
M. Chems-Eddine Hafiz avec notre journaliste, à l’hôtel El Aurassi – Photo : Alger16
« Les mots sont des armes. Les mots sont des actes. Les mots peuvent tuer», disait Jean-Paul Sartre.
Dans un monde où l’information circule plus vite que la réflexion, les mots ne décrivent plus seulement la réalité : ils la déclenchent. Entre les débats identitaires en Europe et les relations complexes entre la France et l’Algérie, les mots ne se contentent plus de décrire le réel : ils participent à le construire. Dans ce paysage mouvant, les institutions religieuses sont des points d’ancrage singuliers, des mots puissants et des phrases qui sont à la fois symboliques et profondément humains.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la voix du recteur de la Grande Mosquée de Paris, M.Chems-Eddine Hafiz. Juriste de formation, il occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats contemporains en France.
Alger16 a eu l’honneur d’échanger avec lui, le temps d’un entretien sans détour, pour interroger les tensions du présent, les lignes de fracture du débat public et ce que signifie « la paix » aujourd’hui.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Alger16 : On a déjà eu l’honneur d’échanger avec vous sur plusieurs sujets essentiels. Depuis notre dernière rencontre, comment allez-vous ?
M. Chems-Eddine hafiz : Je vais très bien. C’est toujours un honneur de voir des jeunes Algériens être confrontés à la réalité en faisant l’effort d’essayer d’informer et de donner un certain nombre d’éléments de réflexion sur l’actualité et l’histoire. Je suis très content.
La Grande Mosquée de Paris célèbre le 15 juillet prochain son centenaire. Elle a été construite dans un moment de l’histoire où la France voulait reconnaître ses liens avec le monde musulman. Un siècle plus tard, avez-vous le sentiment que cet esprit fondateur existe toujours ?
Je l’espère, car il ne faut pas oublier le sacrifice fait par des milliers de musulmans pendant la Première Guerre mondiale. En Algérie, certains avaient le statut d’indigène et ont été dans les tranchées de Verdun pour contribuer à recouvrer la paix et la liberté de la France. Cette volonté de réaliser la Grande Mosquée suite à cette guerre a toujours son sens. Elle fait partie de l’histoire, c’est un symbole de l’histoire singulière de la France avec l’islam, de la France avec ses colonies. Il est important de se remémorer cette histoire et de la transmettre aux jeunes. J’espère que le sacrifice des musulmans n’est pas une question vaine. Il faut rappeler que l’islam a payé le tribut du sang de ses musulmans pour que la Mosquée de Paris soit une institution religieuse musulmane inscrite dans cette histoire. On ne peut pas la sortir de cette histoire. Cent ans après, moi je fais vivre ce sacrifice de l’islam et des musulmans et je rappelle que les musulmans de France ne doivent pas avoir honte de cette histoire. Nous ne devons avoir aucun complexe concernant cette histoire de France où l’islam, les musulmans et la Grande Mosquée de Paris sont une référence pour ces enfants qui sont aujourd’hui stigmatisés et pointés du doigt. Il faut leur dire qu’il n’y a aucune honte à avoir : on est des musulmans et des citoyens français à part entière.
C’est intéressant ce que vous dites : que les jeunes musulmans aujourd’hui en France sont stigmatisés par cette histoire, qu’ils sont complexés. Pouvez-vous détailler ?
Oui, aujourd’hui, il y a beaucoup de soupçons, beaucoup de déclarations qui sont faites sur l’islam et les musulmans, notamment les musulmans de France. Nous avons chaque année des actes anti-musulmans et des comportements stigmatisants envers la communauté musulmane. Nous rappelons aujourd’hui l’horrible assassinat d’un jeune Malien qui s’appelait Aboubakar Cissé, qui a été assassiné sauvagement et dont l’assassinat a été entièrement filmé : 56 coups de couteau. Un acte de haine. Cette histoire a-t-elle réellement eu des répercussions dans la société ? C’est une chose qu’il faut rappeler.
Ce n’est donc pas un cas isolé ?
