
La visite officielle de travail et d’amitié du chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, hier à Alger, ne saurait se résumer à une simple quête du mètre cube de gaz. Six ans après sa dernière visite officielle en octobre 2020, et après une période de turbulences désormais révolue, les deux pays se retrouvent pour acter le retour à une relation apaisée.
Plus qu’une visite bilatérale classique, ce déplacement revêt une portée hautement politique et stratégique. Il marque la volonté des deux parties d’ouvrir un nouveau chapitre des relations algéro-espagnoles, fondé sur des intérêts mutuels clairement assumés et une coopération appelée à s’élargir bien au-delà du seul secteur énergétique.
Cette visite intervient dans un contexte international profondément bouleversé. La recomposition des équilibres énergétiques mondiaux, accélérée par la guerre en Ukraine et les tensions persistantes au Moyen-Orient, a placé l’Algérie au cœur des nouvelles stratégies d’approvisionnement de l’Europe. Forte de son statut de fournisseur fiable et de sa stabilité relative dans la région, Alger entend désormais inscrire ses partenariats internationaux dans une logique de complémentarité économique, privilégiant les investissements productifs et les transferts de savoir-faire aux simples relations commerciales traditionnelles.
Au fil des derniers mois, Alger et Madrid ont multiplié les signes de rapprochement. Les deux capitales ont intensifié leurs échanges sur les questions politiques, la sécurité énergétique et la coopération industrielle. Grâce à cette convergence naturelle, les frictions ont pu être dépassées bien plus vite que ne le prédisaient certains. La résilience de la relation, saluée par le Président Tebboune lui-même lors de sa visite au pavillon espagnol de la Foire internationale d’Alger, illustre combien les deux nations sont appelées à s’entendre. En parlant d’une relation bilatérale « naturelle », le chef de l’État a tracé une feuille de route politique que le chef du palais de La Moncloa vient aujourd’hui valider par des actes.
L’Algérie, pivot d’une sécurité énergétique retrouvée
Si la diplomatie fixe le cap, l’énergie en demeure le principal moteur. Sur ce terrain, l’Algérie conforte un peu plus chaque jour son statut de partenaire fiable et incontournable. Les récentes perturbations au Moyen-Orient, conjuguées à l’éviction progressive du gaz russe du marché européen, ont profondément rebattu les cartes de l’approvisionnement énergétique. Dans ce nouvel échiquier, la sécurité énergétique est redevenue un enjeu stratégique majeur, poussant les États européens à privilégier des partenariats durables avec des fournisseurs capables de garantir la continuité des livraisons.
Les difficultés rencontrées récemment par le complexe gazier de Ras Laffan, au Qatar, ont une nouvelle fois mis en lumière le rôle stratégique joué par l’Algérie. Les chiffres en témoignent : en juin dernier, le pays est redevenu le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, assurant plus de 40 % des importations de la péninsule Ibérique grâce au gazoduc Medgaz et aux cargaisons de gaz naturel liquéfié.
Cette fiabilité explique l’importance accordée au volet énergétique lors de la visite de Pedro Sánchez, venu notamment évoquer une hausse de 10 % des livraisons par gazoduc, ainsi qu’un doublement des volumes de gaz naturel liquéfié, selon les informations rapportées par la presse espagnole. Une ambition qui traduit, au-delà des considérations conjoncturelles, la volonté des deux partenaires d’inscrire leur coopération énergétique dans une perspective de long terme.
Dans le même esprit, l’éventuel renforcement de la participation de Sonatrach au capital de Naturgy — dont le P-DG Noureddine Daoudi a été chaleureusement salué lors de la dernière assemblée générale des actionnaires — traduit la volonté des deux partenaires de consolider une relation énergétique durable, fondée sur des intérêts stratégiques convergents.
L’ambition d’un partenariat industriel
Mais cette coopération ne s’arrête plus au seul secteur des hydrocarbures. La confiance retrouvée crée désormais les conditions d’un partenariat économique plus large, fondé sur l’investissement, la production locale et le développement de projets industriels communs.
Le forum d’affaires bilatéral, de même que les échanges engagés entre le Conseil du renouveau économique algérien et la Confédération espagnole des organisations patronales, en avril dernier, illustrent cette ambition partagée. L’objectif est aujourd’hui clairement affiché : développer des chaînes de valeur communes plutôt que de se limiter aux échanges commerciaux traditionnels.
Le mémorandum d’entente signé à Madrid par Kamel Moula et Antonio Garamendi ouvre la voie à des investissements conjoints, notamment dans les activités à forte intensité énergétique où l’Algérie dispose d’atouts compétitifs majeurs. Pour Madrid, il s’agit également d’accompagner l’émergence d’une nouvelle base industrielle aux portes de l’Europe. Pour Alger, l’enjeu est de faire de ces partenariats un levier de diversification économique et de création de richesse.
Les perspectives offertes dans l’hydrogène vert, le dessalement de l’eau de mer, la fabrication locale de membranes et d’équipements, ainsi que dans l’agriculture et l’industrie pharmaceutique, témoignent de cette volonté commune d’élargir le partenariat à des secteurs créateurs de valeur pour les deux économies. La chose a été clairement exprimée par le Président Tebboune à l’occasion de l’ouverture de la 57ᵉ édition de la FIA, lorsqu’il a déclaré qu’« avec nos amis espagnols, il faut maintenant passer à la production ».
Cette orientation traduit une évolution notable de la doctrine économique algérienne. Il n’est plus seulement question d’exporter des matières premières, mais bien de construire des partenariats industriels capables de favoriser les transferts technologiques, l’emploi local et l’intégration progressive de l’économie nationale dans les grandes chaînes de valeur régionales et internationales.
Une délégation taillée pour l’action
Cette volonté de transformer les intentions en réalisations concrètes se reflète d’ailleurs dans la composition même de la délégation qui accompagne Pedro Sánchez. La présence de Sara Aagesen, ministre de la Transition écologique, et de José Manuel Albares, chef de la diplomatie espagnole, témoigne d’une approche qui dépasse les seules considérations conjoncturelles. À leurs côtés, les dirigeants de Repsol, Enagás, Moeve et Naturgy, qui prendront part au forum d’affaires organisé en marge de cette visite, illustrent l’engagement du secteur privé espagnol à accompagner cette nouvelle phase du partenariat.
De l’hydrogène vert aux grands projets solaires du Sud algérien, les perspectives de coopération apparaissent nombreuses et répondent aux priorités de développement affichées par les deux pays. Plus encore, elles traduisent la volonté commune de bâtir une relation plus équilibrée, davantage tournée vers l’investissement et l’innovation que vers les seuls échanges commerciaux.
En parachevant le rétablissement du traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération, cette visite consacre ainsi le retour d’une relation apaisée, fondée sur la confiance, la complémentarité économique et la volonté de construire un partenariat durable au bénéfice des deux rives de la Méditerranée. Elle pourrait surtout marquer le point de départ d’une nouvelle séquence dans les relations algéro-espagnoles, où l’énergie ne constituerait plus une fin en soi, mais le socle d’une coopération économique appelée à s’étendre à l’ensemble des secteurs stratégiques de demain.
G. Salah Eddine
