Guerre au Moyen-Orient : L’escalade qui inquiète le monde

Lors de l’émission «Édition spéciale», diffusée samedi soir sur la chaîne AL24 News, plusieurs experts internationaux sont revenus sur l’escalade militaire opposant les États-Unis à l’Iran, analysant les enjeux stratégiques du conflit, ainsi que les risques d’une extension de la crise autour du détroit d’Ormuz et ses potentielles répercussions sur l’équilibre énergétique mondial.

Par G. Salah Eddine

Quinze jours après le début des hostilités entre les États-Unis et Israël d’un côté et l’Iran de l’autre, la confrontation s’enlise, frappes et contre-frappes redéfinissant l’équilibre stratégique du Moyen-Orient. La diplomatie reste en retrait, tandis que les tensions menacent de dépasser le cadre régional, notamment avec l’appel de Donald Trump à sécuriser le détroit d’Ormuz. Ce conflit dépasse une simple confrontation bilatérale, touchant l’équilibre énergétique mondial.

Les racines profondes
Pour Gabriel Galice, vice-président de l’Institut international de recherche pour la paix de Genève, analyser les événements récents exige de remonter en amont de la crise.
Selon lui, se concentrer uniquement sur les développements militaires actuels empêche de comprendre les véritables dynamiques qui ont conduit à cette confrontation.
« Aujourd’hui, on est dans un monde dérégulé, déréglé et on s’aperçoit que ce sont des anciens plans, le plan Oded Yinon pour les Israéliens et le plan de remodelage du grand Moyen-Orient pour les États-Unis qui sont à l’œuvre. »
Dans cette lecture, la crise actuelle s’inscrirait donc dans une stratégie géopolitique de long terme visant à redéfinir l’équilibre des puissances au Moyen-Orient.
Pour l’expert genevois, le moment charnière reste néanmoins la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien.
« En dépit de ce que prétendent les médias occidentaux, ce sont les États-Unis qui se sont retirés de l’accord sur le nucléaire iranien. Tout vient de là dès le retour de Donald Trump au pouvoir. »
Cet accord, signé en 2015 entre Téhéran et les cinq membres permanents de United Nations Security Council, ainsi que l’Allemagne et l’Union européenne, avait pourtant été présenté comme l’une des avancées diplomatiques majeures de la décennie.
« Cet accord avait été signé par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne plus l’Union européenne. »
Sa remise en cause a profondément fragilisé l’équilibre diplomatique régional et ravivé les tensions entre l’Iran et ses adversaires.
Selon Gabriel Galice, certaines puissances observent attentivement l’évolution de la situation, tout en évitant pour l’instant une implication directe.
« L’observation chinoise en particulier fait partie du dispositif sans qu’on sache exactement quelle partie ils prennent. »
Dans ce contexte, chaque initiative diplomatique ou militaire peut rapidement modifier l’équilibre déjà fragile de la région.

Le détroit d’ormuz
Parmi les enjeux majeurs de cette guerre figure la question du contrôle du détroit d’Ormuz, l’une des voies maritimes les plus sensibles de la planète.
Chaque jour, une part considérable du pétrole mondial transite par ce passage étroit reliant le golfe Persique à l’océan Indien. Toute perturbation de son trafic pourrait provoquer une onde de choc immédiate sur les marchés énergétiques internationaux.
Conscient de cet atout stratégique, l’Iran pourrait utiliser cette position géographique comme un levier de pression.
« L’Iran est assez réaliste pour savoir qu’il ne peut pas tenir éternellement contre les forces rassemblées. En revanche, il peut faire mal et il peut faire notamment du mal par le détroit d’Ormuz et par le blocage de ce dernier.»
Ce scénario inquiète particulièrement les grandes économies dépendantes des approvisionnements énergétiques du Golfe.
Malgré l’intensité du conflit, l’expert suisse estime que la stratégie iranienne reste fondée sur un calcul rationnel.
« Les Iraniens sont intelligents. L’élite iranienne, elle est cultivée, formée. Ce ne sont pas des amateurs. »
Dans cette logique, Téhéran chercherait à maintenir un équilibre entre résistance militaire et ouverture diplomatique.
« Ils ont deux fers au feu. D’une part, ils poussent à la négociation, mais en même temps ils ne veulent pas désarmer unilatéralement. »
Cette posture traduit une réalité stratégique simple : pour l’Iran, la survie de sa capacité de dissuasion reste un élément central face à ses adversaires régionaux.

