
Cette année, l’Aïd el-Fitr n’a pas le goût habituel de fête dans la bande de Ghaza. Il s’impose dans un contexte humain d’une gravité exceptionnelle, où la célébration se confond avec la survie et où chaque geste du quotidien devient un acte de résistance.
À Ghaza, l’Aïd ne commence pas avec des rires. Il commence avec le silence. Un silence lourd, presque irréel, qui plane au-dessus des tentes, des immeubles éventrés et des rues vidées de leur insouciance. Ici, l’Aïd el-Fitr n’est pas une parenthèse festive. C’est un acte de résistance.
Plus de 2,4 millions de Palestiniens entrent dans cette fête dans des conditions que même les mots ont du mal à contenir. Blocus, pénuries, services effondrés… tout ce qui fait normalement tenir une société a été fragilisé, parfois détruit. Et pourtant, quelque chose tient encore. Une volonté presque obstinée de continuer.
Imagine un instant. Tu es parent. Ton enfant te regarde, attendant ce moment de joie qu’il associe à l’Aïd. Sauf que cette année, il n’y a ni vêtements neufs, ni abondance, ni légèreté. Il y a des prix qui explosent, des étals à moitié vides, et ce calcul permanent : acheter le strict nécessaire… ou rien du tout.
C’est exactement ce que raconte Lina Abou Talal, journaliste et mère de famille. Après deux ans de guerre, offrir de la joie devient un défi quotidien. Elle fait ce que beaucoup font ici : réduire, adapter, improviser. Garder un minimum, juste assez pour que les enfants sentent encore que ce jour compte.
Parce que oui, même ici, l’Aïd compte.
Mais il est différent. Plus discret. Presque retenu. Par respect pour les martyrs, les blessés, les disparus. La fête ne s’efface pas, elle se transforme. Elle devient sobre, intérieure, presque fragile.
Dans les marchés, les scènes sont révélatrices. Les gens avancent lentement, comparent, hésitent. Les mains se tendent vers les produits, puis se retirent. Trop cher. Trop peu. Pas essentiel. L’économie de survie a remplacé celle du quotidien.
Houda Jemaline, médecin, vit désormais sous une tente après avoir perdu son domicile. Elle parle de séquelles profondes, pas seulement matérielles, mais psychologiques. Et malgré tout, elle essaie. Elle insiste. Apporter un sourire à ses enfants devient une mission.
C’est ça, la vraie histoire ici. Pas seulement la souffrance. Mais l’effort constant pour ne pas laisser la vie disparaître.
Même les traditions résistent. Parfois de manière presque symbolique. Dans des cuisines improvisées, entre deux murs abîmés ou sous une bâche, l’odeur des gâteaux de l’Aïd revient timidement. Semoule, sucre, beurre… des ingrédients simples, mais chargés de sens.
Sawsan Najadi, engagée dans le social, le dit clairement : ce n’est pas une question de dépense. C’est une question de dignité. Faire un gâteau, même modeste, c’est dire aux enfants que la vie continue. Que tout n’a pas été arraché.
Et c’est là que ça devient presque irréel. Parce que pendant que le monde parle de géopolitique, de stratégies et d’équilibres régionaux, à Ghaza, la bataille est beaucoup plus simple… et beaucoup plus humaine. Garder un peu de normalité et de chaleur. Garder un peu d’espoir.
Alors non, il n’y a pas de grande fête. Pas de décorations flamboyantes ni d’excès. Mais il y a quelque chose de plus puissant, presque dérangeant dans sa force.
Une population qui, malgré tout, refuse de céder complètement.
Et si on regarde bien, c’est peut-être ça, la vraie définition de la résilience. Pas les grands discours. Juste des gens qui, dans le chaos, continuent à préparer un gâteau, à sourire à leurs enfants, et à croire, même un peu, que demain peut encore exister.
G. S. E.