
Lors de l’émission «Hebdo Show» diffusé dimanche dernier sur la chaîne de télévision AL24 News, plusieurs experts sont revenus sur les retombées économiques de la nouvelle dégradation des relations franco-algériennes.
Par G. Salah Eddine
À peine quinze jours après une accalmie apparente marquée par un échange téléphonique entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron, les relations algéro-françaises replongent dans une nouvelle phase de crispation. Cette escalade inattendue intervient dans un contexte où l’on espérait une stabilisation, voire une relance du dialogue bilatéral, notamment après la visite à Alger du ministre français délégué chargé de l’Europe, Jean-Noël Barrot.
Mais l’arrestation controversée, le 8 avril dernier, d’un agent consulaire algérien à Paris, a brutalement ravivé les tensions. Ce geste, interprété par Alger comme une provocation, a déclenché une série de mesures réciproques, parmi lesquelles des expulsions diplomatiques en cascade et le rappel de l’ambassadeur de France en Algérie.
Pour Mehdi Ghezzar, chroniqueur régulier de l’émission, cette détérioration brutale révèle une dérive inquiétante dans la manière dont les relations entre les deux pays sont médiatisées et gérées. «Nous sommes passés d’une communication entre deux personnes sensées que sont les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron — des personnes réfléchies, avec un but commun : la réussite des relations bilatérales — à du média training de basse qualité, avec des médias mainstream qui relatent des faits complètement déconnectés de toute réalité.»
Ce constat résonne avec les inquiétudes exprimées par de nombreux observateurs sur l’amateurisme croissant qui entoure les échanges officiels entre Alger et Paris. Le recours excessif aux canaux médiatiques, souvent au détriment des procédures diplomatiques classiques, fragilise une relation déjà marquée par l’histoire, les blessures mémorielles et des intérêts géostratégiques parfois divergents.
Les nouvelles lignes de fracture
La mécanique diplomatique franco-algérienne s’est de nouveau grippée, nourrie cette fois par des contentieux à la fois judiciaires et symboliques. Au cœur de cette résurgence de tensions : la question de l’ingérence perçue, et la mémoire douloureuse de précédents diplomatiques non résolus.
Fayçal Métaoui, journaliste et analyste, dénonce une forme d’asymétrie dans le traitement des affaires judiciaires sensibles : «On évoque effectivement cette question de justice indépendante en France, et on fait pression sur l’Algérie pour libérer un écrivain poursuivi par la justice algérienne. On exige sa libération, comme si la justice algérienne n’était pas souveraine.»
Ce débat relance une problématique récurrente dans les relations franco-algériennes : celle de la reconnaissance mutuelle des institutions et de leur indépendance. Métaoui insiste sur un point fondamental : «Si la justice est indépendante en France, elle l’est aussi en Algérie. Sansal, qui est un citoyen algérien, est poursuivi selon les termes de la justice algérienne.»
Dans ce contexte, l’affaire de l’écrivain algérien n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une séquence politique où les symboles sont instrumentalisés, parfois opportunément. Ainsi, Fayçal Métaoui rappelle un épisode troublant survenu quelques jours seulement après la visite à Alger de Jean-Noël Barrot, ministre délégué chargé de l’Europe, reçu officiellement par le président Abdelmadjid Tebboune : «La paire invoquée, la peur du kidnapping d’un Algérien en exil en France, a refait surface le 29 avril 2024, soit deux jours après la venue de M. Barrot. On ne peut pas ne pas faire le lien.»
Et d’ajouter, en soulignant l’ancrage historique de ce type d’affaires : «Je voulais rappeler une affaire remontant au 14 août 2008. À cette époque, Mohamed Ziane Hassani, alors directeur du protocole du ministère des Affaires étrangères, avait été arrêté à l’aéroport de Marseille, poursuivi pour complicité d’assassinat d’un opposant, Ali Mecili. Une affaire datant de 1987, dans laquelle il s’est avéré plus tard qu’il n’y avait aucun lien entre M. Hassani et ce crime.»
Ce rappel, lourd de sens, renvoie à une constante dans les relations bilatérales : la réactivation de dossiers judiciaires sensibles au gré des agendas politiques.
L’économie franco-algérienne au bord du gouffre
Dans ce climat fragile, les entrepreneurs et responsables économiques redoutent une dégradation durable, comparable à celle qui avait suivi la crise avec Madrid en 2022.
