le Cancer en Algérie: Ce que révèlent les chiffres

Par G. Salah Eddine

Et si le cancer en Algérie racontait une histoire bien différente de celle que l’on imagine ? Derrière une maladie dont le poids ne cesse de s’alourdir dans notre pays se dessine une réalité bien plus complexe que les statistiques : celle d’un pays confronté à de nouveaux défis sanitaires, où la prévention, le dépistage et l’accès aux soins pourraient faire toute la différence.

Il y a d’abord un téléphone qui sonne. Puis quelques mots prononcés par un médecin, souvent avec cette prudence particulière que les familles finissent par reconnaître : « Il faut faire d’autres examens. » À partir de cet instant, le temps change de rythme. Une biopsie, un scanner, une consultation en oncologie, puis parfois cette annonce que personne ne veut entendre. Dans une famille algérienne comme ailleurs, le cancer ne frappe jamais uniquement un patient. Il s’installe dans les conversations, bouleverse les habitudes, mobilise les proches et transforme brutalement l’avenir en calendrier de rendez-vous médicaux.
Derrière les statistiques, il y a donc cette réalité beaucoup plus difficile à mesurer : des parents qui accompagnent leurs enfants, des épouses qui traversent des mois de traitement avec leur mari, des enfants qui prennent soin de leurs parents vieillissants, des patients qui parcourent parfois des centaines de kilomètres pour rejoindre un centre spécialisé. Et chaque année, le phénomène prend davantage d’ampleur.
En mai 2026, le ministère de la Santé a indiqué que l’Algérie enregistrait actuellement entre 55.000 et 56.000 nouveaux cas de cancer par an. Le ministère évoque également des projections pouvant atteindre 70.000 nouveaux cas annuels à l’horizon 2030.
Les estimations de l’Observatoire mondial du cancer (GLOBOCAN) assure même que plus de 64.700 nouveaux cas de cancer ont été enregistrés en Algérie, en 2022, et 35.778 décès ont été attribués à cette maladie. Ces données ont notamment été rappelées, en 2024, par le Pr Mohamed Oukkal, chef du service d’oncologie du CHU Beni Messous.
Ce même constat a été confirmé, en 2025, par le Swedish Institute for Health Economics. Le taux d’incidence standardisé est estimé à 138 cas pour 100.000 habitants, tandis que la mortalité standardisée atteint environ 77 décès pour 100.000 habitants sois plus de la moitié des cas.
Ces chiffres ne décrivent donc pas une flambée soudaine apparue en quelques mois. Ils racontent plutôt une progression lente mais continue du poids du cancer en Algérie.
L’évolution est particulièrement visible lorsqu’on remonte plusieurs décennies en arrière.
Le tableau de bord consacré à l’Algérie indique que l’incidence du cancer a augmenté régulièrement au cours des dernières décennies. Entre 2000 et 2013, elle aurait ainsi progressé de 40 %, tandis que la part des décès attribuables au cancer parmi l’ensemble des décès est passée d’environ 8 % en 2008 à 12 % en 2016. Aujourd’hui, elle se rapproche de 15 %. Soit sur 7 décès en Algérie, au mois 1 est dû au cancer.
Il serait toutefois trompeur d’interpréter cette hausse comme la conséquence d’une seule cause. L’Algérie change et son profil sanitaire change avec elle.
Une analyse publiée en 2024 sur la politique algérienne de lutte contre le cancer rappelle que la population vieillit. L’espérance de vie augmente. Les habitudes alimentaires se transforment, l’urbanisation progresse, la sédentarité gagne du terrain et certains facteurs de risque, notamment le tabagisme, continuent de peser lourdement. Parallèlement, les moyens de diagnostic se sont améliorés, permettant de détecter davantage de cancers qui seraient autrefois restés ignorés. Autrement dit, une partie de l’augmentation traduit aussi une meilleure capacité à trouver la maladie.
Mais cela ne suffit pas à expliquer la tendance. Et c’est précisément là que commence la partie la plus difficile du problème : déterminer ce qui pourrait être évité.

Les femmes plus sujettes
Les chiffres montrent une différence importante entre les sexes.
Selon le tableau de bord de 2025 fondé sur les données de l’IARC, l’incidence du cancer est plus élevée chez les femmes algériennes. Selon les chiffres, environ 150 cas pour 100.000 femmes sont touchés par cette maladie, contre 127 pour 100.000 chez les hommes. Mais la situation s’inverse lorsqu’on regarde les décès : le taux de mortalité standardisé atteint environ 82 pour 100.000 chez les hommes contre 73 chez les femmes.
La raison tient notamment au type de cancer auquel sont confrontés les deux sexes.
Chez l’homme, le poumon, le côlon ou le rectum et surtout la prostate figurent parmi les principales localisations.
Chez la femme, c’est le cancer du sein qui domine très largement, devant notamment le cancer colorectal et d’autres localisations comme la thyroïde et le col de l’utérus.
Le cancer du sein est particulièrement préoccupant.
Les données du registre national des cancers pour 2021-2022 font état de 13. 161 nouveaux cas de cancer du sein en 2022, ce qui en fait la première localisation cancéreuse enregistrée dans le pays. Le cancer colorectal arrive ensuite avec 7.524 nouveaux cas. Il mérite une attention particulière. Son évolution est également associée à des transformations du mode de vie : alimentation, surpoids, sédentarité et vieillissement figurent parmi les facteurs étudiés.
Il existe une autre statistique particulièrement difficile à regarder.
Selon des estimations communiquées par le président de la Commission nationale de prévention et de lutte contre le cancer, 1.500 à 2.000 enfants sont diagnostiqués, chaque année, d’un cancer en Algérie.
À l’échelle d’un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, ce nombre peut sembler relativement faible. Dans un service de pédiatrie oncologique, il prend une tout autre dimension.
Un enfant qui devait être à l’école se retrouve face à des examens médicaux, des hospitalisations et parfois des cycles de chimiothérapie. Les parents, eux, doivent apprendre en quelques jours un vocabulaire médical qu’ils n’avaient aucune raison de connaître auparavant.
La maladie ne touche alors plus seulement le corps du jeune patient. Elle désorganise toute la famille.
Et derrière ces milliers de cas, il y a une réalité clinique qui inquiète les spécialistes : le moment où le cancer est découvert.

