Le sahel: terrain privilégié d’une nouvelle guerre froide ?

Lors de l’emission « Cap sur l’Afrique » diffusée mercredi dernier sur la chaîne de télevison AL24 News, des experts sont revenus sur le contexte géopolitique au Sahel et au Mali. Ils ont, en outre, decortiqué les récents avancements des relations algéro-maliennes.

Par G. Salah Eddine

De Tombouctou à N’Djamena, de Gourma à Gao, le vent du désert ne se contente plus de modeler les dunes. Il emporte les illusions, démasque les ambitions, révèle les fractures. Sur ce vaste territoire, aujourd’hui fragmenté par des conflits multiformes, se joue une partie stratégique à l’échelle globale, où se croisent héritages historiques et intérêts géopolitiques contemporains. Depuis plusieurs années, le Sahel est plongé dans une « géopolitique du chaos installée de manière méthodique par les puissances occidentales », selon les mots d’un analyste. Cette configuration, façonnée autant par les interventions militaires extérieures que par les failles internes, a progressivement redessiné le visage d’une région au cœur des luttes d’influence et des projections impériales modernes.
Mais derrière l’image d’un espace instable, c’est un territoire profondément enraciné dans l’histoire africaine et méditerranéenne. Aujourd’hui, la région qui correspond à la partie saharienne ou sahélienne du continent est un espace partagé : elle fait le lien entre l’Afrique subsaharienne, dite noire, et l’Afrique maghrébine, souvent qualifiée de petite Afrique blanche. Cette articulation géographique, sociale et culturelle fait du Sahel un espace de métissage autant qu’un champ de tensions.

Le berceau oublié des empires
Lors de sa pise de parole dans l’emission, Johnatan Batenguene, journaliste spécialiste de la géopolitique africaine, rappelle avec justesse que «cette Afrique plurielle est un carrefour de diversité ethnique, de brassage entre plusieurs populations d’horizons divers, mais aussi un lieu de rencontre historique entre les empires.» Le Sahel n’a pas seulement été traversé par les caravanes, il a aussi été le théâtre d’affrontements entre grandes puissances d’hier : «Quand vous savez que cette zone a été sous le contrôle des Maures, qui ont dominé jusqu’en Andalousie, qu’elle a aussi été un point de contact avec l’Empire ottoman, ou encore les royaumes du Ghana, du Songhaï et de l’Empire du Mali… », on comprend alors que l’instabilité actuelle est une ombre portée par une mémoire plus vaste.
Le Sahel n’est pas un désert vide ; c’est une matrice historique. «C’est le berceau de grandes civilisations multi-millénaires.» Et cette mémoire pèse : elle dérange, elle attire. Les puissances étrangères ne l’ignorent pas. La richesse du sous-sol sahélien, les ressources hydriques encore peu exploitées, les potentialités énergétiques, sont autant de leviers d’avidité. «Le Sahel, c’est aussi cette partie du globe qui est convoitée par les puissances occidentales, qui savent que cette zone est hautement riche en eau. En eau douce», informe le journaliste. Une déclaration qui renverse les stéréotypes : loin d’être seulement une terre aride, le Sahel est un château d’eau souterrain, un potentiel vital dans les équilibres futurs du continent.
Cette vérité géo-environnementale est souvent occultée par les projecteurs braqués sur les violences armées, les coups d’État à répétition, ou encore les tensions diplomatiques, à l’image du bras de fer actuel entre Bamako et Alger, au lendemain de l’incident du drone neutralisé à Tinzaouatine. Le Mali hausse le ton, ou bien «le temps monte» comme le dit l’analyste. Et ce climat conflictuel s’inscrit dans un contexte plus vaste : celui du basculement stratégique de la région, incarné par l’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui resserre ses liens militaires et cherche à réécrire l’architecture de sécurité sous-régionale de la mauvaise manière.

Une géopolitique du Chaos
Intervenant lors de la même émission, M. Omar Benbekhti, expert en géopolitique, explique qu’«aujourd’hui, il y a un narratif effectif qui se traduit par des propos qui facilitent un petit peu ce que vous avez appelé la géopolitique du chaos». Ces récits, portés par des puissances extérieures, servent de toile de fond à une présence stratégique intéressée. «Cela permet à certaines puissances occidentales de développer une attitude tout à fait intéressée avec la situation qui existe au niveau de ces pays qui constituent cette bande importante que représente le Sahel», souligne-t-il.
Le Sahel, longtemps ignoré, est désormais au cœur de l’actualité géopolitique. Une actualité où les coups d’État militaires, les frictions diplomatiques, les tensions transfrontalières — comme entre l’Algérie et le Mali — s’inscrivent dans une dynamique plus large, nourrie par les rivalités de puissances et la désintégration des modèles étatiques traditionnels.Mais au-delà de ce tumulte, Benbekhti appelle à une lucidité profonde : «Le véritable enjeu serait que les populations de ces régions puissent se prendre en main et puissent constituer elles-mêmes leur destin», affirme-t-il, insistant sur l’importance d’un sursaut endogène. Pour lui, seul un éveil populaire et une prise de conscience des sociétés civiles permettraient «de remettre en cause un petit peu les visions qui sont développées à travers ces convoitises ».
Dans ce contexte, certaines voix estiment que des pays comme l’Algérie, avec leur posture historique, peuvent jouer un rôle stabilisateur. «L’attitude que développe un pays comme l’Algérie par rapport aux convoitises des uns et des autres, c’est qu’elle essaie de développer une attitude qui a toujours été la sienne depuis son indépendance : l’unité, la fraternité, la recherche de l’union», analyse Benbekhti. Une vision qui entre en résonance avec l’urgence actuelle : préserver la souveraineté des peuples sahéliens face aux ambitions des puissances, mais aussi face aux dérives de leurs propres gouvernements. «On voit des gouvernements qui développent des attitudes tout à fait néfastes pour l’ensemble de leur population, parce qu’elles ne vont pas dans le sens de l’intérêt de ces populations », avertit-il. Ainsi, dans un espace où se croisent les ombres de l’histoire et les stratégies du présent, l’avenir du Sahel pourrait bien dépendre moins des puissances extérieures que de la capacité des peuples à reprendre le fil de leur destin.

