Par G.Salah Eddine
Les médias français, dans une fuite en avant caractéristique, ont multiplié ces dernières semaines les critiques acerbes et les analyses superficielles sur le paysage politique algérien. Il semble plus facile pour certains de ces organes de presse de pointer du doigt les défis électoraux de l’Algérie, d’en faire le sujet de leurs Unes et de se poser en arbitres des démocraties étrangères, plutôt que de se confronter à leurs propres défaillances et à la tourmente qui secoue leur pays.

Or, cette fixation sur l’Algérie n’est rien de moins qu’une diversion lamentable. La France, aujourd’hui, est en proie à une crise institutionnelle d’une ampleur inédite qui frôle l’effondrement total. Le président de la République française, Emmanuel Macron, fait l’objet d’une procédure de destitution, un geste ultime qui reflète l’état de désintégration des institutions républicaines.
Le Premier ministre, Michel Barnier, fraîchement nommé, est déjà menacé par une motion de censure, rendant son mandat aussi précaire qu’incertain.
Cette situation est amplifiée par la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Macron en juin 2024. En effet, le Parlement, fragmenté et sans majorité claire, ne parvient pas à fonctionner, empêtré dans une paralysie qui reflète l’échec total des partis politiques à trouver des compromis viables pour le pays. La désignation d’un nouveau Premier ministre est devenue un enjeu majeur, avec plusieurs personnalités politiques en compétition, parmi lesquelles Bernard Cazeneuve, Premier ministre sous François Hollande, et Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental. Le choix du Premier ministre, faisant l’objet de débats fervents, a mis en évidence les défis liés à la stabilisation du gouvernement français. Le pouvoir exécutif est affaibli, le législatif désarmé, les batailles et les polémiques inutiles entre les partisans de l’extrême droite et l’extrême gauche deviennent de plus en plus embarrassantes.
Le peuple français, dans tout cela, est spectateur désabusé, assistant à un théâtre politique lamentable où les acteurs semblent plus préoccupés par leurs rivalités internes que par le bien-être collectif.
Pourtant, face à cette débâcle institutionnelle, les médias français choisissent de focaliser leurs projecteurs sur l’Algérie, une posture qui traduit une fuite en avant aussi désespérée que malhonnête. Ce glissement de l’analyse vers la critique extérieure n’est pas un hasard, mais bien une stratégie de diversion calculée pour détourner l’attention de la faillite de la gouvernance en France. Il est facile, trop facile, de dénoncer les difficultés d’un autre pays, surtout quand la communauté de ce pays dépasse les cinq millions d’habitants en France. Cette fixation sur l’Algérie révèle une tentation de se réfugier dans le confort du jugement extérieur plutôt que d’affronter les défis intérieurs.
Ce comportement médiatique est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans une longue tradition de néocolonialisme discursif, où l’Algérie est régulièrement prise pour cible, symbolisant une incapacité à se défaire des vieux réflexes de supériorité morale et politique.
Cette France qui se proclame leader mondial, parangon des valeurs démocratiques et des droits de l’Homme, ne parvient même plus à établir un gouvernement pertinent. Les contradictions sont flagrantes : alors que le discours officiel vante la solidité des institutions françaises, la réalité dévoile une classe politique embourbée dans l’impuissance et le désordre.
Il est tout à fait incohérent, pour quiconque applique une pensée rigoureuse et une analyse lucide, de voir la France s’ériger en arbitre des processus démocratiques à l’étranger alors qu’elle peine à maintenir sa propre stabilité politique. La question même de la légitimité de ce rôle devrait être frappée d’une évidence embarrassante. Comment un pays, où les institutions vacillent sous le poids de la division, peut-il prétendre dispenser des leçons de gouvernance ?
La scène politique française, jadis perçue comme un modèle, n’est aujourd’hui qu’un théâtre de querelles partisanes et de fractures profondes. Ce spectacle de désunion et de désorientation contraste vivement avec l’Algérie qui, malgré ses propres défis et défauts, semble enfin tirer les leçons de son passé et avancer sur un chemin d’unité et de progrès.
En tant que média algérien, nous observons cette réorientation médiatique française avec perplexité et un certain malaise, voire de la honte pour certains de nos confrères hexagonaux.
Là où l’on attendrait des médias français qu’ils fassent preuve de réflexion critique et d’intégrité dans leur traitement de l’actualité, on assiste à une déviation vers des cibles extérieures, laissant leur propre public dans l’ombre. Cette situation soulève des questions non seulement sur l’éthique journalistique, mais aussi sur la capacité de la France à retrouver sa place légitime en tant que modèle démocratique, d’abord et avant tout en mettant de l’ordre chez elle.
Les médias français devraient urgemment réorienter leurs analyses vers leurs propres crises, redécouvrir le sens du journalisme responsable et abandonner ces facilités rhétoriques qui ne trompent plus personne. L’érosion de la confiance publique, alimentée par ce type de détournement, ne fera qu’aggraver la fracture entre le peuple et ses institutions. Plutôt que de céder à la tentation du sensationnalisme, il serait plus judicieux de se consacrer à une introspection lucide et rigoureuse sur l’état de la démocratie française. Dans ce contexte il est ironiquement et stupidement crucial de rappeler aux médias français les responsabilités qui incombent à tout organe d’information : celle de ne pas se servir de diversions extérieures pour masquer les échecs internes.
La France et son 4e pouvoir devraient se souvenir que la crédibilité et le respect sur la scène internationale se gagnent d’abord par la capacité à affronter et résoudre ses propres failles, et non par la projection de ses erreurs sur les autres.
En continuant sur cette voie, la France risque non seulement de perdre son influence morale, mais aussi de creuser un peu plus le fossé qui la sépare de ses idéaux républicains. Le miroir des faiblesses présumées de l’Algérie ne saurait cacher indéfiniment les siennes.