Michel Bisac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française (CCIAF), tire la sonnette d’alarme sur un volet souvent relégué au second plan : l’économie réelle, celle des échanges, des entreprises et des emplois.
«Je pense qu’on n’arrive pas à comprendre en France, du moins dans une certaine classe politique, les conséquences dramatiques que cette crise pourrait engendrer sur le plan économique. C’est pourtant évident. »
L’industriel rappelle à ce titre l’épisode marquant de la crise diplomatique entre Alger et Madrid en 2022, qui avait vu l’Algérie suspendre brutalement une partie de ses échanges avec l’Espagne. «Hier encore, je rappelais ce qui s’était passé avec l’Espagne. Les bateaux avaient dû faire demi-tour alors qu’ils étaient déjà en route pour les ports algériens.» Selon lui, un scénario similaire avec la France aurait des conséquences d’une tout autre ampleur : «Si jamais l’Algérie décidait de prendre le même type de mesures à l’encontre de la France, ce sont cinq milliards d’euros qui partent en fumée immédiatement.» Une estimation qui n’a rien d’anecdotique : «Pour être plus précis, il s’agit de 4,8 milliards d’euros, correspondant aux importations françaises vers l’Algérie.»
Ce tissu d’échanges soutient actuellement des milliers d’emplois : Il y a environ 6 000 entreprises françaises qui travaillent pour ou avec l’Algérie. Ces entreprises se retrouveraient en très grande difficulté si les relations commerciales venaient à se figer ou à se rompre.» D’où son insistance : «C’est ce que je veux absolument marteler, car aujourd’hui, nous sommes dans une situation critique.»
Michel Bisac évoque également l’instabilité émotionnelle qui caractérise ces dernières semaines les relations bilatérales : «Jusqu’à récemment, j’avais encore beaucoup d’espoir. On a vécu une sorte d’ascenseur émotionnel : une phase de dégradation, suivie d’une embellie soudaine, puis une rechute brutale.»
Ce regain de tension, selon lui, brise le fragile processus de réconciliation enclenché par les deux chefs d’État : «Cette embellie, née de conversations prolongées entre les présidents Tebboune et Macron, a été brutalement cassée par des décisions qui relèvent, non pas de la diplomatie, mais d’un emballement politique, voire médiatique, déconnecté des réalités économiques.»
L’appel de Michel Bisac est clair : il enjoint les autorités françaises à mesurer l’impact potentiel de cette spirale conflictuelle sur les intérêts stratégiques des deux pays. «L’économie devrait rester un terrain préservé, un espace de stabilité même lorsque la diplomatie chancelle.» À défaut, c’est un pan entier des relations franco-algériennes qui risque de s’effondrer.
Une tentative d’humiliation de l’Algérie
Dans ce contexte tendu où chaque geste, chaque déclaration semble raviver un conflit latent entre Paris et Alger, certaines voix alertent sur la gravité symbolique et géopolitique de la situation. Pour Badis Khenissa, expert en géopolitique, ce qui se joue dépasse largement le cadre d’un simple malentendu diplomatique. Selon lui, «torpiller le dialogue, avec du recul, c’est aussi humilier l’Algérie.»
Il pointe du doigt l’attitude de certains responsables politiques français, à commencer par Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs Les Républicains, qu’il accuse d’avoir volontairement jeté de l’huile sur le feu». «Retailleau, c’est pour moi l’architecte principal de cette brouille. Il voit dans l’Algérie non pas un partenaire stratégique, mais un levier électoral. C’est là que le glissement commence», dénonce-t-il, en référence à une posture politicienne qui instrumentaliserait la relation franco-algérienne à des fins de politique intérieure française. Mais c’est surtout l’arrestation brutale d’un ressortissant algérien sur le sol français, dans des conditions jugées humiliantes, qui concentre sa colère. «Dans quelles conditions cette arrestation a-t-elle eu lieu ? En pleine rue, dans une mise en scène quasi-militaire, comme s’il s’agissait d’un repris de justice s’indigne-t-il, soulignant que cette méthode constitue une violation flagrante des conventions internationales.
«Ce sont des méthodes de voyou», lâche-t-il enfin, visiblement outré, tout en appelant à la retenue et au respect mutuel. «L’Algérie n’a jamais agi ainsi, même dans des contextes bien plus graves. Le contraste est saisissant.»
