Par G. Salah Eddine
Une vidéo, une phrase, un clic… et tout peut basculer. Face aux publications haineuses, discriminatoires ou menaçantes, la justice intervient non pas pour limiter la liberté d’expression, mais pour protéger les personnes, prévenir les dérives et faire respecter la loi. Sur les réseaux sociaux, comme ailleurs, la liberté s’exerce dans le respect des droits de chacun. Et derrière cette série d’affaires, une réalité semble encore échapper à certains utilisateurs : sur internet aussi, les mots ont des conséquences.

Il y a quelque chose d’assez absurde dans la manière dont certains utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux. Une personne s’installe devant son téléphone, filme quelques secondes, lâche une insulte, vise une région, une catégorie de personnes, une religion ou même un enfant, puis publie le tout avec la désinvolture de quelqu’un qui pense que l’écran constitue une sorte de mur invisible entre ses paroles et le monde réel. Le problème, c’est que ce mur n’existe pas.
Une publication peut être capturée, partagée, archivée, commentée des milliers de fois et finir entre les mains des enquêteurs. Ce qui semblait n’être qu’un « contenu » devient alors une pièce d’un dossier. Ce qui est posté sur les réseaux n’appartient plus à celui qui l’a publié, cela devient une propriété d’internet.
Les affaires annoncées, ces dernières semaines, par les services de sécurité en donnent une illustration de plus en plus concrète.
À Blida, le 10 août, la Gendarmerie nationale a annoncé l’arrestation d’un créateur de contenu après la diffusion d’une vidéo contenant des propos visant notamment les personnes portant la barbe et souvent associées, à des personnes «religieuses». Selon les autorités, le contenu relevait du discours de haine, de la discrimination et portant atteinte à la sécurité et à l’ordre publics.
Deux jours plus tôt, à Béjaïa, un autre internaute avait été interpellé après avoir publié sur Facebook des propos injurieux envers le Prophète et l’une de ses épouses. Les enquêteurs ont identifié l’auteur présumé avant de procéder à son arrestation.
Les deux affaires sont différentes. Le mécanisme, lui, est devenu familier : une publication en ligne, un signalement, une enquête, l’identification de l’auteur, puis la justice.
L’affaire Anouar Sayoud est probablement celle qui montre le plus clairement jusqu’où peut aller une publication.
Placé en détention provisoire, le 3 août, il est poursuivi après la diffusion d’une vidéo dans laquelle il évoquait la tenue d’une fille de huit ans, allant jusqu’à comparer ses vêtements à ceux des «prostituées».
Cette fois, la victime visé par le contenu n’était pas une personnalité publique ni un groupe abstrait. C’était une enfant.
Le tribunal de Boufarik a rendu son verdict le 12 août. Selon plusieurs médias, Anouar Sayoud a été condamné à deux ans de prison, dont une année ferme et une année avec sursis, ainsi qu’à une amende de 200.000 dinars. Il devra également verser un dinar symbolique à l’Organe national de protection et de promotion de l’enfance, qui s’était constitué partie civile. Le parquet avait requis trois ans de prison ferme et 300.000 dinars d’amende.
La religion, les régions, les femmes…
L’affaire ne concerne d’ailleurs pas uniquement les insultes visant des individus.
Le 11 juin, une utilisatrice de TikTok avait été arrêtée à Alger après la diffusion d’une vidéo contenant, selon les services de sécurité, des propos haineux visant le quartier d’El Harrach. Son téléphone avait été saisi dans le cadre de l’enquête et elle avait ensuite été placée sous mandat de dépôt. Selon des sources médiatiques, elle aurait été condamnée à trois ans de prison ferme et à 300. 000 dinars d’amende.
Dans un autre dossier, le parquet près le tribunal correctionnel de Dar El Beïda aurait requis deux ans de prison ferme et 200.000 dinars d’amende contre une femme poursuivie à la suite de la diffusion sur TikTok d’une vidéo ensuite relayée sur Facebook. Les poursuites portaient notamment sur la diffusion d’un discours de haine, l’incitation à la dépravation des mœurs et l’offense envers des services de sécurité.