Absolument pas. Nous ne pouvons pas dire que c’est un cas isolé lorsque, quelques jours plus tard, un Franco-Tunisien est tué par un voisin parce qu’il est musulman. On se pose des questions. Aujourd’hui, cette fraction du monde musulman, moi je considère qu’elle fait partie de la communauté nationale française et c’est l’honneur de la France aujourd’hui de considérer que les musulmans font partie intégrante de la nation. Quand vous parlez de stigmatisation, on a vu aujourd’hui qu’il y a eu des élections municipales. Il y a des élus qui sont considérés comme musulmans parce qu’ils ont un nom, parce qu’ils viennent d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb. Ces élections ont montré un visage raciste par rapport à ces élus. Je rappelle que le maire d’une des plus grandes villes d’Île-de-France, si ce n’est la plus grande, Saint-Denis, a été pointé du doigt avec des propos racistes qui sont extrêmement graves. Qu’en 2026, on puisse, dans la patrie des droits de l’Homme, tenir de tels propos. On a vu des chroniqueurs de certains médias tenir des propos injurieux, diffamatoires et racistes contre un certain nombre d’élus. Aujourd’hui, je le rappelle à la société : dans cette France, si on ne tient pas compte de la diversité, si on ne considère pas les enfants d’anciens immigrés comme faisant partie de la société française, où va-t-on ?
Une petite polémique a surgi le Ramadan dernier sur la date officielle du début de ce mois sacré. Certains ont jeûné mercredi, d’autres jeudi. Cela en dit beaucoup sur les divergences qui existent aujourd’hui en France. Quel est votre message aux musulmans de France par rapport à cela ?
Il faut expliquer ceci. Ici, on est en Algérie, c’est un autre contexte culturel. Il faut revenir à l’essentiel. Pour moi, c’est une lourde responsabilité de décider du premier jour et de la fin du Ramadan. Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas un jeu d’influence. On ne fait pas de la géopolitique. Moi, je reprends les éléments essentiels de notre religion, qui consistent à observer le croissant lunaire. C’est important de le rappeler.
Le contexte, c’est quoi ? Nous sommes en France, dans un État laïque. Aujourd’hui, le fait que la Grande Mosquée de Paris décide de réunir une commission d’imams pour fixer la date du premier jour du Ramadan, c’est-à-dire la Nuit du doute, c’est un moment à la fois religieux mais également communautaire. Nous avons ce moment pour notre communauté. C’est un moment convivial, festif : les mamans sont en train de préparer leurs enfants qui vont commencer le premier jour du Ramadan de leur vie. On fait la fête, on prépare, il y a une ambiance autour de cela qui unit.
En même temps, depuis 1978, en Turquie, à Ankara, il y a eu une organisation d’astrophysiciens qui ont décidé, preuves scientifiques à l’appui, qu’ils pouvaient faire des calculs scientifiques pour identifier le premier et le dernier jour du Ramadan. J’en tiens compte. Je suis conscient de ces calculs astronomiques. Moi, j’ai proposé un mix des deux. Je veux garder cette convivialité. Je vois les gens à la mosquée au moment de la Nuit du doute. Il y a un côté festif, je n’aime pas enlever cet aspect. La religion, c’est d’abord la foi en Dieu, mais il y a également des aspects communautaires : nous retrouver dans la joie de partager quelque chose.
Nous allons entamer un moment important du jeûne : celui de nous rappeler des plus fragiles, des isolés, de ceux qui ne peuvent pas manger à leur faim. C’est tout un rituel. Le Ramadan, ce n’est pas juste un moment où on ne mange pas et le soir on reprend notre vie. Non, c’est un moment d’une grande spiritualité.
C’est pour cela que moi, avec d’autres fédérations et plusieurs imams, nous avons estimé qu’il y avait des calculs qui prévoyaient que c’était le jeudi. Nous nous étions réunis le mardi, et il s’est avéré que nous avions des informations indiquant que ce serait le mercredi. Car je rappelle qu’il y a une disposition religieuse qui dit que dès que le premier voit le croissant lunaire, tout le monde doit commencer le Ramadan. Là, nous avons eu une annonce de l’Arabie saoudite qui a affirmé avoir vu le croissant lunaire, et c’est à partir de là que le premier jour du Ramadan a été fixé à mercredi.
J’ai considéré à ce moment-là, en mon âme et conscience, avec les fédérations — il y avait quatre fédérations autour de la table — que cela devait être le mercredi. Quatre fédérations musulmanes représentant différentes sensibilités, en plus de celle de la Grande Mosquée de Paris. C’était toute une commission où il y avait des imams de différentes sensibilités. Il y avait la fédération Foi et Pratique, ainsi que Musulmans de France, qui étaient présentes à cette réunion. Nous avons décidé ensemble, à l’unanimité, que ce serait le mercredi.
