
Pour l’Europe, la transition énergétique est désormais indissociable de la compétitivité, de la souveraineté industrielle et de la sécurité énergétique. Une équation dans laquelle l’Algérie pourrait élargir son rôle, au-delà du gaz, vers les renouvelables et l’hydrogène vert, alors que Bruxelles reconnaît que l’accumulation des normes au nom de la décarbonation a parfois pesé sur la compétitivité européenne.
C’est en tout cas ce qu’a déclaré l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Diego Mellado Pascua, lors d’une conférence de presse en marge de la 14e édition du NAPEC à Oran.
«En Europe, on est conscients qu’on a trop réglementé», a-t-il reconnu. Une déclaration qui prend tout son sens dans un contexte où l’Union européenne cherche simultanément à accélérer sa transition énergétique, préserver son industrie et réduire les dépendances qui se sont révélées particulièrement coûteuses dans le nouveau contexte géopolitique.
Car le problème européen est désormais clairement identifié : décarboner exige des investissements massifs, une industrie solide et une énergie disponible à des coûts compétitifs. Or, un cadre réglementaire trop lourd peut précisément réduire la capacité des entreprises à investir, produire et affronter la concurrence internationale. L’Europe cherche donc aujourd’hui à corriger cet effet de ciseau en simplifiant son environnement réglementaire, sans pour autant renoncer à ses objectifs climatiques.
Le diplomate européen a ainsi reconnu l’existence «d’excès» dans la réglementation, tout en affirmant que l’Union européenne entend désormais en tirer les leçons. «Mais on est prêts à reconnaître nos erreurs et revenir en arrière», a-t-il affirmé.
«Aujourd’hui, il y a un processus de simplification réglementaire au niveau de l’Europe car il faut toujours chercher un équilibre», a expliqué Mellado Pascua. Pour le représentant de l’UE, les contraintes imposées aux entreprises, à l’industrie, au transport ou encore à la consommation «ne doivent pas être un fardeau qui affecte la compétitivité».
Le raisonnement est désormais assez direct : l’Europe veut réduire ses émissions, mais elle doit pour cela disposer d’entreprises capables d’investir dans de nouvelles technologies, de financer leur transformation et de rester compétitives face aux autres puissances économiques. La décarbonation ne peut donc plus être pensée indépendamment de la politique industrielle. «Ce que nous voulons, c’est développer une économie compétitive, donc il faut toujours trouver un équilibre en sachant que la compétitivité est tout à fait atteignable en dé-carbonisant l’économie», a-t-il assuré.
C’est précisément cette recherche d’équilibre qui redonne de l’importance aux partenaires capables de fournir à l’Europe une énergie fiable, tout en participant à sa transition. Et c’est à ce niveau que l’Algérie dispose d’un avantage stratégique.
Pourquoi l’Algérie ?
L’Algérie possède d’abord un atout que l’Europe connaît déjà : son rôle énergétique historique et ses infrastructures gazières. Mais la nouvelle donne européenne élargit progressivement la nature de cette relation. L’ambassadeur de l’UE l’a clairement souligné : la relation entre les deux parties «est beaucoup plus vaste et va au-delà de l’énergie». Derrière cette affirmation se trouve une évolution importante. L’Europe ne cherche plus seulement à sécuriser des volumes de gaz. Elle cherche également des partenaires capables de l’accompagner dans une transformation énergétique qui doit désormais combiner sécurité d’approvisionnement, compétitivité et décarbonation. L’Algérie peut précisément se positionner à l’intersection de ces trois exigences. Elle dispose d’importantes ressources gazières, d’une proximité géographique avec le marché européen, d’infrastructures énergétiques existantes et d’un potentiel considérable dans les énergies renouvelables. À cela s’ajoute la possibilité de développer progressivement une filière d’hydrogène vert destinée notamment aux marchés européens.
Cette complémentarité explique également l’intérêt croissant de l’Europe pour la diversification de l’économie algérienne. L’ambassadeur a affirmé que l’UE «comprend parfaitement les politiques du gouvernement visant à protéger l’industrie algérienne et faciliter le développement de l’industrie locale et la diversification économique, car ce sont les mêmes principes en Europe».
L’enjeu est donc de dépasser une relation fondée principalement sur l’achat et la vente d’énergie pour construire une relation davantage tournée vers l’investissement et la création de valeur.
«Ce qu’on doit trouver, c’est la façon de s’assurer que notre partenariat a des avantages et des atouts dans ses stratégies et trouver des éléments communs pour développer des projets d’investissement, industriels et commerciaux», a-t-il expliqué.
Du gaz à l’hydrogène
La prochaine étape pourrait précisément se jouer dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert. Pour l’Europe, ces filières représentent un moyen de réduire progressivement ses émissions et ses dépendances. Pour l’Algérie, elles constituent l’occasion de transformer son avantage énergétique actuel en un nouvel avantage industriel.
