
Dans un monde bousculé par les crises géopolitiques, la réforme du Conseil de sécurité devient pressante pour les pays africains qui, longtemps relégués à la marge, exigent une représentation à la mesure de leur poids démographique, économique et politique, ainsi qu’une véritable participation aux décisions de sécurité internationale. C’est l’enjeu de la 14e réunion ministérielle du Comité des Dix de l’Union africaine (C-10), tenue à Tripoli, les 10 et 11 octobre derniers.
Au cœur des discussions, une revendication portée depuis plus de vingt ans : faire évoluer une institution dont la composition reflète encore largement les rapports de force de l’après-Seconde Guerre mondiale. Pour les pays africains, il ne s’agit plus seulement d’être consultés sur les grandes questions internationales, mais de prendre pleinement part aux décisions qui engagent la paix et la sécurité mondiales.
Le choix de la Libye pour accueillir cette réunion revêt une portée particulière, tant le nom du pays reste attaché à la Déclaration de Syrte de 2005, qui a marqué une étape importante dans la formulation de la position africaine sur la réforme du Conseil de sécurité. Depuis Tripoli, Ahmed Attaf, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, qui représentait l’Algérie, a planté le décor : «Nous nous réunissons dans un contexte international délicat où le système multilatéral est mis à l’épreuve.» La réforme du Conseil, a-t-il ajouté, «est devenue une question de justice, de légitimité et de crédibilité du système international».
Pour le chef de la diplomatie algérienne, le décalage entre la place qu’occupe aujourd’hui l’Afrique dans les affaires internationales et son absence parmi les membres permanents du Conseil constitue une anomalie difficilement justifiable. En 1945, lors de la création de l’ONU, la majeure partie du continent vivait encore sous domination coloniale. Depuis, les indépendances se sont succédé, les États africains ont rejoint les Nations unies et le continent a été directement confronté à de nombreux conflits, sans que cette évolution se traduise par une représentation permanente au sein de l’organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationales.
Rappelant que «le continent a payé le prix fort des conflits depuis les indépendances», Ahmed Attaf a souligné que «le monde a changé, les rapports de force ont changé et la carte politique s’est modifiée, laissant émerger de nouveaux États, mais la structure du Conseil de sécurité n’a pas su s’adapter dans la mesure requise à cette transformation globale».
Dans ce sens, Alger juge «inacceptable» que l’Afrique soit cantonnée aux sièges non permanents. D’où la question de M. Attaf : «Comment un système qui se prétend universel et légitime peut-il, après plus de 80 ans, refuser une représentation permanente au plus grand bloc régional de l’Assemblée générale ?»
Derrière cette interrogation se trouve un enjeu qui dépasse la seule répartition des sièges : celui de la légitimité du système multilatéral. Pour Alger, une institution ne peut prétendre représenter équitablement la communauté internationale si une région aussi importante que l’Afrique demeure privée d’un accès permanent aux décisions qui façonnent l’ordre mondial.
«L’histoire ne peut servir de prétexte pour figer le présent», a-t-il martelé, ajoutant : «L’Afrique veut passer d’une participation aux conséquences à une participation pleine aux décisions, sur un pied d’égalité avec les autres blocs et continents.»
Trois priorités
Le constant est implacable mais des priorités s’en détachent clairement. Le chef de la diplomatie algérienne a expliqué que trois priorités en particulier sont «essentielles» pour faire avancer le dossier. La première consiste à préserver la cohérence du modèle africain de réforme. Alger salue l’adoption du modèle présenté par le Comité des Dix, mais considère que cette avancée ne saurait suffire à elle seule à garantir la prise en compte des revendications du continent dans les négociations.
«Un modèle unifié n’ouvre pas automatiquement sur une négociation de texte : des questions fondamentales restent à traiter dans les cinq groupes, de manière équilibrée», a estimé M. Attaf. Aussi, «l’ouverture de l’Afrique à la négociation ne signifie pas qu’elle renonce à sa position.»
Autrement dit, l’Afrique entend participer aux discussions sans diluer les principes qui fondent sa revendication. Pour la diplomatie algérienne, l’adoption d’une position commune constitue un acquis à préserver, notamment face à la complexité des négociations et aux divergences qui persistent entre les États membres de l’ONU.
La deuxième priorité est précisément de maintenir cette unité. «Notre unité est notre force.» Le continent doit négocier en bloc unique, car l’unité africaine «n’est pas un simple slogan». Plus la phase est délicate et les modèles nombreux, plus cette unité doit être rigoureuse.
Cette cohésion est d’autant plus importante que toute réforme du Conseil de sécurité suppose des compromis entre des États aux intérêts parfois divergents.
La troisième priorité consiste à élargir le cercle des soutiens internationaux. L’objectif est de convaincre que corriger la sous-représentation africaine ne revient pas à retirer des droits aux autres régions, mais à renforcer la représentativité et la crédibilité de l’institution. Dans cette perspective, l’Algérie réaffirme son attachement aux négociations intergouvernementales menées dans le cadre des Nations unies, qu’elle considère comme le seul cadre légitime pour parvenir à une réforme.
Le chef de la diplomatie algérienne a, en outre, posé trois conditions à toute participation : un véritable consensus sur l’essentiel de la réforme, un processus inclusif, sans exclusion ni report d’aucun des cinq groupes de questions, et la pleine prise en compte de la position africaine commune, avec les sièges permanents et non permanents revendiqués et tous leurs privilèges.
Citant le Pacte pour l’avenir, il a conclu : «L’Afrique a attendu bien longtemps», appelant à passer de la reconnaissance politique à l’action concrète.
Un chemin semé d’embûches
Il est important de rappeler dans notre sujet que, fondée sur le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte de 2005, la revendication africaine tient en deux points : deux sièges permanents dotés de tous les privilèges, veto compris, et cinq sièges non permanents au lieu de trois, choisis par l’Union africaine. Plus de vingt ans après, le continent attend toujours. Créé en 2005 et coordonné par la Sierra Leone, le Comité des Dix défend cette position dans les négociations menées sous l’égide de l’Assemblée générale.
La revendication repose sur un argument de poids : l’Afrique compte 54 États membres de l’ONU, soit près de 28 % des membres de l’organisation, et représente plus d’un milliard d’habitants. Elle occupe également une place importante dans les travaux du Conseil de sécurité, notamment en raison des crises et des conflits qui touchent plusieurs pays du continent. Pourtant, aucun État africain ne dispose d’un siège permanent au sein de cette instance.
En août 2024, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, avait lui-même souligné l’ampleur du déséquilibre, rappelant que près de la moitié des conflits inscrits à l’ordre du jour du Conseil concernaient l’Afrique. Cette réalité nourrit l’argument des pays africains : ceux qui sont directement concernés par les décisions internationales relatives à la paix et à la sécurité doivent pouvoir participer pleinement à leur élaboration.
Pour l’Afrique, le défi est donc double : maintenir une position commune face à ces divergences et convaincre les autres États que la réforme ne peut plus se limiter à des déclarations de soutien. La réunion de Tripoli s’inscrit dans cette recherche d’un rapport de force diplomatique capable de faire évoluer les négociations.
Car au-delà du nombre de sièges, c’est la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale qui est en jeu.
G. Salah Eddine
