capacités nécessaires à l’entraînement de modèles d’IA. L’entreprise affirme par ailleurs que la demande chinoise pour ses équipements de calcul dédiés à l’intelligence artificielle dépasse actuellement sa capacité de production. Cette course illustre l’importance prise par les infrastructures. Pour développer des systèmes d’IA toujours plus complexes, les entreprises ont besoin de davantage de puissance, mais aussi de solutions capables de faire communiquer efficacement de très nombreux processeurs.
Les lunettes intelligentes veulent changer nos usages
Autre évolution : les lunettes connectées. Après les smartphones, les montres et les écouteurs, les fabricants cherchent désormais à placer l’informatique directement devant les yeux de l’utilisateur. Snap poursuit ainsi le développement de ses lunettes Specs, qui combinent réalité augmentée, intelligence artificielle et fonctions multimédias. Le dispositif peut notamment afficher des informations dans le champ de vision de l’utilisateur, répondre à certaines demandes grâce à l’IA et permettre différentes interactions numériques. Snap a également annoncé de nouvelles fonctions, notamment Specs Intelligence, un système d’IA conçu pour fonctionner avec les lunettes mais aussi avec certains appareils de l’utilisateur. L’entreprise cherche également à développer des usages professionnels avec une version destinée aux entreprises. Le prix reste cependant un obstacle important. Les Specs ont été annoncées à 2 195 dollars aux États-Unis, ce qui les positionne pour l’instant comme un produit haut de gamme plutôt que comme un appareil destiné à tous les utilisateurs.
L’IA devient une composante du matériel
Ces différentes évolutions montrent une transformation progressive du secteur high-tech. L’intelligence artificielle ne se contente plus d’être une fonctionnalité ajoutée à un logiciel : elle influence désormais la conception même des appareils et des infrastructures. Dans les smartphones, elle stimule la demande en mémoire et pousse les fabricants à développer des processeurs spécialisés. Dans les centres de données, elle impose de nouvelles capacités de calcul. Et avec les lunettes intelligentes, elle commence à s’intégrer directement à notre environnement quotidien.
Cette évolution soulève aussi de nouveaux défis : coût des composants, consommation de ressources, confidentialité des données et accessibilité des nouvelles technologies. Le prochain enjeu du high-tech ne sera donc pas seulement de rendre les appareils plus intelligents, mais de parvenir à les rendre suffisamment puissants, pratiques et accessibles pour accompagner cette nouvelle génération d’usages.
