Face aux risques au Mali : Alger prône l’unité et la fermeté

Lors de l’émission « Edition spéciale» diffusée lundi soir sur la chaîne de télévision AL24 News, des experts sont revenus sur la situation sécuritaire au Mali. Ils ont unanimement alerté sur une dégradation rapide et coordonnée de la situation sécuritaire mettant en garde contre un risque réel de fragmentation du pays, sur fond d’échec de la stratégie sécuritaire actuelle.

Le Mali traverse l’une des séquences les plus critiques de son histoire récente, et cette fois, il ne s’agit pas d’une simple résurgence de violences cycliques. À l’échelle du pays, les signaux convergent vers une crise systémique, profonde, où l’effondrement sécuritaire se combine à une fragilisation politique inédite. À quelques centaines de kilomètres de la frontière algérienne longue de 1.330 km, l’instabilité s’intensifie, avec des implications directes pour l’ensemble de la région sahélo-saharienne.
Tout bascule à l’aube du 25 avril. À 5 heures du matin, une offensive surprise, simultanée et méthodiquement coordonnée, frappe le Mali du nord au sud. Bamako, Gao, Kidal, mais aussi plusieurs autres localités stratégiques, sont ciblées dans une opération qui porte clairement les marques d’une planification avancée. L’objectif semble évident : désorganiser, désorienter et frapper au cœur du pouvoir.
Le point névralgique de cette attaque reste la ville de Kati, véritable centre de gravité militaire du régime, située à quelques kilomètres de la capitale Bamako. Des explosions y retentissent, provoquant une onde de choc politique et sécuritaire. Le ministre de la Défense, le général Sadio Kamara, y perd la vie. D’autres figures clés de l’appareil sécuritaire sont touchées, certaines grièvement blessées, d’autres potentiellement éliminées. Dans le même temps, des informations troublantes circulent autour de l’absence du chef de l’État Assimi Goïta, alimentant les spéculations sur une crise de commandement au sommet.
Mais ce qui frappe le plus les observateurs, au-delà de la violence, c’est la sophistication relative du mode opératoire. Des combattants infiltrent des positions sensibles, parfois vêtus d’uniformes de l’armée malienne, avant de lancer des assauts rapides, ciblés, puis de se retirer. Une tentative d’attaque contre Bamako est signalée, repoussée selon les autorités, mais révélatrice d’un changement d’échelle.
Au nord, la situation est tout aussi critique. Le Front de libération de l’Azawad mène une offensive coordonnée et reprend plusieurs villes, dont Kidal, haut lieu de la rébellion touarègue et symbole politique majeur depuis près de deux décennies.
Pour l’expert sécuritaire Akram Kharief, cette séquence ne peut être comprise qu’à la lumière des évolutions récentes du conflit. Il nuance d’emblée le caractère totalement inédit de la situation, tout en reconnaissant une rupture claire dans sa configuration :
« Ce n’est pas inédit dans le sens où le Mali a déjà connu des épisodes de très forte intensité, notamment l’été dernier avec le blocus de Bamako, ou encore les offensives dans l’ouest du pays qui avaient coupé les axes vers la Mauritanie et le Sénégal, perturbant gravement les approvisionnements en denrées alimentaires et en carburant. Mais ce qui est inédit cette fois, c’est la combinaison des forces en présence. On voit pour la première fois une coordination opérationnelle entre les forces de libération de l’Azawad et le groupe terroriste Muslimine Génim. Cette alliance, même circonstancielle, change complètement la nature du conflit. »
Dans cette analyse, un point clé émerge : la convergence entre des groupes aux objectifs historiquement différents. Les mouvements indépendantistes touaregs, centrés sur une revendication territoriale, semblent désormais capables de coopérer avec des organisations jihadistes à vocation transnationale.
De son côté, le spécialiste du droit international Basem Larej insiste sur la dimension tactique de cette offensive, qu’il décrit comme particulièrement efficace malgré des moyens apparemment limités :
« On a assisté à une attaque exceptionnelle par son ampleur géographique et sa coordination. Plusieurs villes ont été ciblées simultanément, avec des points stratégiques comme Kati et Kidal. Mais surtout, la stratégie adoptée par les groupes rebelles et jihadistes repose sur une logique de mobilité extrême. Ils utilisent des motos, des pick-up légers, très peu de matériel lourd. Cela leur permet de frapper vite, fort, puis de se retirer avant même que les forces régulières puissent organiser une riposte efficace. »
Il ajoute : « Cette tactique n’est pas nouvelle dans le Sahel, mais ce qui est nouveau ici, c’est le niveau de coordination. L’opération a été parfaitement synchronisée entre les différents groupes. Cela fait plus d’un an qu’il y a des discussions entre les forces de l’Azawad et les structures du JNIM pour former une coalition. Et cette fois, on voit le résultat concret de ces négociations. L’efficacité est redoutable, avec des pertes importantes du côté des forces maliennes, y compris au plus haut niveau de l’État. »
Sur le plan symbolique et stratégique, la reprise de Kidal constitue un tournant. Ville emblématique, considérée comme la “capitale” des revendications touarègues, sa perte affaiblit considérablement le pouvoir central. Dans le même temps, l’attaque contre Kati envoie un message clair : même le cœur du dispositif sécuritaire n’est plus à l’abri.

