Par G. Salah Eddine
Le gaz naturel n’a décidément pas dit son dernier mot. Alors que la transition énergétique accélère et que les investissements dans les énergies renouvelables se multiplient, la demande mondiale de gaz a atteint un nouveau sommet en 2025. Avec 4.202 milliards de mètres cubes consommés, le marché mondial confirme la place encore stratégique de cette énergie, désormais sollicitée aussi bien pour chauffer les logements que pour produire de l’électricité et alimenter les nouvelles infrastructures numériques.

Selon le Rapport mondial sur le gaz 2026, publié mercredi dernier par l’Union internationale du gaz (IGU), la consommation mondiale a progressé de 69 milliards de m³ en un an, soit une hausse de 1,7 % par rapport à 2024.
Une progression qui peut sembler modérée, mais qui prend une autre dimension lorsqu’elle est rapportée à la taille du marché. En 2025, le monde a ainsi franchi un nouveau record de consommation, confirmant que le gaz demeure au cœur du système énergétique mondial, malgré les transformations rapides du secteur.
La hausse de la demande a principalement été alimentée par deux moteurs : la consommation résidentielle et commerciale, ainsi que la production d’électricité.
Le premier a enregistré la plus forte progression absolue de l’année, avec 32 milliards de m³ supplémentaires, notamment sous l’effet des besoins de chauffage durant l’hiver.
Mais c’est bien le secteur électrique qui conserve sa position dominante. Les centrales électriques ont représenté 34 % de la demande mondiale de gaz naturel en 2025, faisant de la production d’électricité le premier débouché du combustible.
Ce poids s’explique notamment par la capacité des centrales à gaz à répondre rapidement aux variations de la demande électrique.
Face à cette consommation en hausse, l’offre mondiale a elle aussi atteint un niveau inédit.
La production disponible s’est établie à 4.147 milliards de m³ en 2025, tandis que les importations nettes de gaz naturel liquéfié (GNL) ont atteint un record de 580 milliards de m³.
Cette progression du GNL confirme surtout la transformation du marché gazier mondial. Transporté par voie maritime, le gaz liquéfié permet aux importateurs de diversifier leurs fournisseurs et aux producteurs d’accéder à des marchés situés parfois à des milliers de kilomètres. Le centre de gravité des exportations continue, lui aussi, de se déplacer.
Les états-Unis prennent la première place
En matière d’approvisionnement, l’Amérique du Nord a dépassé la Russie en 2025 pour devenir le premier exportateur mondial de gaz naturel.
La montée en puissance américaine est particulièrement visible sur le marché européen. Le GNL produit aux Etats-Unis a couvert plus de la moitié des importations européennes, illustrant le poids croissant de Washington dans la sécurité énergétique du continent.
Cette évolution contribue à redessiner les flux mondiaux de gaz. Le développement des capacités américaines de production et de liquéfaction permet aux Etats-Unis de renforcer leur présence sur les marchés internationaux, tandis que les importateurs cherchent à multiplier leurs sources d’approvisionnement.
Le marché gazier devient ainsi de plus en plus globalisé, avec une circulation accrue du GNL entre les grandes régions consommatrices et productrices. Après plusieurs années de progression, le marché pourrait connaître un léger coup d’arrêt en 2026. L’IGU prévoit, en effet, le premier recul annuel de la demande mondiale de gaz naturel depuis 2022, avec une baisse estimée à environ 7 milliards de m³.
Cette contraction resterait toutefois limitée. La croissance de la production aux Etats-Unis et dans d’autres régions devrait notamment compenser une grande partie du recul attendu des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient.
Les data centers, nouveau moteur de la demande
Un autre phénomène pourrait cependant modifier durablement la carte de la demande énergétique : l’essor des centres de données.
Le développement rapide de l’intelligence artificielle, du cloud computing et des infrastructures numériques entraîne une croissance importante des besoins en électricité. En 2025, les centres de données ont représenté environ 1,9 % de la demande mondiale d’électricité.
Cette consommation devrait continuer à augmenter avec la multiplication des infrastructures nécessaires au fonctionnement des services numériques et de l’intelligence artificielle.
Pour le secteur gazier, cette évolution est particulièrement intéressante. Les producteurs et opérateurs énergétiques voient dans les centrales à gaz une source d’électricité capable de fournir rapidement et de manière flexible les volumes nécessaires lorsque la demande augmente.
Le boom numérique pourrait donc devenir, indirectement, un nouveau facteur de soutien à la demande de gaz.
Dans ce contexte, l’IGU insiste sur la nécessité de poursuivre les investissements tout au long de la chaîne gazière : production, liquéfaction, transport, regazéification et stockage.
L’objectif est double : augmenter les capacités d’approvisionnement tout en diversifiant les routes commerciales. Une infrastructure plus importante et mieux connectée permettrait également aux marchés d’absorber plus facilement les variations soudaines de l’offre ou de la demande.
Le gaz naturel conserve ainsi une position particulière. Il doit composer avec la montée des renouvelables et les objectifs de réduction des émissions, tout en restant recherché pour sa flexibilité et sa capacité à contribuer à la sécurité d’approvisionnement.
Le gaz, entre transition et sécurité énergétique
Le record enregistré en 2025 rappelle finalement une réalité parfois éclipsée par les débats sur la transition énergétique : le système énergétique mondial ne se transforme pas en remplaçant instantanément une source d’énergie par une autre.
Il évolue par superposition. Les renouvelables progressent, l’électrification s’accélère, l’intelligence artificielle fait exploser certains besoins en électricité, tandis que le gaz continue d’assurer une partie de la flexibilité nécessaire au fonctionnement du système.
Pour l’IGU, le gaz naturel et le GNL devraient donc continuer à jouer un rôle central dans les prochaines années, notamment en raison de leur capacité à soutenir la fiabilité du réseau et la sécurité des approvisionnements.
Mais cette place ne sera pas acquise éternellement. Elle dépendra de la capacité du secteur à investir, à innover et à répondre aux exigences croissantes en matière de durabilité.
Le paradoxe du marché gazier mondial est donc bien là : au moment où le monde cherche à réduire sa dépendance aux énergies fossiles, ses besoins énergétiques deviennent simultanément plus importants, plus flexibles et plus difficiles à satisfaire. Et, pour l’instant, le gaz reste l’un des principaux amortisseurs de cette équation.