Les objectifs de Washington
Depuis Moscou, Andrey Frolov, expert du Russian International Affairs Council, propose une autre lecture des motivations qui pourraient avoir conduit à cette confrontation.
Selon lui, comprendre la stratégie américaine suppose d’abord de prendre en compte le style politique très particulier de Donald Trump.
« Tout d’abord, c’est très dur d’analyser la politique de monsieur Trump parce que, à mon avis, la politique est très personnalisée et son politique est toujours conditionné par ses propres idées, par ses propres conseillers. »
Malgré cette dimension imprévisible, l’analyste russe identifie plusieurs objectifs possibles derrière l’offensive actuelle.
Le premier concerne la neutralisation du potentiel militaire iranien.
« Les États-Unis ont bien compris que le potentiel militaire de l’Iran existe toujours. Pourquoi il faut le détruire totalement pour éviter la moindre possibilité pour eux d’acquérir les armes nucléaires. »
La seconde motivation serait liée aux capacités balistiques iraniennes. « C’est un effort d’éliminer les capacités des missiles de l’Iran. »
Au-delà des considérations militaires, Andrey Frolov estime que les ressources énergétiques iraniennes pourraient également constituer un facteur déterminant.
« Peut-être la troisième idée était de prendre le contrôle du pétrole iranien. »
Dans un contexte marqué par la compétition énergétique mondiale et les tensions autour des approvisionnements pétroliers, cette dimension pourrait jouer un rôle majeur dans la dynamique actuelle du conflit.

Une décennie sous pression
Pour Nazim Sini, expert en économie basé à Marseille, la guerre actuelle s’inscrit dans une période déjà marquée par une accumulation de crises.
Selon lui, la décennie 2020 rappelle par certains aspects les débuts des années 2000, une période où plusieurs chocs majeurs avaient profondément bouleversé l’économie mondiale.
« On est en train de vivre cette décennie 2020-2030 avec autant de chocs exogènes que l’on a vécu il y a 25 ans », souligne-t-il, rappelant qu’après la pandémie mondiale et les tensions géopolitiques récentes, le conflit contre l’Iran vient ajouter une nouvelle couche d’incertitude.
Dans ce contexte fragile, la durée de la guerre pourrait jouer un rôle déterminant dans l’évolution des marchés et de la croissance mondiale.
L’économiste identifie deux scénarios possibles. Dans l’hypothèse d’un conflit relativement court, les conséquences économiques pourraient rester limitées.
Si les hostilités se terminent rapidement, l’économie mondiale pourrait absorber ce choc et retrouver une trajectoire de croissance relativement stable.
Mais un scénario plus long changerait radicalement la donne.
« Si on est sur un conflit qui va durer plus de quatre semaines, avec un baril au-dessus des 100 dollars, on est dans un véritable risque de récession mondiale», avertit Nazim Sini. Selon lui, la hausse du pétrole agit comme un multiplicateur de crises. Chaque augmentation des prix énergétiques se répercute directement sur l’inflation, les coûts de production et la croissance.
Il rappelle ainsi une règle économique bien connue des marchés : « À chaque fois que le pétrole s’apprécie de 10 %, c’est 0,4 % d’inflation en plus et 0,3 point de PIB en moins.»
Dans cette configuration, certaines régions du monde apparaissent particulièrement vulnérables. Les grandes puissances industrielles asiatiques, fortement dépendantes des importations énergétiques du golfe Persique, pourraient être parmi les premières touchées. Des pays comme la Chine, l’Inde, le Japon ou encore la Corée du Sud tirent une grande partie de leur approvisionnement énergétique de cette région stratégique.
Mais l’onde de choc ne s’arrêterait pas là. Même les USA, malgré leur production énergétique importante, pourraient être confrontés à une hausse sensible du coût de la vie.
Selon Nazim Sini, l’augmentation du prix de l’essence constitue déjà un signal préoccupant pour les ménages américains dans un contexte politique où la question du pouvoir d’achat reste centrale. Pour l’expert, le continent européen pourrait toutefois être le plus exposé à une flambée durable des prix du pétrole.
Un baril dépassant durablement les 120 ou 130 dollars aurait un impact direct sur l’activité industrielle et sur l’inflation. Dans ce scénario, l’Europe pourrait être confrontée au retour d’un phénomène économique redouté : la stagflation, combinant ralentissement de la croissance et hausse des prix.
L’économiste avance même une hypothèse radicale concernant l’issue du conflit. « Si on atteint un baril à 200 dollars, il y aura un cessez-le-feu dans les 24 heures », estime-t-il, considérant qu’un tel niveau serait insoutenable pour l’économie mondiale et que la guerre se terminera alors « en 24h ».

