
Lors de l’émission «Questions d’actu», diffusée sur la chaîne publique Canal Algérie, plusieurs experts ont analysé la chute d’audience conséquente de la chaîne de télévision de Vincent Bolloré, « Cnews ». Selon eux, cette chute d’audience reflète toute une logique éditoriale qui semble aujourd’hui rattrapée par ses propres excès.
Pendant plusieurs années, CNews s’est imposée comme une machine médiatique puissante, capable d’influencer le débat public en France. Mais la séquence actuelle marque une rupture nette. La chaîne perd sa position dominante, tandis que les critiques autrefois marginales deviennent désormais centrales dans l’espace médiatique.
Ce basculement intervient dans un contexte déjà fragilisé : départs d’auteurs, polémiques à répétition, accusations de diffamation et multiplication de contenus controversés. Ce qui était dénoncé depuis des années trouve aujourd’hui un écho plus large, en France comme à l’étranger.
Le début d’un effondrement annoncé
Pour le journaliste et consultant Zine Cherfaoui, la situation actuelle n’a rien d’une surprise. Elle relève d’une mécanique presque inévitable :
“C’est sans doute le début de la fin de l’empire du mensonge, de la propagande […] et de la fake news. Les audiences de CNews, le fleuron médiatique et idéologique du milliardaire Vincent Bolloré, ont fondu en moins d’une dizaine d’années. Après sa création, le public français a fini par se lasser tout simplement d’une chaîne mercenaire.”
Ce constat s’inscrit dans une logique plus profonde, où la crédibilité devient un facteur déterminant. Selon lui, la chute actuelle n’est pas le résultat d’une pression extérieure, mais d’un rejet progressif :
“Il y a quelque chose qui est pire que la censure. C’est le verdict des auditeurs ou des téléspectateurs. Lorsque vous êtes discrédité, alors il n’est plus nécessaire d’interdire un média. Ce sont ses lecteurs, ses auditeurs, ses téléspectateurs qui tranchent.”
Ce que décrit Cherfaoui, c’est une forme de rupture silencieuse mais profonde entre la chaîne et son audience :
“Les gens ont fini par comprendre en France que ce n’est pas une chaîne sérieuse. En réalité, CNews est un média de propagande. On l’a vu sur plusieurs crises, mais particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Algérie, où la chaîne était dans le règlement de compte et dans le mensonge.”
Cette prise de conscience progressive aurait conduit à un phénomène de rejet :
“Les gens ont décidé de boycotter cette chaîne et de ne plus la regarder. Avant, elle était première chaîne d’information en continu avec 4 à 5 % d’audience. Et en l’espace de quelques mois, cette audience a pratiquement chuté de moitié.”
Un recul brutal qui, selon lui, ne doit rien au hasard :
“Une chose est sûre, c’est que la sanction est immédiate.”
L’un des éléments centraux de cette crise réside dans la nature des contenus diffusés. Accusée à plusieurs reprises de diffuser des informations erronées ou approximatives, la chaîne s’est exposée à une perte progressive de crédibilité.
Certaines séquences, notamment autour de l’Algérie, ont été particulièrement critiquées, alimentant l’idée d’un traitement biaisé et parfois déconnecté des faits. Cette accumulation aurait contribué à installer une défiance durable.
Fait notable, le rejet ne se limiterait pas à un seul segment politique. Selon Cherfaoui :
“Même les Français les plus à droite finissent par comprendre que cette chaîne était dans le règlement de compte, dans le mensonge.”
Ce point est crucial, car il indique que la perte d’audience dépasse les clivages traditionnels. Elle traduit une remise en cause plus large du modèle proposé.
La perte de vitesse de CNews profite directement à ses concurrents, notamment BFM TV et LCI, qui récupèrent une partie de l’audience.
Mais au-delà du simple transfert de téléspectateurs, c’est toute une recomposition du paysage audiovisuel qui se dessine, avec un retour relatif vers des formats perçus comme plus informatifs.
