
Les interventions télévisées du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, au lendemain de son retour d’Algérie, et de son homologue de l’Intérieur, Laurent Nuñez, hier, ont été marquées par une série de déclarations particulièrement favorables à la reprise de la coopération entre Paris et Alger.
Les propos tenus par les deux responsables français laissent entrevoir une évolution notable de l’approche de l’État français vis-à-vis de l’Algérie. Au-delà des déclarations protocolaires, ils traduisent surtout la reconnaissance implicite d’un nouvel équilibre dans la relation entre les deux pays. Paris semble désormais intégrer que la coopération avec Alger ne peut plus fonctionner dans une logique unilatérale ou sous le seul prisme des attentes françaises, mais qu’elle doit s’inscrire dans un cadre fondé sur la réciprocité, le respect mutuel et une relation d’État à État assumée. Sur le plateau de CNews, Gérald Darmanin a ainsi évoqué une reprise pleinement assumée de la coopération judiciaire avec Alger, affirmant que «la reprise de la coopération judiciaire» avait été actée lors de son déplacement. À travers cette déclaration, le ministre français souligne non seulement la réactivation d’un canal institutionnel longtemps paralysé, mais reconnaît également la dimension hautement politique de cette relance. Le dossier des biens mal acquis, longtemps perçu comme un sujet délicat et parfois évité dans les échanges franco-algériens, apparaît désormais au centre des discussions. Gérald Darmanin a laissé transparaître un engagement inédit de la France sur cette question lorsqu’il a assuré que les demandes algériennes seraient traitées avec «le plus grand sérieux». «Nous prendrons en considération évidemment avec le plus grand sérieux les demandes du Président Tebboune», a-t-il déclaré, reconnaissant implicitement que ce dossier n’avait jusque-là jamais bénéficié d’un traitement prioritaire du côté français. Le ministre a précisé que les demandes algériennes, «plus de 130», selon ses propres termes, feront l’objet d’un traitement accéléré par le parquet national financier français, avec une mobilisation renforcée de la magistrature. Il a également annoncé que des magistrats algériens seront reçus en France dans le cadre de cette coopération judiciaire renouvelée. Au-delà de la portée technique de ces annonces, plusieurs observateurs y voient surtout un signal politique fort envoyé à Alger. En déclarant : «Bien sûr qu’évidemment, l’Algérie demande des choses à la France et c’est tout à fait normal.» Gérald Darmanin semble reconnaître explicitement que la relation bilatérale ne peut plus être structurée autour d’une logique asymétrique où une seule partie formule des exigences.
Autre élément notable : le changement de méthode affiché par Paris. Sans le citer directement, Gérald Darmanin s’est clairement démarqué de l’approche plus offensive et médiatique incarnée ces derniers mois par Bruno Retailleau.
Le ministre français de la Justice a privilégié un discours centré sur l’efficacité, la discrétion diplomatique et la coopération concrète, loin des rapports de force publics et des déclarations spectaculaires. «J’ai toujours essayé de le faire sans tambour ni trompette parce qu’en général, ce qu’aiment les Français, c’est l’efficacité politique, pas toujours les paroles», a-t-il affirmé. Cette orientation semble confirmer la volonté des autorités françaises de revenir à une gestion plus pragmatique du dossier algérien, fondée davantage sur les résultats opérationnels que sur la confrontation politique ou médiatique. Une approche qui traduit aussi la prise de conscience, à Paris, du caractère stratégique de la relation avec Alger dans plusieurs domaines sensibles. Sur BFMTV, Laurent Nuñez a lui aussi insisté sur cette dynamique de reprise. Il a évoqué des relations auparavant «au point mort» mais désormais relancées à travers la réactivation des canaux institutionnels et administratifs entre les deux capitales. Le responsable français a particulièrement mis l’accent sur la remise en fonctionnement des échanges entre services de sécurité et de renseignement, ainsi que sur la reprise des circuits techniques liés au partage d’informations.
Une désescalade sur fond sécuritaire
Derrière ces déclarations apparaît une réalité géopolitique plus large : malgré les tensions politiques, la coopération sécuritaire entre l’Algérie et la France demeure un pilier central de la relation bilatérale. Gérald Darmanin a d’ailleurs qualifié l’Algérie de «partenaire essentiel» dans la lutte antiterroriste, rappelant que cette coopération «n’a jamais cessé», même dans les périodes de crise diplomatique. Le ministre français a attribué à cette coopération un rôle direct dans la protection du territoire français, évoquant des échanges ayant permis de prévenir certaines menaces et d’anticiper des projets d’attentats. Il a insisté sur la capacité des services algériens à «aider à nous renseigner, à interpeller, à prévenir des attentats», mettant ainsi en lumière le poids stratégique d’Alger dans les équilibres sécuritaires régionaux. Le dossier sahélien a également occupé une place importante dans les déclarations françaises. Gérald Darmanin a cité les situations au Mali, au Niger et en Libye pour souligner l’interconnexion des enjeux sécuritaires dans la région et la nécessité d’un travail commun entre Paris et Alger. «Nous devons nous aider mutuellement», a-t-il résumé.
Dans ce contexte, les déclarations des responsables français témoignent aussi d’une évolution plus profonde des rapports entre les deux pays. Pendant longtemps, les relations franco-algériennes ont oscillé entre mémoire conflictuelle, tensions politiques et coopération contrainte. Aujourd’hui, la réalité géostratégique semble imposer un retour au pragmatisme. Car derrière les discours diplomatiques, plusieurs dossiers structurants imposent une coopération étroite : lutte contre le terrorisme, stabilité du Sahel, gestion migratoire, criminalité transnationale, énergie ou encore coopération judiciaire. Paris semble désormais reconnaître qu’aucune stratégie régionale crédible ne peut être construite sans Alger. La France semble ainsi amorcer une transition progressive d’une relation souvent marquée par les rapports de force politiques vers une approche davantage fondée sur le réalisme stratégique et les intérêts mutuels. Reste désormais à savoir si cette désescalade se traduira durablement sur le terrain par des avancées concrètes dans les dossiers sensibles, notamment ceux liés aux biens mal acquis, à la coopération judiciaire et à la coordination sécuritaire. Car dans les relations entre États, les intentions affichées comptent moins que leur traduction effective dans les faits. Et c’est précisément sur cette capacité à transformer les discours en mécanismes de coopération durables que sera désormais jugée la crédibilité réelle du nouveau discours français envers Alger. Les grandes puissances parlent souvent de partenariat quand elles ont besoin de stabilité. Puis découvrent soudainement les vertus du respect mutuel. La géopolitique a parfois une mémoire sélective, mais elle finit presque toujours par revenir au réel.
G. Salah Eddine
