Chaos énergétique mondial : L’Algérie fait figure d’exception

Invité dimanche dernier dans l’émission « Hebdo show » de la chaîne AL24 News, l’expert énergétique international Mourad Preure a livré une analyse particulièrement préoccupante des évolutions géopolitiques et du conflit armé en cours au Moyen-Orient, évoquant le rôle que peut jouer l’Algérie en tant que pays riche en hydrocarbures.

Depuis plusieurs jours, la situation géopolitique au Moyen-Orient concentre l’attention de la communauté internationale. Les frappes, les menaces d’escalade et les risques de perturbation des infrastructures stratégiques ont déjà commencé à produire leurs effets sur les marchés. Selon Mourad Preure, les premiers indicateurs sont sans équivoque.
« Si l’on parle de la situation présente, nous avons un prix du pétrole autour de 100 dollars le baril et un prix du gaz proche de 18 dollars le million de BTU. Depuis le début de cette crise, les prix du gaz ont été multipliés par 1,7 et ceux du pétrole par 1,4. »
Pour Mourad Preure, plusieurs facteurs aggravants doivent être pris en compte. L’Union européenne demeure confrontée à une crise énergétique persistante, tandis que les États-Unis voient leur domination économique contestée par la montée en puissance asiatique. Dans ce contexte, toute perturbation majeure des flux énergétiques pourrait agir comme un catalyseur d’instabilité.
« Nous avons aujourd’hui une économie mondiale qui est dans une situation critique. L’Europe communautaire est en crise et en situation de vulnérabilité énergétique, tandis que les États-Unis sont contestés sur le plan économique. »
Au-delà de la volatilité des prix, le principal sujet d’inquiétude concerne la sécurité des installations pétrolières et gazières de la région. Le Moyen-Orient concentre en effet certaines des infrastructures énergétiques les plus cruciales pour l’équilibre du marché mondial.
L’expert souligne notamment la vulnérabilité particulière des installations de gaz naturel liquéfié du Qatar, qui représentent une part considérable de l’offre mondiale.
« Les usines de liquéfaction qataries représentent près de 100 millions de tonnes de capacité, soit 20 % de l’approvisionnement mondial. Ce sont des installations extrêmement sensibles qui fonctionnent à -162 degrés. Lorsqu’on arrête un train de liquéfaction, les ingénieurs sont terrifiés, car ils ne savent jamais comment l’équipement se comportera lors du redémarrage. »
Autrement dit, contrairement à certaines infrastructures industrielles classiques, les complexes de GNL ne peuvent être arrêtés et relancés sans risque. Une interruption prolongée pourrait donc provoquer des perturbations durables de l’offre mondiale.

Le spectre d’un pétrole à 150 dollars
Dans ce contexte de tension, les marchés commencent à intégrer un scénario qui paraissait encore lointain : celui d’une envolée brutale des prix du pétrole.
Pour Mourad Preure, la dynamique actuelle pourrait conduire à un niveau de prix bien supérieur aux niveaux actuels si les installations énergétiques de la région venaient à être directement touchées.
« La grande inquiétude des marchés, c’est la rupture d’approvisionnement. Tant que cette rupture n’était pas anticipée, les prix restaient relativement stables. Mais aujourd’hui, les marchés commencent à anticiper ce risque. »
L’expert a ajouté sans hésitation : « Un pétrole à 150 dollars le baril est tout à fait dans l’ordre des choses si la situation se maintient ou si les infrastructures pétrolières sont touchées. »
Un tel niveau de prix représenterait un choc considérable pour l’économie mondiale, susceptible d’alimenter l’inflation, de ralentir la croissance et d’accentuer les tensions sociales dans de nombreux pays importateurs d’énergie. « Ce que je peux dire avec assurance, c’est que cet enchaînement chaotique peut mener vers un véritable collapsus de l’économie mondiale», a martelé l’expert.
Du Koweït aux installations pétrolières de l’Arabie saoudite, en passant par le gigantesque champ gazier North Field au Qatar, jusqu’aux infrastructures des Émirats arabes unis et d’Oman, c’est l’ensemble d’un arc énergétique stratégique qui se retrouve aujourd’hui sous tension.

