
Le débat autour de la dernière résolution du Conseil de sécurité sur la question du Sahara occidental a révélé un malaise profond au sein de la communauté internationale : celui d’un déséquilibre croissant entre la légalité internationale et la logique des puissances.
L’analyse d’experts intervenant samedi dernier sur la chaîne de télévision AL24 NEWS de cette résolution met en lumière un glissement inquiétant, où le droit cède le pas à la politique et où le principe d’autodétermination, pierre angulaire du droit international, semble relégué au second plan.
Prenant la parole en premier, le Pr Abdelatif Bouroubi, expert en géopolitique, estime que cette dérive marque une rupture dans la tradition juridique du Conseil de sécurité. « La lecture de cette résolution peut se faire sous plusieurs angles. Nous pensions jusqu’ici que le Conseil de sécurité, à travers ses décisions, exprimait un consensus fondé sur une approche juridique solide. Or, on constate que cette nouvelle résolution n’est pas bâtie sur les précédentes. Elle traduit un parti pris évident, orienté dans une seule direction. Elle ne définit ni clairement les parties au conflit, ni la méthodologie, ni même les paramètres du processus, sinon selon une logique et une orientation uniques » a-t-il expliqué en longeur.
En effet, depuis 2007, la dynamique du dossier sahraoui reposait sur une reconnaissance claire des acteurs : le Maroc et le Front Polisario. Cette base avait permis de maintenir une forme de cohérence institutionnelle autour du processus de paix, avec la MINURSO comme instrument de mise en œuvre du référendum d’autodétermination. « Entre 2007 et 2024, plus de vingt résolutions ont défini les parties au conflit : le Front Polisario et le Maroc. De plus, la mission de la MINURSO a été créée en 1991 précisément pour organiser un référendum d’autodétermination. C’est là sa raison d’être et le fondement de son mandat », rappelle le Pr Bouroubi.
Washington oublie l’essence du problème
Cette tendance à la personnalisation du processus de décision, notamment par les États-Unis, inquiète nombre d’observateurs. En cherchant à imposer leur propre lecture du dossier, Washington et ses alliés semblent oublier que la question du Sahara occidental relève d’abord du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, non d’un marchandage géopolitique.
Ahmed Mohamed Nafi, secrétaire général de l’Union des travailleurs sahraouis, partage ce constat amer. Dans son intervention, il a replacé cette crise dans un contexte mondial plus large, celui d’une époque où les principes fondateurs de la communauté internationale vacillent. « Nous vivons dans un monde dominé par les tensions et les bouleversements, où la logique des intérêts a pris le pas sur les valeurs et les principes. Nous l’avons vu depuis deux ans avec la guerre à Ghaza, marquée par un génocide contre le peuple palestinien sans défense. Le peuple sahraoui, lui aussi, subit depuis cinquante ans une forme d’injustice similaire. »
Pour lui, la responsabilité de la communauté internationale est clairement engagée. L’inaction prolongée du Conseil de sécurité et la complaisance de certaines puissances ont permis au statu quo de s’enraciner. Ce qui devait être une mission temporaire — la MINURSO — s’est transformé en symbole d’immobilisme diplomatique. « Cela fait trente ans que les résolutions onusiennes demandent l’organisation d’un référendum d’autodétermination. La MINURSO, créée en septembre 1991, devait le tenir dans un délai de six mois. Cela n’a jamais été fait. À quoi servent donc les résolutions si elles ne sont pas contraignantes ? » s’interroge Nafi.
