
Lors de l’émission «Hadith Al-Djazair», diffusée dimanche soir sur la chaîne de télévision AL24 News, des experts ont analysé en profondeur la situation du Sahel et les travaux du séminaire national intitulé «Le Sahel africain» supervisé dimanche par le général d’armée Said Changeriha, ministre délégué auprès du ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire.
Par G. Salah Eddine
L’Algérie, fidèle à sa doctrine diplomatique axée sur la stabilité régionale, continue de jouer un rôle central dans la préservation de la paix et de la sécurité dans la région du Sahel, malgré les turbulences géopolitiques et les tentatives de marginalisation de son influence. Cette détermination a été réaffirmée lors du colloque national intitulé «Le Sahel africain : défis sécuritaires et de développement à l’aube des rivalités géopolitiques dans la région», tenu sous l’égide du général d’armée Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire.
Ce forum stratégique, qui a réuni des hauts responsables militaires, des diplomates et des experts, témoigne de l’approche globale adoptée par Alger, laquelle repose sur une analyse lucide des menaces multiformes et les défis qui pèsent sur les États du Sahel.
Les défis du Sahel
S’exprimant sur AL24 News quelques heures après ce séminaire, le professeur Samir Bouaissa, enseignant en sciences politiques et relations internationales, a dressé un tableau sans complaisance des difficultés persistantes dans le Sahel, une région hautement stratégique.
«Je pense que les défis majeurs auxquels font face ces pays ont été largement évoqués à de nombreuses reprises. Mais il n’est pas inutile de les rappeler, car malheureusement, malgré les efforts fournis pour y faire face, la situation perdure», a-t-il souligné d’entrée.
Parmi les périls les plus redoutables, le terrorisme continue de ronger les fondements des États sahéliens. L’expert précise :
«Le premier fléau auquel ces pays sont confrontés est bien la menace terroriste. N’oublions pas que ce phénomène se propage de manière transversale. Le ministre algérien des Affaires étrangères l’a, d’ailleurs, qualifié à plusieurs reprises de guerres menées par des armées terroristes, tant la menace est profonde.»
Ce diagnostic rappelle l’approche adoptée par Alger, qui voit dans le terrorisme non seulement une menace militaire, mais aussi un facteur de destruction sociale et économique. Comme le souligne M. Bouaissa :
«Le terrorisme entraîne la destruction des infrastructures de base, sème la terreur parmi les citoyens et instaure une culture de l’insécurité. Or, lorsqu’un pays est privé de sécurité, toutes les autres dimensions — éducation, santé, développement — s’effondrent.»
Le deuxième défi évoqué par l’expert concerne l’explosion de la criminalité organisée. Le Sahel est devenu un carrefour pour les trafics en tous genres — drogues, armes, êtres humains — qui alimentent les conflits et sapent les institutions locales.
«Il s’agit là d’un autre mal endémique. Quand on parle de criminalité dans cette région, on pense bien sûr aux trafiquants de drogue, mais aussi aux réseaux de contrebande et à ceux qui exploitent la pauvreté pour faire de la traite humaine un business lucratif», précise l’orateur.
Cette situation favorise la porosité des frontières et affaiblit davantage la souveraineté des États, mettant en péril leurs capacités de gouvernance.
Face à ce constat alarmant, l’Algérie ne se contente pas d’un rôle d’observateur. Fidèle à son approche fondée sur la coopération et le respect de la souveraineté des États, elle propose des mécanismes de dialogue sécuritaire, de formation et de développement solidaire.
Les initiatives algériennes, telles que la coordination sécuritaire via le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) ou encore les programmes de développement transfrontalier, visent à renforcer la résilience des pays voisins. Ce positionnement découle d’une vision stratégique claire : la sécurité de l’Algérie est indissociable de celle du Sahel.
«La stabilité de la région est une question de survie collective», conclut M. Bouaissa. «L’Algérie a pleinement conscience de l’ampleur des menaces et de la nécessité de proposer des solutions durables qui ne se limitent pas à la réponse militaire.»
Une approche algérienne très «académique»
S’exprimant lors de la même émission, le professeur Anis Boukaider, spécialiste en sciences politiques et relations internationales, revient avec lucidité sur les fondements de cette dynamique. Pour lui, ce type de rencontre s’inscrit dans une lecture à la fois pragmatique et prospective du contexte régional :
« Ce colloque national s’inscrit dans une vision stratégique et académique du décideur algérien. On y observe un réel rapprochement entre le décideur de terrain et les élites intellectuelles et académiques, qui peuvent contribuer à éclairer la prise de décision et l’opinion publique sur les grands enjeux régionaux qui nous entourent. »
Cette volonté de connecter l’analyse scientifique à la gestion des crises régionales est une démarche de plus en plus structurante dans la politique extérieure algérienne. Anis Boukaider insiste sur l’importance du moment :
Dans le cadre du Sahel, l’Algérie ne se contente plus d’une posture défensive. Elle développe une véritable diplomatie proactive, conjuguant les leviers sécuritaires, économiques et institutionnels. Les défis sont multiples, comme le souligne encore le chercheur :
« Nous sommes aujourd’hui confrontés à des défis multiples dans le Sahel africain. Le colloque l’a bien résumé : il y a d’un côté les défis sécuritaires, de l’autre les défis du développement. Le fil conducteur qui relie ces deux dimensions, c’est justement le rôle de l’Algérie dans cette équation. »
L’Algérie, fidèle à sa doctrine de non-ingérence mais également de solidarité active, continue de défendre une solution africaine aux crises africaines. Dans ce sens, elle renforce sa coopération bilatérale avec les États du Sahel, tout en prônant un multilatéralisme pragmatique, fondé sur la coordination régionale et l’autonomisation des institutions locales.