Il y a eu une polémique, mais en réalité, ce que nous avons essayé d’expliquer ensuite, c’est que l’Arabie saoudite a bien montré, preuves à l’appui, qu’elle avait observé le croissant lunaire. Il y a eu tout un débat avec des détracteurs qui disaient que l’Arabie saoudite ne l’avait pas vu, alors qu’en réalité elle a apporté les preuves quelques jours plus tard, notamment liées à la conjonction lunaire.
Ceux qui ont attaqué la Grande Mosquée de Paris suite à cela ont donc voulu faire de la politique ?
Oui. Ceux qui nous ont attaqués ont voulu faire de la politique politicienne. Moi, je ne veux pas qu’on instrumentalise notre religion. Je n’aime pas qu’on la politise. Notre religion est un acte de foi. C’est pour cela que j’invite vos spectateurs et lecteurs à ne pas chercher à s’identifier uniquement en tant que musulmans. Moi, je ne veux pas créer une identité religieuse fermée. Je veux que le musulman ait une relation verticale avec son Créateur.
On a une chance extraordinaire : le sunnisme fait en sorte que nous n’avons aucun intermédiaire. Vous imaginez ? On a un verset coranique où Dieu explique qu’il n’y a que Lui qui peut juger son serviteur. Pourquoi créer des subterfuges pour dire : « tu fais bien », «tu fais mal », etc. ? J’ai une relation directe avec Allah. C’est cela qui est le plus beau et le plus important.
Donc pourquoi aujourd’hui essayer d’instrumentaliser la religion à des fins politiques ? Ceux qui ont considéré que c’était jeudi, certaines fédérations, ont voulu faire de la politique pour montrer leur existence, alors qu’elle est relativement faible en termes de représentation. Ils ont affirmé que c’était jeudi. C’était une polémique inutile qui a cherché à fracturer la communauté musulmane, alors que la Grande Mosquée de Paris a prouvé que c’était bien le mercredi le premier jour du Ramadan en France. Et c’est cela qui est le plus important.
Il est important d’avoir votre avis sur la situation au Moyen-Orient. Nous voyons aujourd’hui un cessez-le-feu fragile, suivi de frappes meurtrières sur le Liban et une région marquée par l’incertitude. Dans notre monde en crise, quelle redéfinition pouvons-nous donner au mot « paix » ?
Le pape Léon XIV arrive en Algérie avec un mot à la bouche : « Salam Aleykoum » (paix sur vous). Lui, depuis le début de la guerre, il y a 45 jours, ne cesse de proclamer et d’appeler à la paix. Nous, en tant que musulmans, d’abord, je rappelle qu’en islam, quand il y a un conflit armé entre deux parties, il est clairement établi qu’on ne peut pas toucher aux civils. On ne peut pas s’attaquer aux enfants, aux femmes, aux hommes qui ne sont pas impliqués dans le conflit. À l’époque, on disait qu’il ne fallait même pas arracher un arbre.
Regardez aujourd’hui ce qui se passe : c’est la puissance et la domination, c’est la force, alors que l’islam essaie de prouver le contraire. Aujourd’hui, on le voit, il n’y a plus de règles internationales, il y a la force. C’est pour cela que nous prions Dieu pour que ce massacre cesse. Je ne dirai pas mieux que le pape qui affirme qu’aucune cause, aucune raison ne peut imposer la mort de quelqu’un. Aujourd’hui, ce que nous voyons est vraiment terrible. Moi, je souhaite que le bruit des armes cesse.
Vous avez dit que c’est un cessez-le-feu fragile, et c’est très juste : tout est fragile lorsqu’il s’agit de la paix aujourd’hui. Nous, en tant qu’hommes de paix, nous devons à tout prix faire en sorte que notre religion et les religions soient porteuses du mot « salam », qui est un dérivé de l’islam. C’est notre fraternité humaine qui est importante. Lorsque je tue quelqu’un, c’est grave. Vous le savez, la sacralité de la vie en islam est capitale. Nous voulons véhiculer le message de l’islam, celui qui dit que tuer une seule âme est équivalent à tuer toute l’humanité.
