Chaal Cherifa. spécialiste en psychologie et en sociologie à Alger16″La violence contre les femmes déstabilise les familles »

À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles marque le début de la campagne mondiale « Tous UNIS ! » des Nations Unies, Chaal Cherifa , psychologue et sociologue, se mobilise pour sensibiliser le public sur un fléau mondial qui touche des millions de femmes chaque année. Forte d’une expertise reconnue en comportements humains et dynamiques sociales, elle apporte un éclairage essentiel sur les mécanismes qui perpétuent ces violences. Dans un entretien accordé à Alger16, la psychologue a analysé les points essentiels de ce phénomène qui se propage de plus en plus dans le monde entier.

Entretien réalisé par Mokdad Khadidja

Quels sont les principaux facteurs sociaux, culturels et économiques qui contribuent à la violence contre les femmes en Algérie ?
Le principal facteur de la violence à l’égard des femmes est l’éducation et la manière dont l’enfant est élevé dès son plus jeune âge.
La femme porte également une part de responsabilité, car depuis son enfance, elle accepte la violence comme quelque chose de naturel. Les filles sont éduquées à considérer que leur frère est responsable d’elles et qu’il a le droit de les frapper, ce qui les amène à accepter la violence, que ce soit de la part du mari ou de l’employeur. Cela est dû au fait qu’elles grandissent avec l’idée que la virilité est associée à la brutalité. De plus, les filles sont élevées dans notre société avec l’idée qu’elles doivent se cacher, non pas par crainte pour elles, mais parce qu’elles sont considérées comme un fardeau qu’il faut dissimuler, ce qui contribue à les traiter avec violence.

Comment les inégalités de genre structurent-elles les relations de pouvoir dans la famille et dans la société ?
Dans nos sociétés arabes, en particulier en Algérie, l’enfant est éduqué à la distinction entre les sexes, où le garçon est considéré comme supérieur et ayant des droits sur la fille, qu’il s’agisse de sa sœur ou de sa camarade. L’enfant apprend qu’il a le droit de contrôler sa sœur. La première image de la femme dans la vie de l’enfant est sa mère, et lorsqu’il observe la mauvaise manière dont son père traite sa mère, il apprend à traiter les femmes de la même manière.
Le père pratique également la distinction entre les sexes, préférant le garçon
à la fille.

Quelles sont les formes les plus courantes de violence contre les femmes en Algérie (physique, psychologique, économique, sexuelle, etc.)…
En premier lieu, la violence psychologique est la plus répandue. Même les femmes réussissant dans la vie et ayant une existence apparemment idéale peuvent en souffrir. Lorsque l’homme ne peut pas exercer de violence physique sur la femme, il recourt à la violence psychologique et verbale, en diminuant la valeur de ce qu’elle fait ou en réduisant son rôle dans la société. L’homme peut exprimer ses idées ou ses besoins sans dévaloriser ou maltraiter psychologiquement la femme.
La violence psychologique est l’une des formes les plus douloureuses et les plus dangereuses de violence, car elle est invisible et difficile à détecter.
En deuxième position, on trouve la violence économique et sexuelle. La violence économique se manifeste par l’imposition du travail à la femme et la surcharge des responsabilités typiquement masculines. Lorsque la femme s’y oppose, elle est extorquée et forcée de travailler et de participer aux dépenses, ce qui revient à lui imposer un rôle masculin dans le foyer, une forme de violence indirecte et non déclarée. Quant à la violence sexuelle, elle se manifeste particulièrement dans les relations conjugales, où la relation sexuelle doit être basée sur le consentement mutuel, et non sur l’obligation. Certains utilisent même des arguments religieux pour justifier cette violence, en prétendant qu’une femme qui refuse d’obéir à son mari en matière de sexualité serait maudite par les anges pendant quarante jours, alors que la religion honore en réalité la femme. Cette violence sexuelle se retrouve également sur le lieu de travail, où un homme occupant un poste élevé peut faire chanter la femme pour obtenir des faveurs sexuelles.
Il est important de souligner que la femme n’est pas toujours une simple victime dans ces situations. Parfois, elle choisit de céder à ce type de violence, préférant préserver son emploi ou son poste malgré les menaces ou le chantage.
Enfin, la violence physique arrive en dernier. Autrefois, la femme avait du mal à faire face à ce type de violence, mais avec le temps, elle a acquis la capacité de se défendre et de résister à la violence physique.

