
L’expert en sécurité et spécialiste des questions migratoires Hassan Kacimi a affirmé, lundi dernier, dans un entretien accordé à l’Algérie Presse Service (APS), que le Makhzen instrumentalise les flux migratoires en les utilisant comme des « boucliers humains » et comme levier de pression politique et financière sur l’Europe.
La question migratoire entre le Maroc et l’Europe dépasse désormais largement le simple cadre humanitaire ou sécuritaire. Derrière les embarcations de fortune, les traversées clandestines et les scènes de chaos aux frontières espagnoles, se dessine progressivement une autre lecture beaucoup plus politique, celle d’une instrumentalisation assumée des flux migratoires dans le cadre d’un rapport de force régional et diplomatique avec l’Europe.
C’est cette grille d’analyse qu’a développée M.Hassan Kacimi, estimant que le Makhzen utilise les migrants comme un outil de «chantage politique et financier » envers les pays européens, en particulier l’Espagne. Selon lui, l’exploitation de « l’immigration clandestine » dans le cadre de rapports de force avec l’Espagne s’apparente à un « terrorisme d’État».
Une formule lourde de sens, qui traduit selon lui une mutation inquiétante des méthodes de pression utilisées par Rabat dans sa relation avec certaines capitales européennes.
Car derrière la façade du partenariat migratoire entre le Maroc et l’Union européenne, les épisodes de tensions successifs ont fini par révéler une mécanique devenue presque récurrente : chaque crise diplomatique majeure semble désormais s’accompagner d’un relâchement brutal du contrôle frontalier marocain.
Pour Hassan Kacimi, le Maroc est aujourd’hui identifié à l’échelle internationale comme un « État de trafic de stupéfiants opérant en dehors de tout cadre légal », affirmant également qu’il figure parmi « les acteurs les plus actifs dans le financement des groupes armés et du terrorisme au Sahel, en assurant la protection et la sécurisation des routes de la drogue entre l’Afrique de l’Ouest, le Sahel, l’Afrique du Nord, puis vers l’Europe et le Moyen-Orient».
Au-delà des accusations extrêmement graves portées par l’expert, c’est surtout la logique géopolitique qu’il décrit qui retient l’attention. Selon lui, Rabat aurait progressivement intégré la question migratoire dans sa stratégie d’influence régionale, utilisant sa position géographique comme levier de pression permanent sur l’Europe.
Le spécialiste rappelle d’ailleurs que le Makhzen est régulièrement impliqué dans plusieurs controverses internationales majeures, notamment à travers l’occupation du Sahara occidental ou encore le scandale mondial lié au logiciel d’espionnage «Pegasus ». Il évoque également un système sécuritaire interne marqué par de nombreuses atteintes aux libertés individuelles et à la liberté d’expression.
« Malgré ce passif lourd et compromettant, le Maroc continue de défier l’Europe sur d’autres terrains, en l’inondant de stupéfiants et en utilisant les migrants comme des boucliers humains et un moyen de pression et de chantage », affirme-t-il. Selon Hassan Kacimi, l’objectif poursuivi par Rabat apparaît désormais clairement : utiliser la carte migratoire afin de pousser plusieurs États européens à soutenir les positions marocaines concernant le Sahara occidental.
Cette stratégie se manifesterait particulièrement dans les relations avec l’Espagne, compte tenu de la proximité des enclaves de Ceuta et Melilla. « Après avoir perdu son influence au Parlement européen à la suite de grands scandales de corruption, le Maroc exerce une autre forme de pression en ouvrant ses frontières aux migrants afin de faciliter leur passage vers l’Europe », explique-t-il.
Des chiffres énormes
Par ailleurs, l’expert a avancé des chiffres, et ils sont pour le moins énormes. Des statistiques qui illustrent l’ampleur de cette pression migratoire. En 2020, près de 23 000 migrants ont atteint les îles Canaries, soit une augmentation de 573 % par rapport à l’année précédente.
Mais l’épisode le plus marquant reste celui de mai 2021 à Ceuta. En l’espace de seulement 48 heures, près de 8 000 migrants, dont 2 700 mineurs, avaient franchi la frontière espagnole après un relâchement spectaculaire du dispositif de contrôle marocain.
Les images de cette séquence avaient alors fait le tour du monde : familles entières traversant à la nage, enfants livrés aux courants marins, soldats espagnols dépassés par l’afflux massif. Une scène qui avait brutalement transformé la crise migratoire en crise diplomatique ouverte entre Madrid et Rabat.
Hassan Kacimi souligne également l’utilisation particulièrement inquiétante de mineurs dans ces épisodes migratoires. Il évoque l’arrivée à Ceuta de jeunes âgés parfois de 16 ou 17 ans, mais aussi d’enfants « d’à peine 7 ou 8 ans », estimant qu’il s’agit d’« une violation flagrante des droits de l’enfant garantis par la Convention de Genève relative aux droits de l’enfant de 1989 ».
Le spécialiste rappelle notamment l’image symbolique du sauvetage d’un nourrisson par un membre de la Garde civile espagnole au large de Ceuta, épisode qui avait profondément choqué l’opinion publique européenne.
Pour Hassan Kacimi, le schéma est désormais clair : « Le Maroc ne cache plus ses intentions criminelles et subversives consistant à ouvrir ses frontières vers l’Europe chaque fois qu’il fait face à des difficultés politiques ou diplomatiques. »
Un drame plus qu’un phénomène
En tout cas, cette question dépasse désormais le seul dossier migratoire. Elle touche directement à la manière dont certains États utilisent aujourd’hui les flux humains comme instruments de négociation géopolitique. L’énergie, la sécurité, l’information, la migration : tout devient levier de pression dans un monde où les rapports de force se déplacent constamment.
Et dans cette nouvelle géographie des crises hybrides, les migrants deviennent souvent les premières victimes d’un jeu politique qui les dépasse totalement. Tragédie moderne assez brutale : des milliers d’êtres humains transformés en variables diplomatiques entre capitales pendant que les discours officiels continuent de parler de «coopération » et de « partenariats stratégiques ».
Au fond, ce qui dérange le plus dans cette dynamique, ce n’est pas seulement la tension diplomatique entre Rabat et ses voisins ou ses partenaires européens. C’est surtout cette impression d’un phénomène migratoire qui cesse d’être un drame humain pour devenir un levier de pression dans des rapports de force politiques.
La Méditerranée se transforme alors en zone de confrontation permanente, où les flux humains, souvent portés par le désespoir et l’absence de perspectives, se retrouvent aspirés dans des stratégies qui les dépassent complètement. Et c’est là que le malaise devient profond : quand des trajectoires de vie deviennent des variables d’ajustement dans des calculs d’État.
À force de durcir les logiques de confrontation, tout le monde finit par perdre quelque chose. Les États perdent en crédibilité, les relations se fragilisent et, surtout, les jeunes concernés restent coincés dans un entre-deux sans issue claire, entre départ forcé et instrumentalisation politique.
Reste une évidence que personne ne peut vraiment contourner : tant que la migration sera traitée comme un outil de pression plutôt que comme un enjeu humain et structurel, elle continuera d’alimenter les tensions sans jamais résoudre les causes profondes du problème.
G. Salah Eddine