
Par G. Salah Eddine
Il y a des portes que l’on laisse entrouvertes, même lorsque le courant d’air devient désagréable. Par habitude, par prudence, parfois simplement parce qu’on espère encore que les choses finiront par rentrer dans l’ordre.
Mais il arrive un moment où l’on cesse d’attendre. Le 10 septembre,
Alger a été «ferme».
La décision de rompre les relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis n’est pas le genre de geste que l’on prend sur un coup de tête. En diplomatie, on peut rappeler un ambassadeur, convoquer un chargé d’affaires, publier un communiqué soigneusement pesé. La rupture, elle, appartient à une autre catégorie. Elle signifie que quelque chose s’est cassé, et suffisamment profondément pour que le dialogue ne suffise plus à le réparer.
Alger affirme avoir épuisé les moyens de préserver la relation. Et surtout, elle parle désormais « d’actes hostiles ». Deux mots.
Mais en diplomatie, deux mots peuvent parfois peser plus lourd qu’un long discours.
Car le problème, du point de vue algérien, ne serait plus simplement celui de divergences sur des sujets diplomatiques. Ce qui change tout, c’est lorsque les émirats touchent aux affaires internes d’un pays. Et c’est précisément là que le ton d’Alger s’est durci.
L’Algérie n’a jamais été particulièrement friande des leçons venues de l’extérieur. Son histoire y est probablement pour beaucoup. Elle a payé assez cher le prix de sa souveraineté pour considérer qu’elle ne se négocie pas autour d’une table, encore moins dans les salons d’une capitale étrangère.
Alors, lorsqu’un État estime qu’un partenaire tente de franchir cette ligne, la question n’est plus de savoir qui possède le plus de moyens financiers, le plus de réseaux ou le plus d’influence.
La question devient beaucoup plus simple : qui décide chez soi ? Et c’est peut-être là que réside le véritable message de cette rupture.
Alger ne dit pas qu’elle refuse le monde arabe. Elle ne dit pas qu’elle tourne le dos au Golfe. Elle ne dit même pas qu’elle refuse le partenariat avec les puissances économiques de la région. Elle dit autre chose : vous pouvez être un partenaire, pas un tuteur.
Voilà toute la différence. Et pendant que certains voudraient réduire cette affaire à une nouvelle querelle entre États arabes, il serait peut-être plus juste de regarder ce qui se joue derrière les communiqués. Depuis plusieurs années, Abou Dhabi a considérablement élargi son influence politique et économique dans le monde arabe et en Afrique. Cette ambition peut être parfaitement légitime lorsqu’elle passe par la coopération. Elle devient beaucoup plus contestable lorsqu’elle donne le sentiment de vouloir redessiner, depuis l’extérieur, les équilibres politiques d’États souverains.
Montesquieu écrivait que « la liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ». À l’échelle des États, on pourrait presque reprendre l’idée autrement : la souveraineté, c’est le droit de décider de son propre chemin sans avoir à demander la permission à ceux qui voudraient le tracer à votre place. C’est précisément ce que l’Algérie entend rappeler aujourd’hui.
Abou Dhabi peut regretter la décision. Il peut espérer que les liens entre les deux peuples survivent à cette rupture. Et ils le feront probablement, car les peuples ont souvent plus de sagesse que les gouvernements qui prétendent parler en leur nom.
Mais une relation entre États ne peut pas reposer uniquement sur les souvenirs d’une proximité passée. Elle repose aussi sur une chose beaucoup moins romantique, mais infiniment plus importante : le respect.
Lorsque celui-ci vacille, les alliances deviennent fragiles. Et lorsqu’il disparaît, même les relations les plus chaleureuses finissent par trouver une limite. Alger vient de rappeler où se trouve la sienne.
G.S.E.