Existe-t-il des différences régionales ou sociales dans la prévalence de ces violences ?
Les différentes régions d’Algérie présentent des spécificités culturelles qui influencent la situation des femmes. Par exemple, dans la région de Kabylie, la femme se marie sans dot. Cependant, en même temps, la religion garantit des droits clairs pour la femme, parmi lesquels figure la dot, qui est déterminée par le père et représente une somme modeste qu’il choisit. Ce montant marginalise la femme et, malgré cela, cette marginalisation est perçue comme une forme de violence, car elle constitue une pratique traditionnelle qui dévalorise la femme.
Dans la région de Khenchela, par exemple, les femmes sont interdites de poursuivre leurs études ou de sortir seules, ce qui impose des restrictions sévères à la liberté des femmes dans cette région.
Sur le plan social, certains hommes interdisent à leurs épouses de sortir de la maison ou de travailler, tandis que d’autres acceptent que leurs femmes poursuivent des études ou travaillent, mais à condition qu’elles contribuent aux dépenses quotidiennes. Certains hommes sans emploi se marient avec des femmes et les encouragent à travailler pour couvrir les frais quotidiens, ce qui constitue également une forme de violence, les obligeant à assumer la charge de la responsabilité économique.
Les femmes qui restent à la maison (femmes au foyer) ne subissent pas la même forme de violence ou de chantage que les femmes actives, ce qui constitue une différence sociale entre les femmes.
D’autre part, sur le lieu de travail, certains privilégient les intérêts des hommes par rapport à ceux des femmes, bien que ce phénomène ne soit pas généralisé. De plus, dans certaines familles, on préfère les enfants garçons aux filles, ce qui reflète une autre forme de discrimination sociale envers la femme.

Quel rôle jouent les médias et les réseaux sociaux dans la visibilité ou l’amplification de ces violences ?
Le rôle des réseaux sociaux dans l’apparition et l’amplification de la violence contre les femmes se manifeste par la diffusion de nouvelles négatives et l’effet répété de ces informations, ce qui entraîne une diminution de l’empathie envers les victimes, contribuant ainsi à renforcer l’acceptation sociale de cette violence.

Quels sont les impacts psychologiques, économiques et sociaux de la violence sur les femmes victimes ?
Les impacts psychologiques, économiques et sociaux de la violence sur les femmes victimes se composent en quatre catégories :
1-Les impacts psychologiques de la violence contre les femmes :
La violence envers les femmes provoque un déséquilibre psychologique, émotionnel et affectif. Elle se manifeste par la privation de tendresse et d’amour essentiels, notamment de la part des parents, ce qui constitue un besoin fondamental pour le développement harmonieux d’une fille en tant que femme. De plus, le manque d’échange émotionnel entre les conjoints, en particulier lorsque le mari contracte un mariage sous la pression sociale ou familiale (par exemple, pour cacher son orientation sexuelle), plonge la femme dans une solitude affective.
La privation des besoins émotionnels par le conjoint représente une forme de violence particulièrement grave. Elle peut conduire à une instabilité psychologique et affective et à des troubles tels que la dépression ou le trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Cette privation peut également amener la femme à adopter des comportements rigides ou à développer des traits associés à la « masculinité ».
2-Les impacts sur la santé :
Sur le plan physique, la violence peut engendrer des troubles tels que les irrégularités menstruelles ou le syndrome des ovaires polykystiques. Ces pathologies sont souvent des conséquences directes du stress psychologique qui affecte négativement la santé de la femme. La violence perturbe également la sécrétion hormonale, en particulier les hormones liées à la sexualité et à la reproduction.
3-Les impacts économiques :
Lorsqu’une femme travaille et est victime de violence, que ce soit dans son environnement professionnel ou familial, cela nuit à sa productivité et à ses performances. Par ailleurs, les répercussions de la violence sur la femme peuvent également affecter son partenaire, réduisant sa capacité à travailler et à subvenir aux besoins du foyer, ce qui compromet la stabilité économique de la famille.
4-Les impacts sociaux :
La violence contre les femmes déstabilise les familles. En tant que pilier émotionnel et psychologique de la cellule familiale, une femme qui souffre transmet cette instabilité à ses enfants, créant une génération marquée par des troubles psychologiques et comportementaux. À long terme, cela contribue à l’aggravation des problèmes sociaux et à une instabilité accrue au sein de la société.

