
Lors d’une émission spéciale diffusée dimanche soir sur la chaîne de télévision Canal Algérie, deux éminents experts en géopolitique ont analysé la visite du président du Niger en Algérie. Ils ont mis en lumière les enjeux profonds d’un déplacement qui dépasse largement le cadre protocolaire pour s’inscrire dans une recomposition stratégique du Sahel, entre impératifs sécuritaires, souveraineté régionale et redéfinition des alliances dans un contexte international en mutation accélérée.
Ces deux derniers jours, le président nigérien Abdourahamane Tiani a effectué une visite officielle en Algérie à l’invitation du président de la République, M.Abdelmadjid Tebboune. Au-delà du protocole et des déclarations diplomatiques, ce déplacement s’inscrit dans une phase charnière des relations entre Alger et Niamey.
Deux pays liés par près de 950 kilomètres de frontière, par l’histoire sahélienne, par les défis sécuritaires communs et par des ambitions économiques encore largement sous-exploitées. Cette visite ne relève donc pas du simple calendrier diplomatique. Elle marque une volonté affichée de redynamiser une relation stratégique dans un contexte régional en pleine recomposition.
Le communiqué officiel évoque « le renforcement des liens de fraternité, de coopération et de bon voisinage », ainsi qu’une « nouvelle dynamique visant à tirer le meilleur parti des capacités et potentialités des deux pays au bénéfice des peuples algérien et nigérien ».
Stabilité, mais aussi sérénité
Pour Mohamed Achouri, consultant en politique, cette visite constitue avant tout « une très bonne nouvelle pour cette coopération qui recèle des potentialités très importantes et un avenir radieux pour construire justement cet ensemble de coopération au niveau de la région du Sahel ».
Selon lui, la dynamique enclenchée au plus haut niveau « va inscrire une perspective de coopération diversifiée », touchant aussi bien l’économie que la sécurité et les échanges humains. Et il le souligne clairement : « C’est aussi une très bonne nouvelle pour les peuples des deux pays, surtout en matière de relance de ces liens existant déjà historiquement ».
Autrement dit, la visite vise autant à consolider les équilibres politiques qu’à recréer un climat de confiance durable entre sociétés voisines.
La variable sécuritaire reste centrale. Le Sahel demeure une zone sous tension, confrontée à des groupes armés, aux trafics transfrontaliers et aux fragilités institutionnelles. Dans ce contexte, l’Algérie, puissance régionale et acteur diplomatique reconnu, apparaît comme un partenaire structurant.
Mohamed Achouri rappelle que « la variable de stabilité dans toute cette région est attendue par les peuples du Sahel », soulignant que l’Algérie «comme partenaire fiable, partenaire stratégique et comme puissance régionale, a tout à donner pour ces pays».
Une recomposition stratégique en cours
De son côté, Arslan Chikhaoui, expert en géopolitique, va plus loin en introduisant une notion complémentaire : « Il n’y a pas que la stabilité, il y a également la sérénité .»
Selon lui, « on ne peut pas faire de développement si nous n’avons pas de stabilité, si nous n’avons pas de sérénité». La relation algéro-nigérienne ne doit donc pas être uniquement sécuritaire. Elle doit être apaisée, reconstruite « sur de nouvelles bases », après une période marquée par des tensions régionales.
Le retour de l’ambassadeur algérien à Niamey a d’ailleurs constitué un signal fort. « Dans le jargon diplomatique, c’est le dégel, c’est l’apaisement », explique Chikhaoui. Cette étape a ouvert la voie à une normalisation accélérée, matérialisée aujourd’hui par la visite présidentielle.
Pourquoi cette accélération ? La réponse tient au contexte global.
« Nous sommes tous confrontés à de nouveaux défis de recomposition géoéconomique et géopolitique », analyse Chikhaoui. Selon lui, « la recomposition des alliances stratégiques est importante et aujourd’hui le temps est donné avec notre voisinage : nous sommes en train de recomposer nos alliances et de revisiter nos alliances ».
Cette phrase résume l’enjeu majeur de la visite. L’Algérie consolide son ancrage sahélien à un moment où la région redéfinit ses partenariats internationaux. Niamey, de son côté, cherche des appuis régionaux solides dans un environnement diplomatique mouvant.
Sur le plan économique, les marges sont considérables : infrastructures transsahariennes, coopération énergétique, projets miniers, échanges commerciaux, interconnexion logistique. Le potentiel existe, mais il nécessite un cadre politique stable et une vision stratégique commune.
Un monde en rupture, un Sahel vulnérable
Pour Mohamed Achouri, le moment est loin d’être anodin. Il rappelle que «récemment en Éthiopie, lors de la réunion de l’Union africaine, la nécessité de travailler pour la stabilité et le développement de l’Afrique a été soulignée, ainsi que la construction d’une décision autonome africaine ».
Autrement dit, il s’agit de « nationaliser la décision au niveau de l’Afrique ». Une formule forte, qui traduit une ambition claire : sortir des logiques d’influence extérieures et consolider des mécanismes africains de gestion des crises et du développement.
