Été 2025 / Vacances au «bled» L’Irrésistible appel de la terre : La communauté algérienne établie à l’étranger repeuple les villages de la Kabylie.

C’est l’été, la saison des congés et des vacances par excellence. Pour les émigrés, c’est une période propice pour revenir dans leur pays, revoir la famille, partager la joie des fêtes, refaire une escapade au bord de la mer, comme au bon vieux temps…

Par Djaffar Chilab

En Kabylie, ils sont nombreux à débarquer cet été. En ville, à Tizi-Ouzou, comme à Azazga, à Boghni, pour ne citer que quelques-uns de ces centres urbains les plus prisés, leur présence s’affirme encore, en cette fin août, avec tous ces quatre-roues, toujours bien liftés, arborant des plaques d’immatriculation de là-bas. On y capte de tout : le 75 parisien, le 93 de la Seine-Saint-Denis, le 95 du Val-d’Oise, le 13 des Bouches-du-Rhône de Marseille, de la particularité allemande, suisse avec cette croix blanche sur fond rouge, de Dubaï… Bref, ils sont rentrés de partout, et même… de nulle part. Certaines plaques paraissent des plus étrangères aux plus curieux. A terre, nos émigrés ne sont pas moins apparents avec leurs sacoches en bandoulière. Et puis, à les entendre dans leurs échanges avec ce français remué au ton kabyle. Les femmes, parties des hautes montagnes, sont celles qui se font le plus trahir. Dans les centres commerciaux, ils se distinguent aussi à faire le parallèle avec les prix de «là-bas» en euros… Mais là, c’est une autre histoire. Pour Rachid, c’est toujours excitant ce retour au bled. «J’y pense des mois auparavant. Ça se prévoit à l’avance. Il faut que je pose mes congés. Réduire les dépenses, faut bien en garder un peu pour… » Déjà, à Saint-Denis, cette commune parisienne cosmopolite et multiculturelle de rechange où ses parents se sont installés avec le chantier du stade de France, il était un peu en Algérie. Mais l’air du bled s’est accentué pour lui dès qu’il s’est mis dans la voiture direction Marseille pour embarquer. C’est une tradition chez lui, il démarre toujours avec Rim’K et son fameux tube «Eh tonton, les cabas, ils sont trop lourds» des années 90. Ses enfants n’étaient pas encore nés à cette époque-là, mais ils adorent la réplique. «Ils kifent autant que moi», susurre Rachid. Marseille – Alger, et hop ! Cap sur Tizi-Ouzou, en Kabylie.

UN RITUEL SAISONNIER BIEN ANCRÉ
On l’avait rencontré à Beni Yenni. Accompagné de sa petite famille, il était venu profiter de la fête du bijou de la localité. «C’est beau, on fait découvrir les racines aux petits, madame aussi a revu sa mère, mais j’ai payé la sauce», balance-t-il avec un éclat de rires en montrant de l’index un joli collier en argent porté par son épouse. Mais sinon, «franchement, rien ne vaut des vacances chez soi, une virée en montagne comme ça. C’est vrai qu’il fait chaud mais on n’y pense pas. On profite. Je ressens mes parents qui ne sont plus de ce monde. Je me sens léger, les enfants aussi, ça les change de l’enfermement parisien. Se mettre en claquette, et sentir la poussière entre ses petits doigts de pieds, lécher un cornet de créponné… ça me renvoie loin. C’était l’adolescence». Et puis après, «y a eu ces interminables parties de cartes ou de dominos, l’as, le double six, au café du village… Ça nous suffisait amplement pour jouir du bonheur de la vie d’antan. (Rires) A l’époque, on avait le pantalon, vraiment, troué d’usure, maintenant, ils l’achètent, encore plus cher, pour l’avoir déchiré ! Les temps ont changé. Même ici». Mais la nostalgie est là. Rachid revit, rien qu’à revoir ces anciennes bâtisses de pierres et d’argile couvertes de tuiles qui tiennent encore. Et puis, l’Algérie «a subi une métamorphose agréable», trouve-t-il. «On a franchi le port avec respect. Le personnel, que ce soit à bord ou sur le quai, rien à dire. Alger a beaucoup changé. C’est propre, plein de centres de loisirs, d’espaces de détente. La promenade du côté de Bab El Oued face à la mer est magnifique. Elle m’a rappelé celle des Anglais à Nice», commente-t-il. «En plus, on y mange du poisson tout frais avec du bon Hamoud, et servi comme un roi», raconte Rachid, comme pour savourer encore cette escapade algéroise antérieure qu’il a partagée à sa famille, avant de revenir se ressourcer chez lui à Ath Yenni. Sur le chemin du retour, narre-t-il encore, la petite famille a été autant émerveillée par le front de mer aménagé face à l’imposant Djamaâ El Djazïr. «C’est franchement féérique et vaste. C’est très apaisant. L’esplanade est à perte de vue et à côté le minaret de la mosquée qui titille le ciel.» Pendant ce temps, à l’aéroport international d’Alger, le long hall des arrivées grouille de monde. Tous les bancs sont pris. Devant la porte de sortie, une haie humaine prolongée et bien épaisse scrute la sortie des voyageurs. Beaucoup de monde. Trop même. On se met sur la pointe des pieds pour capter en premier qui le cousin, qui le père, qui sa fille qui arrive…