Comment ces violences affectent-elles les enfants et la dynamique familiale en général ?
La violence envers les femmes a un impact considérable sur les enfants qui sont comparés à des pages blanches influencées par leur environnement. Lorsqu’un enfant grandit dans un foyer où règne la violence, il suit généralement l’un des deux chemins suivants : soit il devient une personne violente à son tour, en normalisant ce comportement dans sa vie, soit il reste une victime permanente de cette violence, ce qui affecte négativement son état psychologique et son comportement futur.

Comment renforcer l’autonomie personnelle et sociale des femmes pour réduire leur vulnérabilité ?
Il est possible de renforcer l’autonomie personnelle et sociale des femmes comme moyen efficace de réduire leur vulnérabilité face à la violence dans trois phases essentielles :
1- l’autonomie personnelle :
Les femmes victimes de violence sont souvent fragilisées sur le plan psychologique et émotionnel. Il est essentiel qu’elles réalisent qu’elles ne sont pas destinées à subir la violence. Elles doivent s’engager dans un processus de guérison, abandonner les croyances négatives ou limitantes héritées de leur environnement, et renoncer au rôle de victime ou à tout sentiment de complaisance dans leur oppression. Elles doivent se concentrer sur le développement de leur estime de soi et le renforcement de leur confiance personnelle.
2- l’autonomie sociale :
Sur le plan social, il est primordial que les femmes construisent un réseau de relations solides et variées, sans dépendre exclusivement de leur partenaire de vie. Elles doivent découvrir leurs capacités, cultiver leurs forces et s’épanouir autant dans leur vie professionnelle que sociale. Apprendre leurs droits et savoir comment les défendre constitue également une étape cruciale dans ce processus.
3-L’amélioration de la qualité de l’éducation :
Une éducation de qualité joue un rôle déterminant dans la promotion de l’autonomie des femmes. Il est important d’éviter l’usage de la violence, comme les punitions physiques ou les humiliations, dans l’éducation des enfants. À la place, nous devons inculquer aux enfants le respect de soi, la confiance en soi, et la valorisation des femmes. Les enfants doivent être encouragés à respecter et à reconnaître l’importance du rôle des femmes dans la société, que ce soit en tant qu’épouse, fille, mère ou sœur.
Cette démarche favorise la construction d’une société équilibrée et équitable, fondée sur le respect mutuel et l’égalité entre ses membres.

Le mot de la fin…
La violence contre les femmes n’est pas seulement une violation des droits de l’homme, mais un crime qui affecte tous les aspects de la vie sociale, psychologique et économique de la femme ainsi que de la société dans son ensemble. Combattre cette violence nécessite des changements profonds dans les modèles culturels et sociaux ainsi que le renforcement des lois et des législations qui protègent les femmes et leur assurent la sécurité. Toute la société, tant les individus que les institutions, doit assumer sa responsabilité dans la sensibilisation et le changement, et travailler à l’autonomisation des femmes et à la valorisation de leur rôle dans la société. L’élimination de la violence contre les femmes n’est pas uniquement la responsabilité des femmes, mais celle de chacun, afin de construire une société plus juste et humaine.

ALGER 16 DZ

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