L’Algérie, pile énergétique
Dans ce contexte incertain, l’Algérie apparaît de plus en plus comme un acteur central de l’équilibre énergétique euro-méditerranéen.
L’Europe pourrait être particulièrement impactée par cette crise. Mourad Preure rappelle que la vulnérabilité européenne pourrait s’accentuer si certaines capacités d’exportation venaient à être perturbées.
« Le Qatar représente environ 10 % des approvisionnements gaziers de l’Europe. Si ces flux sont affectés, cela signifie que l’Europe se retrouve immédiatement amputée d’une part importante de ses ressources énergétiques. »
Cette fragilité est d’autant plus préoccupante que les tensions avec la Russie ont déjà profondément bouleversé l’architecture énergétique du continent.
« À cela s’ajoute ce qui se passe avec la Russie, avec les sanctions et les tensions autour du gaz et du pétrole russes. L’Europe est donc confrontée à une double pression énergétique. »
Pour l’expert, la place de l’Algérie dans cette nouvelle équation énergétique ne fait guère de doute. Grâce à ses infrastructures, ses réserves et sa proximité géographique avec l’Europe, le pays dispose d’atouts considérables.
« L’Algérie est un pays pivot, un pays clé sur le plan gazier. Nous disposons de deux gazoducs transcontinentaux, de capacités de liquéfaction importantes et d’une infrastructure énergétique solide. »
Malgré cette position stratégique, l’Algérie ne peut toutefois pas, à elle seule, compenser les déficits potentiels du marché européen.
Selon Mourad Preure, les capacités actuelles de production restent encadrées par plusieurs contraintes, notamment les engagements internationaux. « Pour le pétrole, l’Algérie produit environ entre 950 000 et 970 000 barils par jour. Mais nous sommes liés par les quotas de l’OPEC, ce qui limite toute augmentation unilatérale de la production. »
Si les marges immédiates restent limitées, le véritable levier stratégique de l’Algérie réside dans ses ressources énergétiques de long terme. Le pays dispose notamment de réserves considérables de gaz non conventionnel, parmi les plus importantes au monde. « Le pouvoir de négociation de l’Algérie est important, indiscutablement. »
Au-delà du gaz et du pétrole, l’Algérie pourrait également jouer un rôle majeur dans la transition énergétique euro-méditerranéenne.
Le pays dispose en effet d’un potentiel considérable dans le domaine de l’énergie solaire, qui pourrait être combiné avec ses ressources gazières pour produire de nouvelles formes d’énergie décarbonée.
« L’Algérie pourrait demain devenir un fournisseur important d’hydrogène et d’électricité verte, grâce à des centrales hybrides associant gaz et solaire. »
Ce modèle permettrait de compenser l’un des principaux défauts des énergies renouvelables : leur intermittence.
Dans cette perspective, Mourad Preure résume la place énergétique singulière de l’Algérie par une formule frappante : « L’Algérie est une véritable pile énergétique à ciel ouvert.»

Un équilibre énergétique sur le fil
Au fond, la crise actuelle agit comme un révélateur brutal des fragilités du système énergétique mondial. Derrière la volatilité des prix et les tensions militaires, une réalité s’impose peu à peu : l’équilibre énergétique de la planète repose sur une géographie extrêmement vulnérable. Dans une région où se concentrent certaines des plus grandes réserves d’hydrocarbures et les infrastructures les plus stratégiques du globe, le moindre incident peut désormais produire des répercussions immédiates sur l’économie mondiale.
Car aujourd’hui, les marchés ne scrutent plus seulement les décisions des banques centrales ou les indicateurs de croissance. Ils observent les cartes militaires, les couloirs maritimes et les champs pétroliers. Chaque frappe, chaque tension autour d’une installation énergétique, chaque menace sur une route d’approvisionnement alimente une nervosité grandissante. Et dans cet environnement sous haute tension, la question n’est plus seulement de savoir si les prix vont fluctuer, mais jusqu’où le système mondial peut absorber un choc supplémentaire.
Pour l’Europe, déjà fragilisée par la rupture progressive avec les approvisionnements russes, cette nouvelle crise représente un défi stratégique majeur. L’énergie n’est plus simplement une ressource économique. Elle devient une question de sécurité, de souveraineté et de stabilité politique.
C’est dans ce contexte que certains acteurs prennent une dimension particulière. L’Algérie, par exemple, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une équation énergétique de plus en plus stratégique. Sa proximité avec l’Europe, ses gazoducs transcontinentaux et la fiabilité de ses approvisionnements la placent dans une position singulière dans cette recomposition énergétique.
Mais au-delà du moment présent, la crise actuelle pourrait surtout redessiner durablement les équilibres énergétiques mondiaux. Les routes d’approvisionnement, les alliances énergétiques et même les modèles de marché pourraient être profondément reconfigurés.
Dans ce nouvel environnement, les pays capables de combiner ressources naturelles, stabilité politique et vision stratégique disposeront d’un avantage décisif.
Une chose est déjà certaine : l’énergie n’est plus seulement un carburant pour l’économie mondiale. Elle est devenue l’un des principaux champs de bataille du XXIᵉ siècle. Et dans cette nouvelle partie géopolitique qui se joue à l’échelle planétaire, chaque baril, chaque gazoduc et chaque source d’énergie comptera plus que jamais.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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