L’homme pointe également le double jeu des puissances occidentales, en particulier des États-Unis et de la France. Selon lui, leur soutien constant au Maroc n’a rien d’un hasard. « Les États-Unis et la France ont toujours soutenu, de manière flagrante, le colonialisme marocain au Sahara occidental, et cherchent aujourd’hui à le légitimer par un “ancrage économique” du statu quo, dont ils tirent profit. » Derrière les discours sur la stabilité régionale se cachent des intérêts économiques colossaux, liés à l’exploitation des ressources naturelles sahraouies — phosphates, pêche, énergies renouvelables. Face à cette instrumentalisation du droit, l’Algérie tente de raviver le débat sur la légitimité du système onusien. Elle plaide pour un retour à la vocation initiale des Nations unies : celle d’un organe garantissant la justice, et non un simple relais des grandes puissances. Nafi insiste sur ce point : « Alger a tiré la sonnette d’alarme : nous avons besoin d’une ONU fidèle à son rôle d’organe exécutif des décisions de l’Assemblée générale et du Comité spécial de décolonisation.» La question du Sahara occidental reste, rappelons-le, une question de décolonisation inscrite à l’agenda de la 4e Commission des Nations unies. Elle concerne un territoire non autonome parmi les 17 encore répertoriés comme tels. Mais, comme le souligne Nafi, «l’expression “non autonome” ne signifie pas automatiquement “autonomie”. Elle pose plutôt la question de comment les Sahraouis peuvent exercer leur droit à se gouverner eux-mêmes ».
En réalité, ce qui se joue à New York dépasse largement les frontières du Sahara occidental. C’est la crédibilité même du multilatéralisme qui est en jeu. Comment croire à la neutralité du Conseil de sécurité lorsque certaines résolutions sont calibrées pour satisfaire les intérêts d’un seul camp ? Comment prétendre à la défense du droit international tout en ignorant le principe d’autodétermination ?
Au fond, le message des deux experts converge : le problème n’est pas juridique, il est politique. Et la solution ne viendra pas des capitales occidentales, mais du peuple sahraoui lui-même. Comme le résume Nafi avec gravité : «Le seul détenteur de la décision finale reste le peuple sahraoui lui-même. C’est lui — et lui seul — qui doit être consulté sur son avenir. Quelle que soit l’agenda des puissances, nul ne peut imposer une équation politique en niant la volonté d’un peuple. Et ce peuple a déjà dit qu’il poursuivra la voie qu’il aura librement choisie. » La vérité, c’est que tant que ce droit fondamental restera suspendu, le Sahara occidental demeurera un miroir des contradictions du monde contemporain : un espace où les discours sur la justice et la liberté se heurtent aux calculs du pouvoir et aux silences intéressés des grandes nations.
Une régression de la doctrine onusienne
La nouvelle résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental est, selon les intervenants, une régression dangereuse dans la doctrine onusienne de décolonisation. Loin de marquer une avancée, ce texte relève de la prééminence des calculs politiques sur les principes du droit international.
Le Pr Bouroubi a rappellé d’emblée que ce texte « ne reflète ni fidèlement ni suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation ». L’universitaire souligne que l’Algérie, en participant « de bonne foi et avec un esprit constructif aux négociations pour améliorer le texte initial », a cherché à consacrer le « droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination ». Pourtant, ce principe fondateur semble aujourd’hui vidé de sa substance.
L’expert dénonce une dérive structurelle : le Conseil de sécurité, censé être le gardien de la paix et de la légalité internationale, agit désormais comme un organe éminemment politique. « Il faut comprendre que le Conseil de sécurité, bien qu’il soit une institution onusienne, fonctionne sur un registre politique. Ses décisions expriment avant tout les intérêts des États les plus influents, pas la justice internationale. » Cette franchise met en lumière un constat amer : la géopolitique a remplacé le droit comme boussole de l’action multilatérale. Depuis la résolution 1754 de 2007, la question du Sahara occidental était pourtant encadrée par des principes clairs : identification des parties au conflit — le Maroc et le Front Polisario —, organisation d’un référendum d’autodétermination et supervision du processus par les Nations unies. Bouroubi insiste sur la rupture historique qu’introduit le dernier texte : « Ce nouveau texte marque un recul par rapport à toutes les résolutions antérieures. Il efface les fondements juridiques établis depuis 2007, en particulier la reconnaissance du Front Polisario comme partie légitime au conflit. »
Des manœuvres non innocentes
Le politologue Amar Sigha partage ce constat, mais va plus loin en dénonçant « des manœuvres non innocentes visant à instrumentaliser une organisation internationale qui devrait être un espace de justice et de stabilité mondiale ». Il estime que la situation actuelle est le fruit d’une série de manipulations diplomatiques et d’un biais systémique au sein du Conseil de sécurité. M. Sigha expose la triple approche défendue par l’Algérie dans ce dossier. La première est le maintien du principe de l’autodétermination comme fondement de toute solution politique : « L’Algérie part d’un principe constant : la réalisation du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. C’est une conviction enracinée dans l’histoire même de la lutte sahraouie et dans la doctrine des Nations unies. » La deuxième approche est la prévention de l’escalade et la défense du rôle de la MINURSO, la mission onusienne chargée du suivi de la situation sur le terrain. Or, selon Sigha, il existe « une tentative claire de liquidation de la MINURSO, qui reste pourtant le témoin direct des violations et des exactions commises dans les territoires sahraouis occupés ». Sa disparition marquerait, dit-il, « la fin de la seule présence internationale capable de rendre compte de la réalité des crimes et des pressions exercées sur le peuple sahraoui ».
