
Une enquête de la National Crime Agency (NCA) britannique vient de mettre au jour un vaste réseau qui aurait acheminé près de 30 millions de livres sterling en espèces vers les Émirats arabes unis qui se retrouvent une nouvelle fois au cœur d’une enquête sur les circuits de fonds illicites.
Tout commence dans les villes du nord de l’Angleterre. Manchester, Liverpool, Southport, Sheffield, Huddersfield. Là, des membres du réseau récupèrent l’argent auprès de groupes appartenant à la criminalité organisée. Puis vient la deuxième étape, celle qui transforme une opération locale en véritable circuit international : faire disparaître physiquement les billets du Royaume-Uni.
Pour cela, le réseau dispose de passeurs. Leur mission est simple en apparence : prendre l’avion et arriver à Dubaï avec l’argent. La difficulté consiste à faire passer les billets sans attirer l’attention.
Les sommes sont alors réparties dans les vêtements et les bagages. Certains voyageurs peuvent embarquer avec plusieurs valises, parfois jusqu’à cinq au cours d’un même déplacement. Les vols partent notamment de Manchester et de Birmingham, mais aussi de Bruxelles, avec Dubaï comme destination finale.
Derrière cette organisation se trouve un homme installé dans l’émirat. Selon la National Crime Agency, il coordonne les opérations depuis Dubaï et donne les instructions aux membres du réseau chargés de récupérer puis de transporter l’argent. Pour communiquer, il utilise notamment un groupe WhatsApp où sont transmis les lieux de rendez-vous, les modalités de remise des espèces et les consignes relatives aux déplacements.
Le système est suffisamment rodé pour que le transport de l’argent devienne presque une routine.
Des millions dans les valises
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur de cette mécanique. Cinq membres du réseau ont à eux seuls transporté 20,8 millions de livres sterling en espèces au cours de plusieurs voyages vers Dubaï. Au total, près de 30 millions de livres auraient été acheminés vers les Émirats dans le cadre du dispositif.
Et les voyages ne se limitaient pas au transport des billets.
Une fois à Dubaï, les membres du réseau étaient hébergés dans des hôtels et leurs dépenses prises en charge. Repas, sorties et soirées dans des discothèques et des clubs étaient financés pendant leur séjour. Le déplacement des fonds s’inscrivait dans une organisation beaucoup plus large, où les passeurs étaient pris en charge dès leur départ jusqu’à leur arrivée dans l’émirat.
Mais une opération de cette ampleur finit forcément par laisser des traces.
En octobre 2018, l’un des membres du réseau tente de faire sortir 306.040 livres sterling de l’aéroport de Manchester. L’argent est découvert dans ses bagages après leur enregistrement. Il est arrêté et les fonds sont saisis.
Cette arrestation n’est pas un incident isolé. Elle va contribuer à mettre progressivement au jour les rouages d’un dispositif qui fonctionne depuis plusieurs années.
L’enquête va surtout révéler que le réseau avait réussi à s’appuyer sur une personne travaillant directement dans l’aéroport.
Une employée d’Emirates chargée de l’enregistrement des passagers à Manchester a participé aux opérations de transport clandestin d’argent avant de plaider coupable. Sa position lui permettait de faciliter le passage de certains bagages et de contribuer au bon déroulement des déplacements.
Pour les enquêteurs britanniques, cette complicité constitue l’un des éléments les plus révélateurs du fonctionnement du réseau : l’argent ne circulait pas simplement entre des criminels et des passeurs, mais bénéficiait également de complicités au sein de la chaîne aéroportuaire.
Puis le dispositif commence à s’effondrer.
Trois opérations distinctes permettent aux autorités britanniques de saisir au total 788.455 livres sterling en espèces. Ces saisies conduisent la National Crime Agency à ouvrir une enquête plus large et à remonter progressivement la piste de l’argent.
Derrière chaque saisie apparaissent alors de nouveaux noms, de nouveaux trajets et de nouvelles connexions.
Douze semaines de procès
Après des mois d’investigations, l’affaire arrive devant la justice britannique. Le 4 juin dernier, au terme d’un procès de douze semaines devant la Crown Court de Bolton, un jury reconnaît cinq membres du réseau coupables.
D’autres accusés avaient plaidé coupable avant même le début du procès. Plusieurs peines ont ensuite été prononcées, tandis que certains protagonistes doivent encore connaître leur condamnation.
Pour la National Crime Agency, cette affaire illustre surtout une réalité bien connue des services chargés de lutter contre la criminalité organisée : derrière les trafics et les activités criminelles se trouve toujours la nécessité de déplacer, dissimuler et réinjecter l’argent.
John Hughes, responsable d’une branche de l’agence, a déclaré que le groupe criminel avait fait sortir « d’énormes quantités d’argent », soulignant que « l’argent illicite constitue une source majeure de financement des activités des groupes de criminalité organisée ».
L’affaire prend une dimension particulière avec le rôle attribué à Dubaï. Dans ce dossier, l’émirat apparaît comme la destination finale d’un circuit construit au départ depuis plusieurs villes britanniques.
Et c’est peut-être là que réside l’aspect le plus frappant de cette affaire. Près de 30 millions de livres ne sont pas passés par un circuit financier clandestin sophistiqué ou par une opération numérique invisible. Une partie de cet argent a simplement voyagé dans des valises, à bord de vols commerciaux, entre le Royaume-Uni et Dubaï.
Pendant des mois, le réseau a ainsi transformé des billets provenant de la criminalité organisée en simples bagages de voyage. Jusqu’au jour où les valises ont commencé à être ouvertes. G. Salah Eddine