La pertinence de cette approche prend tout son sens dans un contexte où plusieurs puissances étrangères rivalisent d’influence dans la région sahélienne, souvent au détriment des équilibres internes. C’est pourquoi, selon M. Boukaider, l’Algérie reste une exception : « L’Algérie ne joue pas un rôle marginal. Au contraire, elle est un acteur pivot dans la sécurisation de la région, et sa lecture des dynamiques régionales repose sur une expérience historique, une expertise militaire, et une légitimité diplomatique reconnue. »
Le message est clair : le Sahel est désormais au cœur de la doctrine sécuritaire élargie de l’Algérie. Il s’agit non seulement de contrer les menaces transnationales – terrorisme, crime organisé, trafics illicites –, mais aussi de stimuler une coopération régionale orientée vers un développement inclusif et durable.
Le recul de l’influence française au Sahel un point positif ?
Dans la suite de l’émission, une question très pertinente a été posé à l’expert en géopolitique, M. Anis Boukaider. En effet, alors que les rapports de force évoluent rapidement au Sahel, le retrait progressif de la France – acteur longtemps dominant dans la région – redessine profondément les équilibres sécuritaires et diplomatiques. Ce phénomène, qui s’est accéléré au fil des crises politiques internes et des critiques croissantes envers la politique française en Afrique, suscite des réactions partagées.
Pour le professeur Anis Boukaider, cette évolution s’inscrit dans une lecture à deux volets, à la fois positive et négative.
« En vérité, le recul de l’influence française peut être lu sous deux angles : un angle positif et un angle négatif. »
Du point de vue historique, nombre d’États sahéliens gardent en mémoire les stigmates d’une domination coloniale prolongée. L’expert rappelle que
«la nature de la relation entre la France, en tant qu’ancienne puissance coloniale, et les pays de la région a longtemps été basée sur l’exploitation.»
Ce retrait est donc perçu par certaines capitales africaines comme une opportunité de redéfinir leur souveraineté. C’est d’autant plus vrai, que la présence militaire française était souvent perçue comme une forme de néo-colonialisme, jugée inefficace à enrayer durablement l’insécurité.
Selon le chercheur, «les séquelles de la présence militaire française ont été bien connues de tous les pays de la région», faisant référence à des opérations militaires controversées qui ont parfois aggravé les tensions locales.
«Le retrait de la France a laissé de très nombreux vides sécuritaires. Ce n’est pas parce que la France jouait un rôle militaire positif, mais plutôt parce que son départ n’a pas été accompagné d’un relais organisé.»
Ce vide a donc ouvert la voie à une nouvelle dynamique d’influence, où d’autres puissances — régionales ou extra-continentales — tentent de s’implanter ou de renforcer leur présence, parfois avec des agendas ambigus.
Dans ce contexte instable, l’Algérie se positionne comme un acteur pivot. Elle refuse de considérer le retrait français comme une fin en soi et s’efforce de proposer une alternative fondée sur la coopération régionale, le respect de la souveraineté des États et la lutte contre les causes profondes de l’insécurité.
L’analyse du professeur Boukaider entre donc en résonance avec la vision défendue par Alger, qui insiste sur une approche endogène des crises africaines : dialogue politique, développement durable, et coordination sécuritaire à l’échelle régionale, sans dépendance excessive à des acteurs extérieurs.
Quand les coups d’État compromettent l’avenir du Sahel
La région sahélienne traverse une phase critique marquée par une recrudescence des coups d’État militaires. Du Mali au Niger, en passant par le Burkina Faso, ces ruptures de l’ordre constitutionnel plongent les pays concernés dans une instabilité profonde, affaiblissant davantage des structures étatiques déjà fragiles. Si les défis sécuritaires et économiques sont bien connus, le phénomène des putschs ajoute une couche d’incertitude qui menace aussi bien la gouvernance que les perspectives de développement.