«L’Algérie peut jouer un rôle fondamental même dans l’énergie renouvelable dans cette transition énergétique», a affirmé le diplomate européen. Il a également mis en avant le potentiel de l’hydrogène vert : «L’Algérie, qui a un rôle essentiel dans le domaine du gaz, pourrait aussi jouer ce même rôle dans le domaine de l’hydrogène vert.»
L’intérêt de cette perspective est précisément de permettre à l’Algérie de ne pas subir la transition énergétique européenne, mais d’y prendre part. Le pays pourrait ainsi passer progressivement d’un statut de fournisseur d’énergie à celui de partenaire de la transformation énergétique du marché européen.
Encore faut-il que cette ambition débouche sur des investissements, des infrastructures et des projets industriels concrets. «Maintenant, il est important de voir comment on pourrait approfondir le partenariat et développer les investissements pour pouvoir aller vers un nouveau leadership algérien non seulement dans le gaz mais aussi dans les énergies renouvelables», a indiqué Mellado Pascua. «Il s’agit des priorités que nous avons actuellement sur la table», a-t-il conclu.
Une Europe qui revoit ses dépendances
Si l’Algérie gagne en importance dans cette nouvelle équation, c’est aussi parce que l’Europe est en train de revoir profondément ses propres dépendances. La crise énergétique et les bouleversements géopolitiques des dernières années ont montré les risques liés à une concentration excessive des approvisionnements et des chaînes de dépendance. Bruxelles cherche désormais à renforcer sa résilience, à consolider son industrie et à diversifier ses partenariats.
«L’Europe est en train de revoir sa compétitivité qui est le mot d’ordre principal», a indiqué l’ambassadeur.
Cette révision dépasse largement la seule question énergétique. «Nous voulons renforcer notre économie dans ce nouveau contexte géopolitique et nous sommes en train de revoir nos alliances qui étaient, parfois, une source de dépendance énergétique, économique et aussi dans le domaine de la défense», a-t-il souligné. Il a estimé que ces dépendances «ont été des sources de vulnérabilité pour l’Europe». Dans cette recomposition, l’Algérie apparaît ainsi comme un partenaire disposant d’une combinaison particulière d’atouts : proximité géographique, ressources énergétiques, infrastructures, potentiel renouvelable et volonté affichée de développer sa base industrielle.
«Dans cette révision de ces dépendances et alliances, l’Algérie peut jouer un rôle fondamental. C’est pour cette raison que nous voulons consolider ce partenariat stratégique avec l’Algérie», a-t-il assuré.
Le partenariat algéro-européen dispose déjà de cadres de coopération, notamment l’accord d’association et le nouveau pacte pour la Méditerranée présenté par l’ambassadeur comme «un nouveau cadre plus vaste et plus compréhensif ».
Pour le diplomate, ce pacte de la méditerranée permettra de «moderniser les relations » entre les deux entités. Et ce, même dans les « domaines où il y a des différences ». Il a rappelé dans ce sens que « parfois, les alliés ont des points de vue différents et nous cherchons des convergences».
Pour dépasser ces divergences, le diplomate mise sur le dialogue : «C’est tout à fait possible d’avoir un dialogue ouvert qui aboutisse par la suite à des solutions gagnant-gagnant. Il faut alors passer par une phase de dialogue et c’est ce qu’on fait en ce moment.»
Cette logique concerne également les infrastructures énergétiques et les grands projets gaziers transsahariens. Interrogé sur le TSGP et le projet marocain, l’ambassadeur a mis l’accent sur les échanges avec Alger et sur les possibilités de financement.
Avec l’Algérie, a-t-il expliqué, il existe «un dialogue très ouvert essentiellement sur des sujets d’intérêt commun et sur les infrastructures énergétiques qui existent entre l’Europe et l’Algérie».
L’Algérie mène également, «dans la politique de sa souveraineté et de sa politique étrangère», d’autres projets avec différents partenaires. Mais l’Union européenne affirme disposer de «mécanismes de financement très importants pour l’Algérie et pour les autres pays d’Afrique».
«On est à cette étape de discussion des moyens de financement ici en Algérie et non pas ailleurs», a-t-il précisé.
Au fond, le changement de contexte européen pourrait ouvrir une nouvelle séquence dans les relations avec l’Algérie. Parce qu’elle doit désormais décarboner sans désindustrialiser, l’Europe a besoin d’énergie compétitive, de nouveaux partenaires et d’investissement.
Le véritable enjeu du partenariat n’est donc plus seulement de savoir combien de gaz l’Algérie peut fournir à l’Europe. Il est désormais important de déterminer jusqu’où les deux partenaires peuvent aller ensemble dans la nouvelle économie énergétique qui se dessine en Méditerranée.