Un “tremblement de terre”
Après la lecture de Zine Cherfaoui, les analyses de Sami Kaidi et Noureddine Zala confirment une même dynamique : celle d’un effondrement médiatique qui dépasse largement la simple baisse d’audience.
La chute de CNews n’est plus un simple ralentissement. Elle prend désormais la forme d’un phénomène structurel, profond, presque systémique. Ce qui était encore analysé comme une dérive éditoriale devient aujourd’hui, selon plusieurs observateurs, un véritable retournement du public.
Pour Sami Kaidi, il ne faut même plus parler de déclin progressif. Le mot est trop faible.
“Ce n’est pas simplement un déclin. Je parlerais plutôt d’un véritable tremblement de terre dans la galaxie Bolloré. Les chiffres ne trompent pas : environ 4 % d’audience en septembre dernier, puis un effondrement rapide, ces chiffres ont fondu comme neige au soleil pour atteindre un niveau bien inférieur en avril, pendant que des chaînes concurrentes comme LCI tournent autour de 2,9 % et que BFM TV atteint les 3,1 %, devenant ainsi la première chaîne d’information continue.”
Ce basculement ne se limite pas à une question de parts de marché. Il traduit une perte de centralité dans le paysage médiatique.
Kaidi insiste aussi sur un indicateur rarement mis en avant mais révélateur :
“On observe également une chute du temps d’antenne regardé : on est passé d’environ 42 minutes en septembre à seulement 12 minutes en avril. Cela montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une baisse d’audience, mais d’un désengagement profond des téléspectateurs.”
L’échec du relais politique
De son côté, Noureddine Zala apporte un éclairage complémentaire, en reliant la trajectoire médiatique à ses prolongements politiques.
“Il y a eu des séquences électorales qui ont déjà annoncé la fin de cette tentative de manipulation. Le candidat porté par cette dynamique médiatique, Éric Zemmour, a obtenu moins de 7 %. C’est un signal clair : les gens regardaient, mais ils n’adhéraient pas.”
Pour Zala, cette phase initiale relevait presque du divertissement :
“Au départ, ça a amusé. Les gens regardaient parce que c’était spectaculaire, parce que le ton était agressif, différent. Mais cela ne s’est jamais traduit par une adhésion réelle dans les urnes.”
Et c’est là que le décalage devient fatal :
“Il y avait un contraste énorme entre la puissance médiatique affichée et les résultats réels. Cela a envoyé un message très clair : «on vous regarde, mais on ne vous croit pas».”
Zala rappelle également une dimension souvent sous-estimée : la pression exercée sur d’autres médias.
“Vincent Bolloré a multiplié les actions judiciaires contre des journalistes, de Mediapart à France Inter en passant par Rue89 ou France 2. C’était une stratégie d’intimidation pour faire taire les critiques.”
Mais cette stratégie aurait atteint ses limites :
“Cela a fonctionné un temps, mais à long terme, ça a contribué à renforcer la défiance et à alimenter la contestation.”
Enfin, Zala replace cette crise dans un cadre plus global :
“Aujourd’hui, la quasi-totalité des médias français est contrôlée par une poignée de grandes fortunes. Il y a une concentration très forte, mais elle commence à susciter des réactions, notamment dans l’édition avec les départs d’auteurs.”
Ce mouvement pourrait annoncer une transformation plus large :
“Ce n’est peut-être pas seulement la fin d’une chaîne, mais le début d’une remise en question plus globale du système médiatique.”
Mis bout à bout, les constats de Cherfaoui, Kaidi et Zala convergent vers une même idée : CNews n’est pas simplement en perte de vitesse, elle est rattrapée par ses propres choix.
Une ligne éditoriale trop orientée, une confusion entre opinion et information, une stratégie d’influence trop visible… et au final, un public qui tranche.
Silencieusement. Sans censure. Juste en changeant de chaîne.
G. Salah Eddine