Samir Bouaïssa, professeur en sciences politiques et relations internationales, observe avec inquiétude l’effet récurrent de ces basculements autoritaires :
« Le plus grand ennemi d’un État, c’est l’absence de stabilité. Or, chaque fois qu’un pays entre dans une spirale d’instabilité politique, il compromet ses propres fondations institutionnelles, économiques et sociales. »
Selon lui, les coups d’État ne sont pas de simples accidents de parcours, mais des symptômes profonds d’un mal enraciné dans les faiblesses des institutions, la corruption persistante et l’érosion du contrat social.
Si, à chaque putsch, les militaires justifient leur action par des slogans porteurs – redressement du pays, lutte contre la corruption, retour à la souveraineté nationale – la réalité est souvent bien différente.
« Chaque prise de pouvoir par la force commence par des promesses de rupture, mais finit presque toujours par la reproduction des mêmes logiques d’exclusion, de clientélisme, voire de répression, » souligne Bouaïssa.
Et lorsque ces régimes finissent par organiser une transition, celle-ci se heurte fréquemment à une absence de consensus national, à des rivalités internes ou à un contexte régional explosif. L’une des conséquences les plus préoccupantes de cette instabilité reste l’impact direct sur les infrastructures de base : écoles, hôpitaux, réseaux d’eau et d’électricité. Ces structures essentielles se retrouvent souvent à l’abandon ou deviennent les cibles collatérales de conflits internes. « L’instabilité chronique provoquée par les coups d’État désorganise les services publics, freine les investissements et plonge les populations dans une précarité croissante, » explique-t-il.
En outre, le climat d’insécurité généré par l’affaiblissement des États profite aux groupes armés terroristes et aux réseaux criminels transnationaux. Ces derniers exploitent les vides sécuritaires pour renforcer leur présence, notamment dans les zones frontalières peu contrôlées.
« Moins l’État est fort, plus les acteurs violents gagnent du terrain.
Une arène de confrontation
La région sahélienne ne se contente plus d’être un simple foyer de tensions localisées. Elle est devenue, au fil des années, une scène géopolitique complexe, traversée par une pluralité d’intérêts, de rivalités et de visions du monde. Aujourd’hui, plus que jamais, elle s’affirme comme un véritable théâtre de confrontation entre puissances régionales et internationales, entre projets porteurs de stabilité et ambitions prédatrices. Pour le professeur Samir Bouaïssa, spécialiste en sciences politiques et relations internationales, la nature du conflit qui se joue au Sahel est d’une lisibilité saisissante : «Il s’agit fondamentalement d’un affrontement entre les forces du bien et celles du mal.»
Une dichotomie assumée, dans laquelle l’Algérie, selon lui, s’inscrit clairement du côté des acteurs porteurs de paix.
Il a rappelé que cette position algérienne ne relève pas du discours abstrait, mais d’une démarche stratégique cohérente et constante, fondée sur des principes non négociables : «L’approche de l’Algérie repose sur le respect mutuel, la non-ingérence dans les affaires intérieures et la souveraineté pleine des États de la région.»
Ce positionnement éthique se traduit concrètement par un engagement multidimensionnel : militaire, diplomatique, mais aussi développemental. «L’Algérie ne vend pas des armes, elle partage une expérience. Elle propose la stabilité, la sécurité, la coopération en matière de renseignement et une véritable vision pour le développement.»
L’expert a rappellé que cette dynamique s’incarne aussi dans de grands projets structurants, à l’instar du gazoduc transsaharien reliant le Nigeria, le Niger et l’Algérie, ou encore le corridor routier stratégique appelé à relier le cœur du Sahel à la Méditerranée, catalysant ainsi les flux économiques et les échanges humains.
Dans ce contexte, l’Algérie se positionne non pas comme une puissance intrusive ou hégémonique, mais comme un médiateur régional légitime, fort de son expérience historique et de sa crédibilité diplomatique. Pour Samir Bouaïssa, cette approche contraste vivement avec certaines logiques d’ingérence ou de domination qui ont marqué l’histoire récente de la région.
L’Algérie, pilier de stabilité
Dans ces temps de crise au Sahel, l’Algérie réaffirme avec clarté et constance sa vocation de puissance d’équilibre et de paix. Le séminaire national consacré au Sahel, organisé sous l’égide du général d’armée Saïd Chanegriha, a mis en lumière une approche stratégique fondée sur l’anticipation, la coopération et le refus de toute ingérence.
Dans la fin de son intervention, le politologue, Samir Bouaissa a souligné l’importance de ces forums nationaux, comme des espaces de réflexion collective où se rencontrent décideurs, stratèges et intellectuels afin d’affiner une réponse nationale aux enjeux géopolitiques
En effet, à travers une lecture lucide des défis sécuritaires et des impératifs de développement, l’Algérie démontre qu’elle reste fidèle à sa doctrine diplomatique.
Note pays assume pleinement sa responsabilité régionale, non comme une posture, mais comme une exigence politique, historique et morale. Plus que jamais, la stabilité du Sahel passe par une vision partagée, inclusive et portée par les États de la région. Une vision que l’Algérie s’emploie, avec constance et détermination, à défendre sur la scène continentale et internationale.
G. Salah Eddine