Le point de rupture est proche
De son coté, intervenant sur la même émission, Basem Larej, expert en géopolitique souligne également l’instabilité politique qui accompagne cette crise militaire : « Il y a des éléments très préoccupants. On parle de la mort du ministre de la Défense, de blessures graves ou de disparitions au sein des services de renseignement et de l’état-major. Et surtout, il y a cette incertitude autour de la position du chef de l’État. Cela montre que le pouvoir malien traverse une période extrêmement trouble. Dans ce genre de contexte, les événements peuvent évoluer très rapidement, parfois de manière incontrôlable. »
Du côté algérien, la vigilance est maximale. La proximité géographique, la porosité des frontières et l’historique des crises sahéliennes imposent une lecture stratégique de ces événements. Le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf a réaffirmé la position de l’Algérie, rejetant toute forme de terrorisme et appelant à une cohésion nationale malienne comme seule issue durable à la crise. Le Mali s’approche dangereusement d’un point de rupture, et cette fois, ce n’est pas seulement une question d’attaques armées ou de pertes territoriales. Ce qui se dessine, en arrière-plan, c’est l’échec d’une doctrine, celle du tout sécuritaire, adoptée par la junte militaire depuis sa prise de pouvoir. Une stratégie qui, au lieu de stabiliser le pays, semble aujourd’hui produire l’effet inverse.
Pour l’expert Basem Larej, le constat est sans détour. La situation actuelle n’est pas une surprise, mais la conséquence logique de choix politiques assumés :
«On voit clairement l’échec de la stratégie du tout sécuritaire adoptée par la junte. Elle a été illustrée notamment par la remise en cause des Accords d’Alger, avec cette idée que le recours exclusif à la force pouvait régler un problème qui est en réalité multidimensionnel.
Autrement dit, le pouvoir malien a tenté de traiter une crise politique, sociale et territoriale comme un simple problème militaire.» Mauvais calcul.
Mais l’analyse de Larej ne s’arrête pas à un constat pessimiste. Il ouvre aussi la porte à un scénario interne, souvent sous-estimé mais loin d’être improbable :
« On ne peut pas exclure un changement de régime venant de l’intérieur. Il y a eu, ces derniers mois, une véritable purge au sein de l’institution militaire. Certains cadres n’étaient pas d’accord avec cette stratégie. Cela peut créer des tensions internes qui débouchent sur une remise en cause du pouvoir actuel. »
Dans ce cas de figure, une alternative pourrait émerger, selon lui :
« Il est possible que de nouveaux responsables militaires, plus ouverts au dialogue, prennent le relais. Cela pourrait permettre de relancer un processus politique inclusif, en impliquant l’opposition malienne, notamment celle qui se trouve à l’étranger, en Europe ou ailleurs. »
Et là, on revient à une évidence que beaucoup avaient mise de côté un peu trop vite : sans dialogue, il n’y a pas de sortie durable de crise.
M. Larej insiste d’ailleurs sur cette nécessité : « Il faut impérativement revenir à une logique de dialogue global, inclusif, capable de traiter les causes profondes du conflit. C’est la seule voie pour stabiliser le Mali sur le long terme et mettre fin à la spirale de violence. »
Dans cette équation, un acteur revient systématiquement : l’Algérie. Et pour une fois, ce n’est pas juste pour faire joli dans les discours diplomatiques.
« L’Algérie a un rôle très important à jouer en tant que médiateur historique. Ce n’est pas nouveau. Elle a déjà été au cœur de plusieurs accords de paix, bien avant 2015. Elle dispose d’une expérience, d’une légitimité et surtout d’un capital de confiance auprès de nombreux acteurs maliens. »
Et il appuie encore : « Le Mali représente une profondeur stratégique pour l’Algérie. Les liens entre les deux pays sont historiques et fraternels. Cela donne à Alger une position unique pour relancer un processus de médiation crédible. »
En résumé, pendant que certains misent encore sur les armes, d’autres rappellent une réalité simple mais visiblement difficile à accepter : une crise multidimensionnelle ne se règle pas avec une seule réponse.