Pour Khenissa, la France prend le risque de mettre en péril non seulement une relation diplomatique, mais aussi un équilibre stratégique en Méditerranée. «Il faut revenir à un dialogue digne, respectueux et débarrassé des arrière-pensées électoralistes. Ce n’est pas avec des postures de domination qu’on construit une relation bilatérale solide.»
Des méthodes d’intimidation indignes
Par ailleurs, plusieurs analystes politiques dénoncent une spirale inquiétante faite de provocations, de postures électoralistes et de décisions à l’emporte-pièce. Parmi eux, Gamal Abina, analyste politique reconnu pour ses prises de position directes, tire la sonnette d’alarme sur ce qu’il qualifie de méthodes de voyou» déployées contre des citoyens franco-algériens et algériens résidant en France. À l’origine de sa colère : l’interpellation, à l’aéroport, d’une journaliste culturelle franco-algérienne, qu’il connaît personnellement depuis plusieurs années. «Elle n’a rien d’une activiste politique, encore moins d’une polémiste. Elle travaille dans la culture, elle fait son métier avec discrétion et sérieux. Et pourtant, elle a été retenue 45 minutes, interrogée, surveillée, fouillée… Pour quoi ? Pour qui ? interroge-t-il avec gravité.
Pour Abina, cet acte n’est pas isolé mais s’inscrit dans un climat général de suspicion et de pression ciblée. Il évoque «des directives» qui viseraient, selon lui, à « faire des coups de pression contre les binationaux et les Algériens en général». Il emploie des termes forts, assumés : «Ce sont des méthodes d’intimidation, de voyou. »
Et l’analyste ne mâche pas ses mots à l’encontre de ceux qu’il considère comme les artisans de cette dérive. «Monsieur Retailleau a un problème obsessionnel avec l’Algérie. Ce n’est pas une posture récente : c’est un comportement systématique, idéologique, et profondément dangereux.» Il n’hésite pas à le qualifier d’«intégriste politique» qui nuit à l’image de la France et à ses intérêts stratégiques.
Il conclut sur une note grave, appelant à la lucidité collective : «Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement la diplomatie. Ce sont des vies humaines, des équilibres économiques, la dignité d’un peuple. La France ne peut pas se permettre de laisser un discours aussi haineux guider ses relations internationales.»
Une lecture erronée de l’expulsion des agents français
De plus, la récente expulsion de douze agents français par Alger a suscité une vague de réactions. Pour certains, il s’agirait d’un acte hostile ciblant directement les diplomates de l’Hexagone. Or, selon Mehdi Ghezzar, chroniqueur et fin connaisseur des rouages sécuritaires, cette lecture est erronée, voire manipulatrice.
«Il y a un nota béné fondamental que l’on oublie volontairement de souligner dans certains cercles médiatiques ou politiques en France : ces douze agents ne sont pas des diplomates du ministère des Affaires étrangères, mais des agents de la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure », affirme-t-il.
Ghezzar insiste : «Ces agents relèvent exclusivement du ministère français de l’Intérieur, et non de Jean-Noël Barrot ou du Quai d’Orsay. C’est une distinction majeure.» Selon lui, l’Algérie a réagi à une «provocation directe», faisant référence à l’arrestation d’un agent consulaire algérien en France dans des conditions jugées humiliantes par Alger.
Autre point essentiel selon Ghezzar : «L’Algérie n’a pas d’équivalent à la DGSI opérant en France. Il n’existe pas d’agents de renseignement algériens déployés sur le territoire français de manière officielle, contrairement à ces douze agents français présents à Alger.» Ce déséquilibre, ajoute-t-il, est la démonstration d’un «deux poids deux mesures évident, et souvent occulté.»
De plus, Ghezzar tempère quelque peu son propos en évoquant les efforts diplomatiques en cours : «lfaut aussi noter que Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf ont eu un échange jugé constructif. Cela montre qu’au-delà des gesticulations sécuritaires ou électoralistes, le dialogue reste possible entre les deux États. Encore faut-il que la ligne diplomatique ne soit pas parasitée par les humeurs d’une certaine frange politique française.»
Des éléments constructifs ?
Alors que la France justifie l’arrestation de l’agent consulaire algérien par des soupçons de nature terroriste, Gamal Abina, analyste politique, dénonce une manipulation sémantique et une instrumentalisation dangereuse de la qualification juridique.
«Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tout ce qui relève de l’antiterrorisme en France dépend du ministère de l’Intérieur. Et là, on voit clairement une directive politique, presque une mise en scène», estime-t-il.
Pour Abina, le problème se situe surtout dans la qualification précipitée des faits : «Dès le départ, on a parlé d’un acte terroriste. Mais sur quelle base ? Il n’y a ni victime, ni acte de terreur, ni revendication, ni volonté manifeste de frapper une population. Le terrorisme, historiquement, c’est le régime de la terreur. Là, on est très loin de cette définition.»
L’analyste déplore une rhétorique insidieuse, nourrie par des conditionnels qui deviennent presque affirmations : «Ce responsable politique, que je qualifierais d’obsessionnel à l’égard de l’Algérie, utilise le conditionnel avec une lourdeur volontaire. Il dit “on ne sait pas, mais…”, et derrière ce mais, il insinue que tout est déjà décidé. C’est une mécanique du soupçon.»
Abina alerte enfin sur les conséquences profondes d’une telle posture : «À travers une simple formule, on jette l’opprobre sur tout un pays. On ne fait pas que nuire aux relations diplomatiques, on crée un climat délétère où la justice devient un outil de pression. »
Retailleau instrumentalise l’Algérie
En outre, M. Badis Khenissa, expert en géopolitique, ne fait aucun doute que le chef de file de la droite conservatrice française, Bruno Retailleau, a sciemment fait de l’Algérie un levier de stratégie intérieure. «Dès le départ, il a choisi de stigmatiser notre communauté nationale, de la cibler, dans une logique profondément machiavélique», dénonce-t-il.
Selon Khenissa, l’objectif de Retailleau est double : diviser la société française en isolant les Français d’origine algérienne, et en même temps se forger une stature présidentielle en jouant sur un imaginaire postcolonial. «Il a transformé une relation d’État à État en un enjeu de campagne, en un argument électoral. C’est là qu’apparaît la dérive majeure.»
Face à cela, l’expert tient à saluer la maturité de la communauté algérienne en France, qu’il décrit comme «fidèle à ses institutions, debout aux côtés de son pays d’origine, agissant en véritables ambassadeurs pour défendre l’image et la dignité de l’Algérie». Il souligne que cette communauté, à l’image de ses aïeux, continue de porter une vision positive, tournée vers la construction et le dialogue, malgré les provocations.
«Ce que Retailleau vend, ce n’est pas un projet : c’est un fantasme. Il tente de commercialiser un récit falsifié, rempli de stéréotypes.»
Remédier à la crise
La récente résurgence des tensions entre l’Algérie et la France illustre la fragilité d’une relation historique façonnée par des blessures mémorielles et des intérêts géopolitiques souvent divergents. Alors que l’on espérait un apaisement suite à des échanges constructifs entre les dirigeants des deux pays, l’arrestation d’un agent consulaire algérien a brutalement ravivé des conflits latents, soulignant la nécessité d’une diplomatie plus réfléchie et moins sujette à des influences médiatiques et politiciennes.
Les tensions actuelles mettent en exergue non seulement des problématiques diplomatiques, mais aussi des enjeux économiques cruciaux. La communauté d’affaires, déjà inquiète d’une dégradation des relations, rappelle que des milliers d’emplois et des milliards d’euros d’échanges commerciaux sont en jeu. Les conséquences d’une rupture durable seraient d’une ampleur considérable, comparable à celles observées lors de précédentes crises diplomatiques dans la région.
Il est impératif que les dirigeants algériens et français reconnaissent l’importance de restaurer un dialogue basé sur le respect mutuel et la reconnaissance des institutions. L’instrumentalisation politique de la relation franco-algérienne, souvent motivée par des ambitions électorales, doit céder la place à une approche pragmatique et équilibrée. Pour construire un avenir commun, il devient essentiel de dépasser les clivages historiques et de travailler à une coopération durable, bénéfique pour les deux nations et leurs populations.
Le rétablissement de la confiance et d’une communication claire est vital pour prévenir une escalade supplémentaire et garantir la stabilité dans un contexte géopolitique déjà complexe. C’est en cultivant des relations fondées sur le dialogue constructif que l’Algérie et la France pourront surmonter leurs différends et envisager un partenariat solide pour l’avenir.
G. S. E.
