Les protestations se multiplient au Maroc : La rue gronde, le Makhzen vacille

Le Maroc vit une séquence politique et sociale d’une rare intensité. Depuis plusieurs jours, la rue marocaine s’est embrasée, portée par une jeunesse désabusée, en quête de dignité et de justice sociale.

Les protestations se multiplient à Casablanca, Fès, Tanger ou encore Marrakech. Aujourd’hui, elles ne sont plus de simples mouvements de colère : elles traduisent une érosion profonde de la confiance politique et un rejet croissant de ce que beaucoup appellent désormais « le système du silence » – cette mécanique d’État verrouillée, incarnée par le Makhzen, qui prétend gouverner sans écouter.
L’explosion du mécontentement n’est pas un accident. Depuis des années, une génération entière s’est construite à la marge du discours officiel, étrangère à un système politique qui n’a su ni la comprendre ni la représenter.
Privée de débouchés économiques, exposée au chômage structurel et à la précarité, cette jeunesse voit dans la rue le dernier espace d’expression. Elle ne croit plus aux institutions ni aux promesses de réformes répétées à chaque crise.
Le message est clair : le contrat social marocain s’effrite et le pouvoir ne semble plus capable d’en proposer un nouveau.
C’est dans ce climat d’exaspération qu’est survenue la déclaration du ministre marocain de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tahraoui, annonçant la suspension des subventions publiques d’investissement au profit du secteur privé de la santé.
Mais un détail a choqué l’opinion : ces subventions n’existaient tout simplement pas.
Les rapports financiers officiels le confirment. Le ministre a donc suspendu un mécanisme inexistant — une décision perçue comme un symbole criant du décalage entre la parole politique et la réalité.
Cette maladresse a ravivé les tensions dans un secteur déjà sinistré. Les hôpitaux manquent de moyens, les médecins désertent et les zones rurales restent livrées à elles-mêmes. Les réseaux sociaux marocains ont vite transformé l’affaire en mot d’ordre : «Pas de soins, pas d’État ».
Pour de nombreux observateurs, cette polémique révèle la faillite d’une gouvernance qui confond communication et politique publique.

L’illusion de la réforme
Les critiques ne viennent plus seulement de la rue, mais aussi du monde académique.
Une étude scientifique publiée en octobre dans la revue allemande “SocioEconomic Challenges” par les chercheurs Mohamed Chraïmi et Mohamed Ben Issa dresse un constat glaçant : la confiance des Marocains envers les institutions officielles du Makhzen atteint des niveaux historiquement bas — 16 % pour le gouvernement, 21 % pour le Parlement, 15 % pour les partis politiques. Ce déficit massif traduit un désaveu populaire et une fatigue démocratique généralisée.
Selon les auteurs, cette défiance résulte de plusieurs facteurs : manque de transparence, promesses électorales non tenues, gestion clientéliste des politiques publiques et dégradation des services essentiels.
Autant de symptômes d’un État administratif hypertrophié, mais politiquement essoufflé, où la parole publique a perdu sa crédibilité.
À cette colère s’ajoute la révolte silencieuse des victimes du séisme d’Al-Haouz. La Coordination nationale des sinistrés, après deux ans d’attente et de démarches ignorées, a décidé de reprendre les manifestations.
En cause : les propos récents de la ministre de l’Aménagement du territoire, Fatima-Zahra Mansouri, qui a affirmé vouloir « écouter les doléances des populations ».
Un discours perçu comme une provocation. « Ses mots contredisent deux ans de silence », dénonce la Coordination dans un communiqué, rappelant les dizaines de sit-in et de lettres restées sans réponse.
Ce « réveil tardif » du gouvernement, disent les sinistrés, n’est qu’une tentative de désamorcer la colère populaire sans résoudre les injustices vécues. Le fossé entre le centre politique de Rabat et la périphérie meurtrie d’Al-Haouz devient le miroir d’un Maroc fracturé.

Une crise de légitimité structurelle
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la question sociale. La crise actuelle met en lumière une érosion de la légitimité politique du Makhzen, cette structure monarchique et administrative qui domine tous les leviers du pouvoir.
Le problème n’est plus conjoncturel, mais structurel : il s’agit d’un modèle de gouvernance qui s’essouffle face aux exigences d’une société plus éduquée, plus connectée, plus exigeante.
Dans les rues comme dans les universités, une même interrogation résonne : à quoi sert l’État, s’il ne protège ni ne représente ?
L’absence de perspectives politiques crédibles et la confiscation du débat public nourrissent une frustration qui, jour après jour, se transforme en mouvement social d’ampleur.
En tout cas, la stabilité, disent certains intellectuels marocains, n’est pas l’absence de bruit, mais la présence d’écoute. Or, depuis des années, le pouvoir central a choisi le contrôle plutôt que le dialogue.
Aujourd’hui, les manifestations ne sont plus une menace ponctuelle : elles sont le symptôme d’un système à bout de souffle. Le Makhzen, fort de son appareil médiatique et sécuritaire, tente de maintenir l’ordre, mais la société marocaine semble avoir franchi un cap, celui du désenchantement total.