Justement, l’islam détaille ce point : il dit que l’âme humaine est plus sacrée que la Kaâba. Certains oublient ce message. Que leur dites-vous ?
Je leur dis de revenir à l’essentiel en islam. La réalité de notre religion, c’est qu’au-delà des rituels et des obligations religieuses que nous avons à travers les cinq piliers, nous avons d’autres obligations comme le respect de l’autre, le respect de celui qui ne vous ressemble pas. Le sourire : faire un sourire est une aumône. Il faut revenir aux règles primordiales de notre religion.
Et vous imaginez qu’aujourd’hui, tuer quelqu’un, aller lui voler sa terre, en faire une rivière de sang… C’est terrible ce qu’on est en train de dire. Donc aujourd’hui, j’appelle toute la communauté internationale à pouvoir garder raison, à rappeler les valeurs fondamentales de notre humanité. Qu’allons-nous devenir si aujourd’hui nous revenons à l’âge de pierre, ou si je suis plus fort que vous physiquement, je vous impose ma façon de faire ? Et donc, si je suis militairement plus fort, je vous domine ?
Il faut revenir aux règles du droit international. Je suis avocat et je considère que le droit doit primer sur l’ensemble des relations internationales, car c’est le droit qui régule notre vie citoyenne.
Vous l’avez brièvement évoqué tout à l’heure. Le pape Léon XIV entame une visite officielle en Algérie. Dans cette visite, tout semble construit autour de l’idée de pont entre deux mondes religieux. Comment construire concrètement ce pont ?
D’abord, dans votre question, vous parlez de pont, et c’est très juste. Car à un moment, les religions étaient des murs qu’il fallait casser. Avant le pape Léon, le pape François l’avait fait en allant rencontrer l’imam d’Al-Azhar, et en se rendant en Irak, où il a parlé de la fraternité humaine.
Lorsque le pape vient en Algérie, il va fouler la terre d’Afrique, et il a décidé que cette terre commence pour lui par l’Algérie, par Annaba, la terre natale de saint Augustin. À ce moment-là, c’est un message important. Il vient chez nous, musulmans, des musulmans qui affirmons notre islamité. Nous ne sommes pas dans une période d’interrogation sur notre religion. En même temps, c’est un message qui va apporter plus de profondeur à notre islamité.
Justement, certains l’ignorent, mais l’Algérie est la terre natale de saint Augustin, une figure centrale du christianisme. L’Algérie peut être considérée comme un espace où se croisent mémoire chrétienne ancienne et réalité musulmane contemporaine. Un commentaire ?
Lorsque le pape vient en Algérie, terre d’islam, il y a une histoire entremêlée entre le christianisme et l’islam, et cela montre que l’Algérie, vaste, a toujours eu un peuple ouvert à l’autre. L’Algérien a cette possibilité, en affirmant son identité et sa personnalité, de s’ouvrir à l’autre.
Vous voyez, quand le cardinal Jean-Paul Vesco, qui est depuis peu algérien, considère qu’il y a toujours une dette d’amitié envers les Algériens, c’est parce que les Algériens sont des gens sincères, généreux et très hospitaliers. Le fait qu’ils voient un étranger, ils lui ouvrent les bras. Aujourd’hui, c’est ce que nous allons faire avec le pape Léon XIV qui, lui, lorsqu’il vient, dit : « Je viens à la rencontre du peuple algérien. »
D’ailleurs, le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, évoque énormément le vivre-ensemble et l’acceptation de l’autre. Un commentaire ?
Le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, lui aussi donne une leçon. Lorsqu’il a ordonné la réhabilitation de la plus grande église à Alger, celle du Sacré-Cœur, c’est un message à ceux qui ont critiqué l’Algérie en disant que les minorités religieuses ne sont pas prises en considération. Quel plus bel exemple que de recevoir un pape et de rénover une église. Aujourd’hui, il y a même un programme de réhabilitation des cimetières chrétiens et juifs. Cela montre que l’Algérie a cette capacité de regarder l’autre, de s’ouvrir à lui et de tenir compte de ses contraintes et de ses spécificités.
Lorsque le pape va venir, l’Algérie sera le centre du monde pendant deux jours. Je crois qu’elle le mérite bien, car elle a fait beaucoup d’efforts ces dernières années, notamment sur sa diplomatie. Elle a toujours été aux côtés des plus fragiles.
G. S. E.
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