L’illusion d’isoler l’Algérie
Dans les jeux d’ombres du Sahel, les récits s’affrontent autant que les intérêts stratégiques. Tandis que l’Alliance des États du Sahel (AES) affirme son autonomie politique et militaire, une tension croissante s’observe entre le Mali et l’Algérie. Mais derrière ces crispations, certains y voient moins un désaccord de voisinage qu’un processus savamment orchestré. Une tentative d’isolement diplomatique de l’Algérie, pilotée par une guerre de narratifs.
C’est en tout cas ce que dénonce Johnatan Batenguene, journaliste et spécialiste de la géopolitique africaine. «On assiste à une tentative surtout d’isolement de l’Algérie, qui passe par une instrumentalisation du dossier de l’AES, particulièrement à travers la contradiction avec le Mali», affirme-t-il. Pour lui, la fabrication d’une image menaçante de l’Algérie dans cette région n’est ni spontanée ni innocente.
«L’isolement de l’Algérie vise à fabriquer une sorte de menace algérienne qui serait très dangereuse pour les pays de l’AES, ou pour le Mali», poursuit-il. Le cœur de cette stratégie ? Diffuser l’idée selon laquelle Alger nourrirait des ambitions prédatrices sur les ressources sahéliennes. Un récit que Batenguene démonte : «Ce qui est totalement faux, parce que quand vous connaissez le potentiel minier de l’Algérie, ce n’est pas un pays qui irait encore chercher des ressources à côté ».
Selon lui, cette « menace algérienne » est une construction artificielle, un écran de fumée pour affaiblir un acteur régional considéré comme un symbole de souveraineté africaine. «On crée ce narratif pour isoler l’Algérie, pour créer une sorte de menace illusoire qui va justifier à terme l’élimination de ces symboles de la liberté et de la conquête de la liberté africaine», martèle-t-il.
Derrière cette campagne, il évoque des stratégies bien huilées, des manœuvres en coulisses et une communication offensive, où se mêlent repli identitaire et fragmentation des solidarités panafricaines. Le but ? Rompre l’unité continentale, neutraliser les pôles résistants à l’influence extérieure, et reconditionner l’opinion africaine. «Malheureusement, aujourd’hui, l’opinion africaine est prise à rêver. Elle est prise dans le tourment de cette campagne de déstabilisation bien auditée par les puissances occidentales, et elle répond favorablement à ces inputs envoyés dans le Sahel», conclut-il, inquiet.
Si la crise entre Alger et Bamako semble conjoncturelle, elle s’inscrit dans une dynamique plus vaste de recomposition des équilibres africains. Et dans ce jeu complexe, les récits comptent autant que les ressources. Car le Sahel, plus que jamais, est un territoire de narration autant que de géopolitique.

Stigmatisation des Touareg
Alors que les tensions se multiplient dans le nord du Mali, une inquiétude grandit : la réduction de toute contestation ou revendication locale à une menace terroriste. Au cœur de cette confusion, les populations touarègues, historiquement présentes dans la région, sont de plus en plus assimilées à des groupes insurgés — voire terroristes — par certaines autorités de transition. Un amalgame que dénoncent de nombreuses voix d’experts.
«Les autorités de la transition considèrent que toutes les populations qui sont au Nord ou toutes celles qui ont des revendications sont à traiter comme des groupes terroristes», s’indigne Omar Benbekhti, spécialiste de la géopolitique sahélienne. «C’est faux, c’est faux», martèle-t-il. «Il y a des situations conflictuelles qui existent depuis des siècles. À partir du moment où vous faites l’effort de les réconcilier, vous pouvez arriver à une situation d’équilibre.»
Mais au lieu d’un dialogue inclusif, certains États persistent dans une logique de fermeté, parfois aveugle, misant tout sur la répression. Une stratégie que Benbekhti qualifie de dangereuse et contre-productive :
«Le tout sécuritaire, ça veut dire simplement développer davantage les moyens de répression : l’armée, la police… Et à partir du moment où cela se passe à l’intérieur d’un même territoire, vous êtes dans une situation de conflit qui risque de dégénérer.»
La criminalisation des Touareg, peuple nomade à forte identité culturelle, ne fait que raviver des blessures anciennes. Cette stigmatisation, rappelle l’expert, peut alimenter des tensions internes comparables à d’autres tragédies récentes : «Nous voyons ce qui s’est passé en Irak. Nous voyons ce qui se passe au Soudan. Là aussi, ce sont des conflits internes entre forces du même pays.»
En refusant d’ouvrir un espace politique à ces groupes porteurs de revendications historiques, les autorités prennent le risque d’enfermer leurs États dans une spirale de conflits intercommunautaires, de militarisation excessive et d’instabilité prolongée.