Les intellectuels marocains outrés
Dans ce climat tendu, l’écrivain marocain Mohamed Braou a estimé, dans un article publié lundi dernier sur plusieurs sites d’information, que « ce qui se passe n’est pas une simple explosion passagère de colère ni une vague protestataire éphémère, mais l’expression d’un véritable soulèvement social accumulé depuis des années ».
Ce constat lucide tranche avec la communication officielle du Makhzen, qui tente de réduire l’ampleur du phénomène à quelques revendications isolées. En réalité, la colère qui secoue le royaume révèle une crise de fond : celle d’un modèle politique verrouillé, d’un système économique inégalitaire et d’une gouvernance coupée des aspirations réelles de la population.
L’analyse de Braou s’inscrit dans une perspective plus large, celle d’une société marocaine en mutation, où l’exigence de transparence et de responsabilité se heurte à un pouvoir centralisé et opaque. Comme il le souligne, les jeunes « ne réclament plus des améliorations ponctuelles, mais reposent les questions fondamentales : Qui gouverne ? Comment ? Et pour qui ? » Ces interrogations traduisent une rupture générationnelle profonde : la jeunesse marocaine ne se contente plus des discours sur la réforme, elle revendique la refondation même du contrat social.
Selon Braou, dans la perception de cette jeunesse, le gouvernement du Makhzen symbolise « l’apogée de la rupture entre le pouvoir et la rue », ajoutant qu’ »une large partie de la jeunesse a brisé le silence, exprimant non seulement sa colère, mais aussi une vision alternative de la politique et de la dignité ». Ces mots illustrent une transformation silencieuse mais radicale : l’émergence d’une conscience politique collective, nourrie par les frustrations économiques, les inégalités territoriales et le sentiment d’exclusion.
De son côté, l’écrivain marocain Othmane Mkhoun a affirmé, dans un article intitulé « Quand la liberté d’expression se rétrécit, les concepts se renversent », publié lundi dernier, que « lorsque l’espace de liberté se rétrécit, ce n’est pas seulement la voix critique qui s’étouffe, mais la vérité elle-même ». Ces mots sonnent comme une mise en garde contre un glissement dangereux : celui d’un pouvoir qui, en muselant la parole libre, détruit le dernier lien de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Dans ces environnements « en crise », où « la presse indépendante recule et où dominent les pouvoirs de l’argent et de la politique », il observe que « la réalité est réorganisée au profit des puissants, au point que la victime paraît coupable et le dominant passe pour sauveur ». Cette inversion des valeurs, que Mkhoun décrit avec une acuité remarquable, illustre l’état d’un système médiatique instrumentalisé, incapable de jouer son rôle de contre-pouvoir.
Au Maroc, poursuit-il, au lieu de favoriser un débat public responsable sur les causes profondes de la crise, les grands médias – officiels ou semi-officiels – préfèrent inviter des « experts » et des « analystes » chargés de dépolitiser la colère populaire, réduisant le mouvement des jeunes à un simple « phénomène social ou psychologique ». En réalité, souligne-t-il, il s’agit d’ »un cri politique face à de profondes défaillances structurelles de l’État et de la société ».
Ce double constat, formulé par Braou et Mkhoun, met en lumière un fait incontestable : la société marocaine vit une crise de légitimité politique sans précédent. Derrière la façade de stabilité entretenue par le Makhzen se cache un pays fragmenté, où l’injustice sociale, la concentration du pouvoir et la marginalisation de la jeunesse nourrissent un profond ressentiment collectif.
La contestation qui secoue les villes marocaines n’est donc pas un accident conjoncturel : elle est le produit d’un déséquilibre accumulé, d’un État qui a longtemps privilégié l’apparence à la réforme, la communication à l’action et la répression à l’écoute.
Ce qui se joue aujourd’hui dans la rue marocaine dépasse le cadre des simples revendications économiques. C’est une interrogation existentielle sur le sens même de la citoyenneté, de la liberté et de la justice. En face, le Makhzen semble prisonnier de son propre système : incapable de se réinventer sans se remettre en cause, il multiplie les mesures de façade et les opérations de communication, espérant contenir une génération qui, elle, a cessé d’avoir peur.
Ainsi, à travers les analyses croisées d’intellectuels marocains lucides, se dessine l’image d’un royaume en quête de vérité et de dignité. Une société où les voix critiques, malgré la censure et la peur, continuent d’affirmer que le changement, tôt ou tard, viendra du peuple — et non des palais.
En ce moment, au Maroc, derrière les slogans et les hashtags, c’est une nation entière qui interroge son destin.
Les protestations de ces derniers jours ne sont pas seulement sociales : elles sont existentielles.
Elles traduisent le besoin vital d’un peuple de se réapproprier sa voix, son avenir et son droit à la dignité. Le Makhzen, en refusant de réformer, prend le risque de voir la rue devenir le seul espace politique réel du pays.
Et dans un Maroc en quête de sens, cette rue pourrait bien, un jour, réclamer plus qu’une réforme : une refondation.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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