Or, rappelle-t-il, « malheureusement, la majorité des pays classés vulnérables dans le monde se trouvent en Afrique, notamment dans la bande sahélo-saharienne ». Vulnérabilités socio-économiques, fragilités institutionnelles, tensions sécuritaires : le Sahel concentre les lignes de fracture d’un système international instable.
Dans ce contexte, l’Algérie maintient une ligne constante. « L’Algérie a toujours appelé à la consolidation de la relation africaine et au règlement des problèmes au niveau africain », souligne Achouri.
Dans cette lecture, la visite de Tiani à Alger prend une dimension stratégique : construire une coopération régionale capable de protéger les ressources et de sécuriser les trajectoires de développement.
Achouri n’hésite pas à qualifier l’Algérie de « modèle à suivre en matière de souveraineté économique et politique, d’exploitation de ses propres ressources et de respect de la non-ingérence ». Selon lui, les pays du Sahel « sont appelés à suivre ce modèle de coopération gagnant-gagnant ».
La sécurité comme socle incontournable
Si l’ambition politique et économique est claire, elle ne peut se concrétiser sans un socle sécuritaire solide. Arslan Chikhaoui le rappelle avec précision : «La relation bilatérale et frontalière ne peut se faire que s’il y a cette sérénité, cette stabilité. »
L’Algérie, affirme-t-il, « a opté pour l’aspect coopératif, donc coopération et non confrontation. Nous sommes dans une logique de coopération ».
Mais coopérer suppose d’abord de contenir les menaces. « Il va falloir contenir tous les fléaux malveillants », insiste-t-il.
Ces fléaux sont bien identifiés : le terrorisme, le narcotrafic, le trafic humain et le trafic d’armes, amplifié depuis les perturbations politico-militaires en Libye, en 2011.
Chikhaoui cite des chiffres frappants : « Il y aurait dans la région entre un million et un million et demi d’armes qui circulent et qui sont entre les mains d’organisations malveillantes .»
À cela s’ajoutent les flux migratoires. Mais il précise un point essentiel : « Les flux migratoires ne peuvent pas être contenus uniquement par le levier militaire ou sécuritaire. Ils doivent aussi être contenus par un levier économique.»
Autrement dit, sécurité et développement sont indissociables. La région sahélo-saharienne concentre des ressources minières critiques, indispensables à la transition énergétique et à la quatrième révolution technologique.
Chikhaoui rappelle un précédent historique lourd de sens : « Le Niger a été utilisé pendant la deuxième guerre du Golfe pour justifier la soi-disant arme nucléaire que détenait l’Irak, alors qu’il n’y avait aucune preuve valable. »
Derrière ces manipulations, l’enjeu est clair : l’accès aux ressources stratégiques. « Les acteurs extrarégionaux perturbent et déstabilisent la région dans un objectif de tirer profit des ressources minières stratégiques et critiques », affirme-t-il.
Or, la conversion énergétique mondiale accroît encore la pression sur ces ressources. L’Afrique, et particulièrement le Sahel, devient un espace stratégique convoité.
Dans ce contexte, l’Algérie et le Niger font face à un double défi :
« contenir les fléaux malveillants » et «relever le défi du développement économique commun ».
Chikhaoui résume la posture algérienne par une formule structurante : « Nous sommes dans une logique de multialignement économique et de non-alignement idéologique .»
Autrement dit, ouverture aux partenariats, mais refus de l’alignement politique ou stratégique.
Le Sahel à l’épreuve de sa propre centralité
Ce moment diplomatique oblige à regarder la région autrement. Non plus comme un espace de crises successives, mais comme un carrefour stratégique où se croisent sécurité, ressources, routes énergétiques et nouvelles alliances. La visite du président nigérien à Alger agit presque comme un révélateur : soit les États sahéliens structurent eux-mêmes leur interdépendance, soit d’autres continueront à l’organiser à leur place.
La vraie question n’est donc pas seulement bilatérale. Elle est systémique. Les deux pays peuvent-ils transformer leur proximité géographique en profondeur stratégique partagée ? Peuvent-ils bâtir une coordination sécuritaire qui ne soit pas uniquement défensive mais anticipative ? Peuvent-ils convertir leurs richesses minières et énergétiques en instruments d’influence plutôt qu’en facteurs de convoitise externe ?
Tout l’enjeu est là. Car dans un monde où les chaînes d’approvisionnement, les routes commerciales et les ressources critiques redessinent la hiérarchie des puissances, le Sahel cesse d’être périphérique. Il devient central. Et cette centralité impose une maturité politique, une discipline stratégique et une vision à long terme.
Si Alger et Niamey parviennent à articuler sécurité, développement et souveraineté dans une logique cohérente, alors cette visite marquera un point d’inflexion. Sinon, elle restera une opportunité partiellement exploitée dans un environnement international qui, lui, n’attend jamais.
G. Salah Eddine
