
La rupture est désormais actée. Après plusieurs mois de tensions et une série de comportements qualifiés par Alger d’« actes provocateurs et hostiles », l’Algérie a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, estimant avoir « épuisé tous les moyens de préserver les relations bilatérales ». Une décision lourde, qui intervient après une longue période de retenue et de mises en garde. Pour décrypter les dessous de cette rupture, sa portée et ses implications, Alger16 a eu l’honneur de s’entretenir avec le Pr Moussa Boudhane, enseignant universitaire en droit constitutionnel et analyste politique. Il revient, dans cet entretien, sur les raisons qui ont conduit Alger à franchir le pas de la rupture, sur les limites de la patience diplomatique algérienne et sur la portée de cette décision dans le contexte régional actuel.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Alger16 : L’Algérie est traditionnellement attachée au règlement pacifique des différends et privilégie le dialogue dans ses relations internationales. Pourquoi la rupture avec les Émirats arabes unis constitue-t-elle, dans ce contexte, une décision particulièrement lourde ?
Pr Moussa Boudhane : Il est vrai que l’Algérie cherche toujours à régler les différends et les conflits, qu’ils opposent des États ou qu’ils se produisent à l’intérieur des États, par les voies pacifiques, diplomatiques et politiques. Elle ne recourt pas facilement à la rupture des relations avec un pays avec lequel elle entretient des relations diplomatiques. Une telle décision n’intervient qu’en dernier recours, lorsque toutes les autres voies ont été épuisées.
Dans le cas des Émirats arabes unis, on peut considérer que « le vase a fini par déborder ». Les comportements de cette partie ont été, à plusieurs reprises, contraires aux usages diplomatiques, parfois inappropriés, et les provocations à l’égard de l’Algérie se sont multipliées sur différents dossiers.
Le terme « actes hostiles » employé par le ministère des Affaires étrangères est particulièrement fort dans le langage diplomatique. Que révèle-t-il, selon vous, sur la nature des faits reprochés aux Émirats ?
Absolument. Les provocations répétées et les comportements que l’Algérie considère comme hostiles ont progressivement créé une situation devenue difficilement tenable dans le cadre de relations normales entre deux États souverains.
Avant d’en arriver à la rupture diplomatique, l’Algérie a fait preuve d’une très grande retenue, d’un sens élevé des responsabilités et, pourrait-on dire, d’une véritable «patience du prophète Ayoub ». Elle n’a ménagé aucun effort pour préserver les relations bilatérales, réparer les différends et dépasser les erreurs commises dans le respect des principes qui régissent les relations entre les États.
L’Algérie affirme justement avoir multiplié les avertissements avant de prendre cette décision. Que révèle cette séquence sur la manière dont Alger a géré cette crise ?
Elle montre que l’Algérie n’a pas pris cette décision dans la précipitation. Elle a, à plusieurs reprises, attiré l’attention des Émirats sur les conséquences que pourraient avoir certains de leurs comportements et les a avertis des risques d’une telle attitude.
Alger a continué à privilégier le dialogue et à respecter les principes du droit international, la Charte des Nations unies, ainsi que les conventions et accords qui encadrent les relations entre États. Malgré ces avertissements répétés, les comportements en question se sont poursuivis et même intensifiés.
À partir de quel moment peut-on considérer que les limites de ce qui est acceptable dans une relation entre deux États souverains ont été franchies ?
Lorsque les comportements d’un État atteignent un niveau qui ne permet plus de les considérer comme acceptables ou supportables dans le cadre de relations bilatérales normales, la réaction devient inévitable.
Il faut rappeler que chaque État est pleinement souverain dans ses décisions. Cette souveraineté est politique, diplomatique, juridique, économique et populaire. Aucun État ne peut accepter qu’un autre cherche à porter atteinte à sa souveraineté, à ses choix ou à ses intérêts fondamentaux.
C’est dans ce contexte que l’Algérie a finalement estimé qu’elle devait répondre à ces comportements et ne pouvait plus rester sans réaction.
La rupture diplomatique apparaît-elle ainsi comme l’aboutissement logique de l’épuisement de toutes les voies destinées à préserver les relations bilatérales ?
C’est précisément ainsi que je l’analyse. L’Algérie a utilisé toutes les voies et tous les moyens possibles pour préserver les relations avec les Émirats arabes unis. Elle a fait preuve de retenue, multiplié les avertissements et laissé suffisamment de temps pour permettre un retour à une relation fondée sur le respect mutuel.
Mais lorsque ces efforts n’aboutissent pas et que les comportements contestés se poursuivent, l’État doit prendre ses responsabilités. La décision annoncée, jeudi 10 septembre, de rompre les relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis intervient donc après l’épuisement des autres options.
Sur le plan diplomatique et protocolaire, comment faut-il comprendre la notification officielle de cette décision à l’ambassadeur émirati ?
Il s’agit d’une procédure diplomatique qui répond aux usages et aux règles internationales. L’ambassadeur des Émirats arabes unis a été reçu au siège du ministère des Affaires étrangères et officiellement informé de la décision prise par le gouvernement algérien.
Il lui a également été demandé de se conformer à cette décision dans le délai qui lui a été fixé. Cette démarche traduit le caractère officiel et souverain de la décision algérienne, qui a été communiquée par les canaux diplomatiques appropriés.
Au-delà de la rupture elle-même, quel message l’Algérie adresse-t-elle à travers cette décision ?
Le message est très clair : aucune relation, aussi ancienne ou importante soit-elle, ne peut justifier qu’un État porte atteinte à la souveraineté, à la sécurité, à la stabilité ou à la réputation de l’Algérie.
L’Algérie peut être attachée à ses relations avec les pays arabes, africains ou autres, et elle peut privilégier le dialogue autant que possible. Mais le respect de sa souveraineté constitue une ligne rouge. Aucun État, qu’il soit considéré comme ami, frère ou partenaire, ne peut se permettre de porter atteinte à l’Algérie, à ses institutions, à sa sécurité ou à sa stabilité.
Peut-on finalement lire cette rupture comme une affirmation de la doctrine algérienne, selon laquelle l’ouverture diplomatique ne peut se faire au détriment de la souveraineté nationale ?
Oui. Je considère que cette décision s’inscrit pleinement dans cette logique. L’Algérie a toujours privilégié le dialogue, la médiation et le règlement pacifique des différends. Mais cela ne signifie pas qu’elle accepte indéfiniment des comportements contraires aux principes qui doivent régir les relations entre États.
Lorsque toutes les tentatives de préserver une relation échouent et que les limites sont franchies, la souveraineté de l’État doit primer. À mes yeux, la décision prise par le gouvernement algérien est donc justifiée sur le fond comme sur la forme, et je la soutiens pleinement.
G.S.E.