Un processus plus profond
Depuis l’offensive du 25 avril, qui a frappé simultanément plusieurs villes du pays, les signaux d’alerte se multiplient. Attaques coordonnées, infiltration de positions militaires, élimination de figures clés du pouvoir, reprise de villes symboliques comme Kidal… tout indique une montée en puissance des groupes armés, mais surtout une transformation de leur manière d’opérer.
Pour Karim Belgacem, expert en géopolitique et analyste en stratégie internationale, la situation actuelle n’est pas une simple flambée de violence, mais l’aboutissement d’un processus plus profond :
« Cela fait quand même plusieurs mois que le Mali est en ébullition. On en entendait un peu moins parler récemment, mais ce qu’on voit aujourd’hui peut être extrêmement grave. On se focalise beaucoup sur la stabilité du Sahel et le Mali apparaît clairement comme un des maillons faibles. Les événements récents confirment que le pays peut littéralement se scinder en deux. »
Et il ne parle pas d’une hypothèse abstraite. Il décrit un scénario de fragmentation territoriale très concret :
« On pourrait avoir une partie nord contrôlée par les Touaregs et une partie sud qui tomberait sous l’influence de groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda. Ce n’est plus une simple crise sécuritaire, c’est une remise en cause de l’intégrité même de l’État malien.» Dans ce contexte, les offensives simultanées, notamment contre Kati et Bamako, prennent une dimension encore plus inquiétante. Elles ne visent plus seulement à déstabiliser, mais à tester la capacité de survie du pouvoir central.
Mais là où l’analyse de Belgacem devient franchement dérangeante, c’est quand il élargit le regard au jeu international. Parce que oui, évidemment, dès que ça commence à vaciller quelque part, les grandes puissances débarquent. Pas pour sauver le monde, faut pas rêver, mais pour récupérer des parts d’influence.
« Ce qui va être intéressant à suivre maintenant, c’est le jeu des puissances étrangères. On a les États-Unis, mais surtout la Russie qui est très impliquée à travers Africa Corps, qui a pris la relève des milices Wagner. Et là, il y a un élément clé : le JNIM a demandé à ces forces russes de se retirer de Kidal en échange d’une forme de neutralité.»
« Moscou a condamné ces attaques, mais il faut lire ça avec prudence. Ce sont des condamnations très calculées. La Russie est en train d’ajuster sa position, surtout avec le retour progressif des Américains dans la région. » Et justement, ce retour américain n’a rien d’un hasard : « On sait que des émissaires proches de Donald Trump ont tenté de reprendre contact avec la junte malienne. Les États-Unis cherchent à revenir dans le jeu, mais pas pour des raisons idéologiques. Ils ne viennent pas pour installer la démocratie, ils viennent pour défendre leurs intérêts, de manière très pragmatique. » Il ajoute un point essentiel, souvent sous-estimé : « Le départ de la France a créé un vide stratégique énorme dans la région. Et ce vide attire naturellement d’autres puissances : la Russie, la Chine, la Turquie… Chacun essaie de positionner ses pions dans un espace devenu instable mais stratégique. » Et c’est là que le problème devient encore plus sérieux. Parce qu’un conflit interne, c’est déjà compliqué. Mais un conflit interne sur lequel viennent se greffer des rivalités internationales, ça devient un terrain de jeu géopolitique. Et dans ce genre de jeu, les populations locales sont rarement les gagnantes.

Le risque de normalisation du chaos
Au fond, ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cadre malien. Le pays est en train de devenir un point de convergence entre trois dynamiques lourdes : fragmentation interne, hybridation des menaces et compétition internationale. Et quand ces trois lignes se croisent, ça ne donne jamais un simple conflit local, ça donne un épicentre régional.
La vraie question n’est donc plus de savoir si le Mali peut sortir de cette crise, mais à quel prix, sous quelle forme et avec quels acteurs. Parce qu’à ce stade, ne rien changer, c’est déjà choisir. Et dans ce genre de situation, c’est rarement le meilleur choix.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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