Enfin, la troisième approche algérienne concerne la lutte contre l’influence politique et économique des puissances étrangères. Sigha dénonce « un parti pris flagrant, soutenu par des puissances internationales complices, qui cherchent à contourner les décisions onusiennes ». Pour lui, il ne s’agit plus seulement de diplomatie, mais d’un réseau d’intérêts imbriqués : « Le Maroc a tenté de monnayer le soutien politique, comme il l’a fait au Parlement européen, en achetant des voix et des faveurs pour influencer les résolutions sur le Sahara occidental. »
Sigha évoque les décisions de la Cour de justice de l’Union européenne, qui ont invalidé plusieurs accords commerciaux entre l’UE et le Maroc au motif qu’ils incluaient illégalement le territoire sahraoui.
Dans ce contexte, l’universitaire algérien estime que le Conseil de sécurité est devenu « un instrument de déséquilibre, incapable de consacrer la justice internationale dans certaines régions du monde ». Pire encore, il constate «une imposition du fait accompli au peuple sahraoui, à travers une logique de puissance qui remplace le droit par la force».
Pour Amar Sigha, la persistance des violations dans les territoires occupés, les manifestations réprimées dans les villes sahraouies et la censure médiatique témoignent d’une réalité que le monde préfère ignorer. « Le silence international et le black-out médiatique autour des violations des droits humains au Sahara occidental ne font qu’aggraver l’injustice. Pourtant, ces faits constituent une preuve supplémentaire de la légitimité du combat sahraoui. »
L’Algérie, rappelle-t-il, ne cherche pas à tirer profit de ce dossier, mais à défendre un principe universel : celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « L’Algérie se tient aux côtés du peuple sahraoui, non par opportunisme, mais par fidélité à sa doctrine constante de soutien aux causes justes et aux luttes de libération. »
La conscience des peuples face au silence du droit
Pour Ahmed Nafi, secrétaire général de l’Union des travailleurs sahraouis, l’enjeu est clair : « Nous vivons dans un monde dominé par les tensions et les bouleversements, où la logique des intérêts a pris le pas sur les valeurs et les principes. » L’homme dénonce le rôle majeur de certains États, notamment les États Unis d’Amérique et la France, qu’il accuse d’avoir soutenu « de manière flagrante le colonialisme marocain » et de « chercher aujourd’hui à le légitimer par un ancrage économique du statu quo ». Selon lui, cette posture remet en cause la capacité même du Conseil de sécurité à être un acteur de justice internationale.
La conclusion logique, mais aussi la plus dérangeante, c’est que le Conseil de sécurité est aujourd’hui à la croisée des chemins : entre sa vocation originelle — garantir la paix par le droit — et sa dérive contemporaine — maintenir l’ordre par le rapport de force. La question du Sahara occidental n’est plus seulement une affaire régionale ; elle est devenue le révélateur d’une crise systémique du multilatéralisme.Ce dossier met à nu une vérité que beaucoup préfèrent contourner : les résolutions sans courage ne produisent que des injustices prolongées. En vidant le principe d’autodétermination de son contenu, la communauté internationale signe une défaite morale, celle d’un monde qui se prétend fondé sur le droit mais obéit à la logique des alliances et des profits. L’histoire, en tout cas, retiendra ceux qui ont défendu le principe, pas ceux qui l’ont marchandé. Le Sahara occidental n’est pas un « dossier gelé », c’est le miroir du XXIᵉ siècle, où se joue la dernière bataille entre la raison d’État et la conscience des peuples.
G. Salah Eddine