Une guerre aux objectifs flous
Sur le plan stratégique, certains experts s’interrogent également sur la cohérence politique de cette guerre.
Pour Fatima Moussaoui, docteure en sécurité internationale et spécialiste de l’Iran basée à Paris, l’offensive menée contre Téhéran semble manquer d’une véritable stratégie politique ou militaire.
Selon elle, le conflit a été déclenché dans un contexte régional déjà extrêmement instable.
« Nous observons un conflit initié par une puissance mondiale, les États-Unis, contre la République islamique d’Iran », explique-t-elle, tout en soulignant l’absence d’une vision stratégique claire.

Pour l’analyste, les objectifs évoqués par l’administration américaine oscillent entre la question nucléaire iranienne et l’idée d’un changement de régime à Téhéran, une hypothèse régulièrement évoquée dans certains cercles politiques occidentaux.
Mais ces intentions restent, selon elle, encore loin d’une stratégie cohérente.
Face à la supériorité militaire américaine, l’Iran s’appuie depuis plusieurs décennies sur une approche stratégique différente.
Selon Fatima Moussaoui, la doctrine militaire iranienne repose largement sur le principe de la guerre asymétrique.
« Au cours des trois dernières décennies, l’Iran s’est engagé dans plusieurs guerres asymétriques », rappelle-t-elle.
Cette stratégie vise à compenser le déséquilibre militaire en utilisant des réseaux d’influence régionaux, des capacités balistiques et des formes de confrontation indirecte.

Le Liban sous les bombes
Depuis Beyrouth, le banquier international Nicholas Shikhani décrit une situation sécuritaire extrêmement dégradée. Selon lui, le pays subit depuis plusieurs jours des bombardements intensifs qui frappent différentes régions du territoire. « La situation est assez catastrophique au Liban. Ça fait presque une semaine que nous subissons un bombardement massif un peu partout dans le pays », explique-t-il.
La capitale n’est pas épargnée. Les frappes visent notamment la banlieue sud de Beyrouth, tandis que les infrastructures essentielles commencent à être lourdement touchées.
« L’infrastructure des ponts du pays est en train d’être détruite », souligne l’expert, évoquant également des centaines de morts et de blessés.
La guerre a déjà provoqué un déplacement massif de population. « Le Liban souffre énormément… il y a près d’un million de déplacés et c’est une catastrophe humanitaire », alerte-t-il.
Pour Nicholas Shikhani, la guerre actuelle pourrait rapidement dépasser les frontières du Moyen-Orient. Selon lui, l’implication directe ou indirecte de plusieurs grandes puissances laisse entrevoir un conflit d’une dimension beaucoup plus large.
« Si le conflit dure plus d’un mois, on est en plein dedans puisque toutes les puissances mondiales participent de manière directe ou indirecte », estime-t-il.
L’expert va même plus loin en évoquant la possibilité d’un affrontement global. « Nous sommes dans un conflit aujourd’hui mondial… peut-être une troisième guerre mondiale. Nous espérons que non, mais ce n’est pas loin. »
Dans cette lecture, l’offensive contre l’Iran pourrait constituer une erreur stratégique majeure pour Washington.

Une escalade aux enjeux globaux
Au final, les analyses convergent vers un constat commun : la guerre actuelle ne se limite plus à une simple confrontation militaire entre l’Iran et l’axe formé par les États-Unis et Israël. Elle s’inscrit désormais dans une dynamique beaucoup plus large, mêlant rivalités stratégiques, enjeux énergétiques et recompositions géopolitiques qui dépassent largement le cadre du Moyen-Orient.
Dans ce contexte incertain, le détroit d’Ormuz apparaît plus que jamais comme l’un des points névralgiques de la crise. Toute perturbation durable de cette voie maritime stratégique pourrait provoquer une onde de choc sur les marchés énergétiques et fragiliser davantage une économie mondiale déjà éprouvée par les crises successives de la dernière décennie.
Reste que, comme l’ont souligné plusieurs experts, l’issue du conflit dépendra autant des rapports de force militaires que des équilibres économiques. Car dans un monde où l’énergie demeure l’un des principaux leviers de puissance, une flambée incontrôlée des prix du pétrole pourrait, paradoxalement, devenir le facteur qui contraindra les acteurs du conflit à revenir à la table des négociations.
En attendant, l’escalade se poursuit, et avec elle le risque de voir cette guerre franchir un seuil encore plus dangereux, capable de redessiner durablement les équilibres stratégiques, économiques et politiques de toute la région.
G. Salah Eddine

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