GROSSE AFFLUENCE À L’AÉROPORT
Alors que les tableaux affichent les vols en provenance de diverses villes du monde, les plus impatients alternent des va-et-vient pour atténuer leur promptitude. Pour d’autres, c’est le soulagement. Comme Omar, venu d’Azazga, qui attend l’aîné de ses cousins, qu’il appelle affectueusement D’da Chavane, en signe de respect à son âge, pourtant pas très avancé. En Kabylie, c’est comme ça. Né un jour avant toi, tu dois l’appeler «Dada». Chavane n’a pas encore bouclé la soixantaine. Il a débarqué en famille, comme tout le monde quasiment. Rares, en effet, les voyageurs qui débarquent en solo à cette période. Pour ce cinquantenaire, tenancier d’un restaurant à Vauréal dans l’agglomération de Cergy-Pontoise, où le chantre kabyle Idir aura vécu ses dernières années, le retour en Kabylie, chaque été, est un rituel sacré. Mais cette fois, le voyage est un peu particulier. Il y revient pour marier son fils Hakim. «Je lui ai laissé le choix de tout décider pour lui-même dans sa vie, mais je lui ai exigé une seule chose : se marier ici avec une Kabyle de chez nous.» Ce furent les seuls mots de l’heureux Chavane qui fera vite de pousser à nouveau son trolley rehaussé de plusieurs valises et cabas entassés dessus-dessous. Hakim, traînant un peu le pas derrière la famille, dit quelques mots derrière le dos de son paternel : «T’inquiètes, je l’avais déjà repérée depuis des années. C’est elle qui me bouffait tous mes forfaits (ndlr de téléphone).» Un large sourire puis il s’éloigne lui aussi pour rattraper le convoi familial. Comme Chavane, ils sont nombreux à profiter de l’occasion pour célébrer le mariage de leur progéniture. Ou encore les circoncisions des petits. Aller piquer une tête à Tigzirt, Azeffoun, ou tout simplement renouer avec le plaisir de se retrouver en famille, grimper sur un figuier et savourer deux ou trois figues sur une branche, pieds nus. D’autres reviennent mener leurs projets à terme, comme finir les constructions. Voilà un autre projet sacral chez les émigrés : construire une maison à deux étages et pourquoi pas plus, aligner des garages au rez-de-chaussée qui donne sur la route. En Kabylie, c’est indispensable pour préparer la célébration des événements joyeux, comme pour observer le deuil. Et toujours prévoir des sanitaires, histoire qu’on dise de lui qu’il a tout prévu… Généralement, on y fait manger les convives. C’est indispensable, en été, comme en hiver. C’est bien pour se cacher du soleil, comme pour se protéger des pluies. C’est le symbole d’un émigré qui a réussi. Du moins de l’ancienne émigration. Car dans sa tête, on s’exile pour aller gagner des sous, avant de revenir définitivement jouir de sa retraite, de ses euros dans ces villages d’où elle est partie.

ATTACHEMENT AUX RACINES
L’attachement à la terre et aux racines est inébranlable. A voir l’engouement toujours aussi important malgré les prix parfois exorbitants des billets, le message a l’air de bien passer à travers les générations. Le meilleur exemple vient sans doute des Zidane. L’immense Zinedine a bien fait inhumer son frère aîné Farid, en 2019, à Aguemoun, village natal de ses parents, près de Béjaïa. Le défunt en avait exprimé le souhait de son vivant. Cinq ans après, son fils Mehdi fera 265 km, d’Alger à Aguemoun, à pied, en cinq jours, pour lui rendre hommage. Sur place, son grand-père, appelé par tous D’da Smail, était là pour lui faire une surprise et l’accueillir, avant d’aller se recueillir entre petit-fils et grand- père sur la tombe du regretté. Le tableau de ces moments émouvants, dominés par cette image du nonagénaire aux mains tremblantes serrant de toutes ses forces restantes son petit-fils, résume l’âme de l’émigration kabyle, en particulier, et algérienne, en général. L’éloignement a beau affecter les esprits, l’attachement est constant. Le cordon tient toujours ! L’émotion des retrouvailles reste vivace. On n’oublie pas d’où on vient. «Quand je ferme les yeux, je te vois. Quand j’ouvre les yeux, tu me manques», dit une citation. Cette dernière, idéale à réaffirmer un amour, va aussi bien pour la patrie ! Les émigrés en ont fait, visiblement, la leur.
Dj. C.

ALGER 16 DZ

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