
Spécialiste en analyse du discours et docteure en sciences du langage de l’université Montpellier III, professeure d’université, Karima Aït Dahmane a exercé à l’université Alger 2 avant de rejoindre récemment l’université de Blida 2.
Fondatrice et ancienne directrice du Laboratoire de recherche interdisciplinaire en langues étrangères (Liraddi) à Alger2, elle s’est distinguée par ses nombreuses contributions académiques. Auteure de plusieurs publications majeures sur les discours de l’altérité ainsi que d’études approfondies en linguistique et didactique, elle continue d’enrichir le débat intellectuel.
Son dernier ouvrage, Les crimes de guerre de la France en Algérie (1830-1847), s’impose comme une analyse incontournable de la première phase de la colonisation. Il offre une plongée rigoureuse dans une période marquante et complexe de l’histoire.
Alger16 a eu l’honneur de s’entretenir avec l’intellectuelle de renom, qui partage avec nos lecteurs ses réflexions profondes et éclairantes.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Quelle a été votre principale source d’inspiration pour écrire cet ouvrage ? Quelles archives ou documents vous ont le plus marqué lors de vos recherches ?
Native de La Casbah, j’ai toujours été passionnée de l’histoire et des figures emblématiques de la lutte pour la libération de l’Algérie. Mon livre Les Crimes de guerre de la France en Algérie apporte des vérités historiques sur la conquête de l’Algérie à travers des témoignages et des écrits de première main (correspondances, récits, proclamations et autres documents certifiés par les signatures des généraux et gouverneurs généraux. J’ai travaillé sur les archives militaires, ce sont des documents classifiés, des textes de responsables de l’armée, généraux et gouverneurs généraux, qui en disent long sur la conquête et sur l’adversaire redoutable qu’était l’Emir Abdelkader, sur les méthodes et les débats à la Chambre des députés.
Comment expliquez-vous l’ampleur et la systématicité des crimes de guerre durant cette période ? Comment s’inscrivent-ils dans la politique coloniale française de l’époque ?
L’ampleur des crimes s’inscrivent dans la politique coloniale. J’ai voulu amener le lecteur à se situer dans cette réalité historique car aucune conquête n’a été aussi longue et aussi injuste et criminelle que celle de l’Algérie entre 1830 et 1847. Une violence extrême a été exercée sur les Algériens, ceux qu’on appelait les indigènes, les Arabes ou les musulmans. La décapitation et le recours aux razzias étaient des méthodes systématiques de conquête ; décapitation de prisonniers ou de civils, massacres à répétition, exhibitions de têtes coupées, dépossession de terres, vol du trésor de La Casbah, viols, enlèvement de femmes et d’enfants utilisés comme otages, enfumades, dépossession de terres, de bétail… le butin était immense. Le coup dur pour l’Emir Abdelkader était la prise de la Smala en 1843. Dans cet ouvrage, j’ai également mis en lumière des événements et des témoignages rarement évoqué dans l’histographie comme le pillage du trésor de La Casbah en juillet 1830, les enfumades des Sbéhas (juin 1844) et les enfummades de la Dahra (juin 1845).
Comment avez-vous articulé la recherche documentaire avec une approche critique et objective des faits historiques dans un contexte aussi sensible ?
C’est une question importante. Je dirais que tout travail sur l’histoire nécessite une recherche documentaire et une approche objective des faits historiques. Le livre illustre en toute objectivité la complexité de cette épineuse question de la mémoire qui est directement liée à l’origine de la violence coloniale, avec la constitution de milices sous les ordres des massacreurs : Bugeaud, Lamoricière, Pélissier, Cavaignac, Montagnac, Saint-Arnaud, Clauzel… J’ai voulu donner un visage à ces officiers cruels, à ces criminels en restituant à la fois les faits et en m’appuyant sur leurs témoignages et leurs propres écrits.
Quel est, selon vous, l’impact de ces événements sur la mémoire collective algérienne et française aujourd’hui ? Pensez-vous que ces crimes sont pleinement reconnus ?
Tôt ou tard, la France officielle doit faire le nécessaire même si les archives vont plaider contre elle, mais il faut le faire car il y a une communauté franco-algérienne importante, il y a des liens familiaux et culturels. En définitive, ce qui importe aujourd’hui, c’est de tirer les «leçons de l’histoire» comme le disent certaines figures politiques française. On doit tirer ces leçons en faveur de relations diplomatiques respectueuses de cette mémoire, des relations fondées sur le respect mutuel et la reconnaissance de ce passé commun.
Comment interprétez-vous la manière dont ces événements ont influencé les relations sociales et culturelles entre les deux pays jusqu’à nos jours ?
Rien de mieux, pour répondre à cette question, que de se pencher sur les œuvres littéraires. Les ouvrages de chaque époque racontent bien plus que leur contenu apparent. Kateb Yacine, Mohammed Dib, Assia Djebar, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri ont été témoins de leur époque en décrivant, à travers leurs expériences et leur vécu, les réalités de la colonisation. Les écrivains et les universitaires d’aujourd’hui doivent continuer le combat pour établir la vérité historique et contribuer à la réconciliation des mémoires.
Justement pour rebondir sur cela, selon vous, quel rôle la littérature et les travaux universitaires comme le vôtre peuvent-ils jouer dans le processus de réconciliation historique ?
Je pense qu’aujourd’hui, nous assistons à une bataille de mémoires qui oblige les intellectuels algériens à écrire l’histoire de notre pays afin de riposter contre les idées dangereuses de l’extrême droite, il ne faut pas subir mais agir pour établir la vérité historique, pour se positionner contre le négativisme qui nie les événements qui ont réellement eu lieu.
Certains auteurs franco-algériens utilisent à tort la littérature pour dévier la réalité historique et essayer d’affecter la souveraineté de l’Algérie. Quelle est votre réponse à ces personnes ?
Certains écrivains néo-coloniaux comme Boualem Sansal et Kamel Daoud tentent au XXIe siècle d’appuyer l’idéologie colonialiste sur la «mission civilisatrice» ou le «rôle positif» de la colonisation française en Algérie. Leur discours négationniste est en contradiction totale avec les événements qui ont réellement eu lieu. Malgré l’existence d’archives, d’écrits et de documents officiels qui en disent long sur la colonisation de l’Algérie, Boualem Sansal ose remettre en cause des faits historiques.
Votre ouvrage se concentre principalement sur la première phase de la colonisation et sur les prémices des idées de résistance, notamment celles portées par l’Émir Abdelkader, si je peux me permettre. Prévoyez-vous d’explorer d’autres phases de la période coloniale ?
Effectivement, ce livre porte sur la période de 1830 à 1847, en mettant l’accent sur la lutte menée dans l’ouest du pays sous la direction de l’Émir Abdelkader, une figure emblématique de cette époque. Cet ouvrage est disponible dans les librairies. Et oui, pourquoi ne pas envisager d’aborder d’autres phases ou d’autres formes de lutte de la période coloniale dans mes futurs travaux ? Cela pourrait être une suite pertinente pour approfondir cette histoire complexe et riche.
G. S. E.