Le dépistage tardif
Pour mieux comprendre cette dernière phrase, il est important de dire qu’en oncologie, quelques mois peuvent parfois changer radicalement le pronostic.
Un cancer découvert à un stade précoce peut, selon son type et sa localisation, être traité avec des chances de guérison nettement supérieures. Lorsqu’il est découvert après la propagation de la tumeur à d’autres organes, la situation devient évidemment beaucoup plus complexe.
C’est précisément sur ce terrain que les spécialistes algériens veulent désormais concentrer leurs efforts.
En mai 2024, le Pr Adda Bounedjar, président de la Commission nationale de prévention et de lutte contre le cancer, estimait que l’Algérie enregistrait entre 55. 000 et 65.000 nouveaux cas chaque année et soulignait le retard encore enregistré en matière de diagnostic précoce. Il estimait que l’amélioration du diagnostic pouvait contribuer à réduire la mortalité de 15 à 20 %.
Le raisonnement est simple : il ne suffit plus de construire des centres pour traiter davantage de malades. Il faut aussi faire en sorte que les patients arrivent avant que la maladie ne soit devenue difficile à contrôler.
C’est probablement l’un des changements de philosophie les plus importants dans la politique algérienne de lutte contre le cancer.

Et les hôpitaux dans tout cela ?
L’Algérie n’est évidemment pas restée immobile face à cette progression.
Le pays a développé, au fil des décennies, un réseau de centres spécialisés et renforcé ses capacités de radiothérapie. En 2024, le Pr Bounedjar indiquait que l’Algérie disposait de 15 centres de radiothérapie et de 52 accélérateurs linéaires, avec sept nouveaux centres prévus à Djelfa, Médéa, Béjaïa, Oran, Tiaret, Laghouat et Chlef. Selon lui, environ 70 % des patients atteints de cancer doivent recourir à la radiothérapie.
Cette évolution est loin d’être négligeable.
Elle signifie que la réponse algérienne ne repose plus uniquement sur quelques grands établissements concentrés dans les principales villes. Le développement de structures régionales doit progressivement rapprocher les traitements des patients et réduire les déplacements parfois éprouvants entre les wilayas.
Mais le problème ne se résume pas aux machines.
Il faut des oncologues, des radiothérapeutes, des anatomopathologistes, des radiologues, des infirmiers spécialisés, des pharmaciens hospitaliers, des psychologues et toute une chaîne médicale capable de faire fonctionner ces équipements. Et surtout, il faut réduire les délias d’attente pour accéder aux soins. Un cancéreux ne devrait pas espérer la bienfaisance d’un autre pour pouvoir accéder aux soins plus rapidement. Il doit au contraire être aux petits soins et trouver toujours un spécialiste à l’écoute.
Une analyse publiée en 2024 souligne justement plusieurs difficultés persistantes : les disparités régionales d’accès aux soins, les besoins en infrastructures modernes, la disponibilité de certains médicaments, la coordination entre services, la surcharge de certains malades dans un seul centre et les inégalités d’accès aux traitements spécialisés.
Le défi algérien devient donc progressivement celui de la qualité et de l’équité de la prise en charge et pas seulement celui du nombre de lits ou de machines.

Un chiffre terrifiant
Environ 37.000 morts en une année. Pris isolément, ce chiffre ressemble à une statistique. Rapporté à une famille, il devient autre chose.
C’est un père qui ne rentrera plus à la maison. Une mère dont la chaise reste vide à table. Un frère dont le téléphone ne sonnera plus. Une jeune femme qui avait encore des projets. Un parent qui vieillit avec la photographie de son enfant disparu…
Le cancer est souvent présenté comme une bataille médicale entre une tumeur et un traitement. En Algérie, comme partout ailleurs, c’est aussi une bataille sociale, familiale et économique.
Notre pays possède aujourd’hui des moyens médicaux beaucoup plus importants qu’il y a plusieurs décennies. On dispose de spécialistes, de centres anticancer, d’équipements de radiothérapie et d’une expérience croissante dans la prise en charge oncologique.
Mais parallèlement, le nombre de personnes à prendre en charge augmente.
Le défi des prochaines années sera donc double : empêcher davantage de cancers d’apparaître.
On ne doit pas simplement penser à comment traiter davantage de cancers en 2030 ou en 2040. On doit faire en sorte que moins d’Algériens aient besoin d’entrer dans ces parcours de soins et que ceux qui y entrent soient diagnostiqués suffisamment tôt pour avoir une véritable chance de reprendre leur vie.
Car derrière les statistiques, il y a surtout des vies. Derrière chaque nouveau cas enregistré dans un registre, il y a une personne. Et derrière chaque décès, une famille qui doit apprendre à continuer à vivre sans son membre disparu. Les chiffres donnent l’ampleur du phénomène, mais ils ne disent rien des nuits passées dans les couloirs des services d’oncologie, des traitements qui s’étendent sur des mois ni du silence assourdissant d’une chambre lorsque la maladie finit par emporter quelqu’un.

ALGER 16 DZ

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