Le phénomène n’est pas nouveau.
En octobre 2025, la police d’Alger avait déjà annoncé l’arrestation d’un utilisateur de TikTok après la publication d’une vidéo ciblant les citoyens d’une région du pays. L’auteur présumé y aurait proféré des menaces tout en brandissant un objet présenté comme une arme.
Et la série continue. Cette semaine encore, trois jeunes, dont un mineur, ont été arrêtés à Bordj Bou Arréridj après la diffusion d’une vidéo les montrant en train d’insulter le Prophète. À Saïda, un homme a également été arrêté après avoir publié sur un réseau social une vidéo contenant, selon les autorités, des propos haineux envers une région du pays.
À force de voir défiler ce genre d’affaires, on pourrait presque finir par considérer les arrestations comme le fait divers habituel des réseaux sociaux. Ce serait une erreur.
La liberté d’expression n’est pas une carte blanche
Le vrai problème est peut-être moins technologique que culturel. Une partie des utilisateurs continue à se comporter sur les réseaux comme si tout était permis à partir du moment où le contenu est publié depuis une chambre, une voiture ou un studio improvisé. On cherche l’audience, la réaction, le partage, le clash. On provoque parce que la polémique fait des vues. Ce sont des personnes en grand manque d’attention qui cherchent donc à attirer le regard de l’autre, à être écouté, à être remarqué. On franchit une limite parce qu’on sait qu’une phrase choquante attirera davantage de commentaires qu’une phrase raisonnable.
Puis, lorsque la justice intervient, la surprise est parfois totale. Comme si le nombre de vues pouvait constituer une excuse. Comme si le mot « influenceur» donnait un statut particulier devant la loi.
Comme si l’écran faisait disparaître la personne insultée, le voisin menacé, l’enfant exposé ou la communauté ciblée. C’est précisément cette mentalité qui devient problématique à mesure que les réseaux sociaux prennent une place centrale dans la vie quotidienne.
La publication numérique n’est plus une conversation privée entre quelques amis. Une vidéo peut être vue en quelques heures par des milliers de personnes et provoquer un effet de meute qu’aucune discussion ordinaire ne pourrait produire.
Le cadre juridique algérien existe justement pour encadrer cette frontière. La loi n°20-05 du 28 avril 2020 relative à la prévention et à la lutte contre la discrimination et le discours de haine fixe notamment les contours du discours de haine et prévoit des sanctions lorsque certains contenus franchissent les limites prévues par la loi.
Autrement dit, publier n’est pas un acte sans conséquence.
La liberté d’expression protège la possibilité de parler, de critiquer, de débattre et même de contester. Elle ne signifie pas qu’une personne peut appeler à la haine, insulter une religion et ses symboles, menacer quelqu’un, humilier un enfant ou s’en prendre à une catégorie de la population sans devoir répondre de ses actes.
Il existe une différence, parfois énorme, entre dire quelque chose qui dérange et dire quelque chose qui met volontairement autrui en danger ou le transforme en cible.
Et cette différence, il serait peut-être temps de la rappeler plus souvent avant que la vidéo ne devienne virale. Ce qui est en train de changer en Algérie, ce n’est donc pas seulement la surveillance des réseaux sociaux. C’est aussi la perception de ce qui s’y passe.
Pendant longtemps, beaucoup ont considéré internet comme un espace à part, où les provocations étaient sans gravité et où l’on pouvait repousser les limites pour quelques abonnés supplémentaires. Cette époque est en train de se terminer.
Les autorités surveillent davantage les contenus susceptibles d’alimenter la haine, les menaces ou les discriminations. Les enquêtes sont plus rapides. Les téléphones sont saisis. Les publications deviennent des éléments de preuve. Et les tribunaux commencent à rendre des décisions dans certains dossiers.
