Benjamin Stora (historien) : «La France doit enfin reconnaître ses crimes coloniaux»

Lors de l’émission « Nabdh el aâlem » (Le pouls du monde) diffusée lundi soir, sur la chaîne de télévision AL24 News, deux experts ont analysé le récent appel de l’historien français Benjamin Stora, qui a appelé son pays à reconnaître ses crimes coloniaux en Algérie. Ils ont, en outre, assuré que la France n’est pas prête à affronter son passé colonial en Algérie, non par ignorance, mais par choix politique et par peur identitaire.

L’historien Benjamin Stora a, depuis quelques jours, ravivé l’une des plaies les plus sensibles de l’histoire contemporaine : la mémoire coloniale franco-algérienne. Dans une déclaration médiatique, il a appelé la France à reconnaître officiellement les crimes commis durant les 132 années d’occupation en Algérie. Ce n’est pas la première fois qu’il aborde ce sujet, mais cette fois, son appel sonne comme une mise en demeure morale. Stora, figure majeure du travail mémoriel, refuse les demi-mesures et exhorte Paris à “affronter la vérité, sans déni ni justification, pour bâtir un avenir commun.”
Ce ton direct tranche radicalement avec les circonvolutions habituelles du discours politique français, souvent coincé entre la peur de la repentance et la complaisance envers les nostalgiques de “l’Algérie française”.
Depuis 1962, la relation entre Alger et Paris reste prisonnière d’un passé qui refuse de s’effacer. Les blessures de la colonisation – spoliations, massacres, enfumades, torture – hantent encore la conscience des deux peuples. Stora ne prêche pas la vengeance, mais l’honnêteté historique. Pour lui, la réconciliation ne peut naître que d’une lucidité sans fard.
Le politologue algérien Dr Mustapha Dridi, intervenant lors de l’émission, a salué cette lucidité :
« Cette relation se construit sur une histoire commune, avec ses douleurs, mais elle exige désormais un regard tourné vers l’avenir. Reconnaître les crimes coloniaux n’est pas un acte de revanche, c’est un acte de courage moral et politique. »
Dridi pointe du doigt l’ambiguïté chronique de Paris : «Les présidents français successifs admettent parfois, à demi-mot, des exactions. Mais jamais le mot “crime “ n’est prononcé.»
Selon lui, cette frilosité entretient la méfiance :
« Tant qu’il n’y a pas de reconnaissance officielle, il ne peut y avoir ni réparation symbolique ni confiance durable. Le passé colonial reste instrumentalisé par la politique française — utilisé à chaque élection comme levier identitaire ou diversion nationaliste », a-t-il ajouté.

Les résistances de la politique française
Pour sa part, le chercheur tunisien Mohamed Adem Mokrani, a partagé le même constat que le Dr Dridi.
Cependnat, M. Mokrani est entré plus dans les détails et a expliqué la mécanique plus profonde de cette question mémorielle.
« La France n’est aujourd’hui ni prête ni disposée à s’engager pleinement dans un processus de réconciliation historique avec l’Algérie», a-t-il affirmé.
Pour lui, deux verrous empêchent toute avancée : la conjoncture politique et les blocages idéologiques.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, aucun responsable ne prendra le risque d’ouvrir ce dossier explosif. “Macron et son gouvernement savent qu’un mot d’excuse serait immédiatement exploité par l’extrême droite comme une trahison nationale”, souligne-t-il. “Ils sont pris en otage entre un camp républicain attaché à la “grandeur coloniale “ et un Rassemblement national obsédé par la culpabilité post-coloniale.”
Mais Mokrani va plus loin. Il rappelle que la Ve République elle-même est née dans le tumulte de la guerre d’Algérie, et que son architecture politique garde cette empreinte originelle :
« La République gaullienne s’est construite sur l’idée que l’Algérie faisait partie intégrante de la France. Cette matrice idéologique continue de façonner la perception des élites françaises. »
Reconnaître les crimes coloniaux reviendrait, selon lui, à fissurer un pilier fondateur du récit républicain. C’est pourquoi, dit-il, “la France préfère multiplier les rapports, les cérémonies symboliques et les commémorations partielles, plutôt que d’assumer une vérité complète et sans condition.”
Rappelons qu’en 2021, Stora avait déjà remis à Emmanuel Macron un rapport historique visant à “réconcilier les mémoires”. Mais la volonté politique n’a pas suivi. Macron a choisi la voie prudente d’une “mémoire apaisée” — autrement dit, une réconciliation sans excuse, sans responsabilité explicite.
Pour Mokrani, cette prudence tient moins à la peur qu’à la structure même du pouvoir :
« L’État profond français ne tolère pas ce type d’aveux. Un président, quel qu’il soit, ne peut s’opposer à ce mur invisible sans risquer de déstabiliser tout l’édifice politique. »
La “question algérienne” demeure ainsi un tabou persistant dans les cercles de pouvoir, une ombre sur la conscience nationale française. Et chaque tentative de l’éclairer se heurte à des résistances farouches, nourries par les réseaux d’anciens colons et les nostalgiques d’un empire révolu.

Le temps long de la reconnaissance
Pour Stora, la clé de la réconciliation ne réside pas dans les chancelleries, mais dans la vérité historique. Il appelle à une “réconciliation par la connaissance”, basée sur l’ouverture des archives, le travail des historiens et la transmission intergénérationnelle des mémoires.
Dridi partage cette approche : « Laisser les historiens travailler librement, c’est le seul chemin vers une véritable réconciliation. La mémoire ne s’efface pas par le déni, mais se guérit par la vérité. »
Entre Alger et Paris, la mémoire reste une frontière invisible. Pourtant, de part et d’autre, une nouvelle génération aspire à la franchir. Ce passage exigera plus que des mots : il demandera du courage, celui de regarder l’histoire en face.
Car la France, si elle veut un jour “tourner la page”, devra d’abord accepter de la lire — jusqu’à la dernière ligne.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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