Une fragmenation voulue de la région
Aujourd’hui, elle est prise dans l’étau de récits tronqués et de stratégies d’instrumentalisation. Dès lors, la question essentielle n’est plus seulement de savoir qui contrôle le Sahel, mais qui en écrit le récit, qui façonne les antagonismes, et au bénéfice de quelles puissances.
Dans cette optique, le récent conflit diplomatique entre l’Algérie et le Mali n’est pas un simple différend bilatéral : il s’inscrit dans une architecture plus vaste de fragmentation voulue, alimentée par des narratifs hostiles et des campagnes de désinformation bien huilées. Comme le souligne le journaliste Johnatan Batenguene, «on assiste à une tentative d’isolement de l’Algérie par l’instrumentalisation du dossier de l’AES, avec un narratif qui vise à faire de l’Algérie une menace illusoire». Ce discours, qui prétend transformer un acteur régional central en prédateur, ne vise qu’à affaiblir les dynamiques d’unité africaine au profit d’intérêts extérieurs qui profitent « toujours » de l’Afrique .
Or, une fracture entre le leader géostratégique du Maghreb et la puissance économique et militaire africaine qu’est l’Algérie et le Mali ne peut que desservir l’avenir du Sahel. Elle affaiblit les solidarités naturelles du continent, entrave les initiatives communes de stabilité, et laisse le champ libre aux puissances extérieures qui prospèrent sur la division. Le Sahel ne peut se reconstruire sur la discorde entre ses piliers historiques.
Mais réduire le Sahel à un simple théâtre d’affrontements ou à une ligne de fracture entre Nord et Sud, entre Touareg et pouvoirs centraux, ou entre États voisins, revient à trahir son essence. Car le Sahel est avant tout un carrefour d’identités, de cultures et de mémoires, une région façonnée par les échanges, les migrations et les empires.
La véritable stabilité ne viendra ni des canons, ni des postures sécuritaires aveugles, ni des narratifs imposés. Elle émergera le jour où les peuples du Sahel, du Gourma à Gao, de Tombouctou à N’Djamena, pourront reprendre la parole et reconstruire une souveraineté enracinée dans leur histoire et portée par leur vision commune. Car si le désert efface les traces, l’histoire, elle, résiste : elle se souvient, elle murmure, et elle attend que les siens la réécrivent à hauteur d’homme, et non à l’ombre des intérêts impériaux.
G. Salah Eddine

À Bamako, le vent ne souffle pas dans le sens des voiles

Au Mali, le pouvoir en place est de plus en plus contesté, les voix critiques se font de plus en plus entendre et sur la scène régionale les anciens alliés prennent leur distance à l’intérieur une déception est palpable la promesse du renouveau laisse place à une gouvernance autoritaire et à une fermeture progressive du pays.
A la capitale, Bamako, le vent ne souffle pas toujours dans le sens des voiles notamment pour ceux qui ont promis le changement, considérés autre fois comme des héros, les putschistes qui ont pris le pouvoir au nom du salut national se retrouvent aujourd’hui face à un rejet catégorique du peuple malien et de la majorités des partis politiques qui dénoncent une grave dérive politique et des atteintes répétées aux libertés fondamentales qui plonge le pays dans une impasse.
Selon des observateurs des partis maliens que depuis l’avènement de cette transition au Mali à aujourd’hui il ya a eu des divergences de vues au niveau des partis politiques mais là il s’agit de défendre des principes de démocratie et de liberté qui ne doivent pas être négociables, dans les réformes en cours au Mali il a été question de réviser la loi portant des partis politiques. Ces derniers ont remarqué que dans la forme de cette révision y a anguille sous roche.
Considéré comme ses alliés, les Goïta une personnalité proche du pouvoir actuel prennent leur distance et dénoncent les décisions unilatérales du régime en place notamment sur le plan régional. Les pseudo sauveurs de la nation on plongé le pays dans l’autoritarisme confisquant ainsi la souveraineté et se sont approprié la légitimité du patriotisme.
G. S. E.

ALGER 16 DZ

Next Post

Edition N°1238 du Lundi 21 Avril 2025

lun Avr 21 , 2025

You May Like

Alger 16

Le quotidien du grand public

Édité par: Sarl bma.com

Adresse: 26 rue Mohamed El Ayachi Belouizdad

Adresse du journal: 5-7 Rue Sacré-coeur Alger Centre

E-mail:alger16bma@gmail.com

Numéro de téléphone: 021 64 69 37