
Le Caire accueille depuis mardi dernier les travaux du Forum de haut niveau des médias et des think tanks du Sud global – Conférence du partenariat arabo-chinois », un rendez-vous stratégique qui réunit responsables politiques, experts, universitaires et professionnels des médias arabes et chinois autour d’un objectif désormais assumé : construire un nouvel espace d’influence médiatique et intellectuelle capable de peser face aux grands centres traditionnels du pouvoir mondial.
Organisée au siège du secrétariat général de la Ligue des États arabes, cette rencontre intervient dans un contexte international marqué par des recompositions géopolitiques accélérées, des rivalités narratives croissantes et une bataille mondiale autour de la maîtrise des technologies numériques, de l’intelligence artificielle et de l’information. L’époque où quelques capitales occidentales dictaient seules les récits internationaux semble de plus en plus contestée. Les pays du Sud veulent désormais raconter eux-mêmes leur histoire, défendre leurs intérêts et construire leurs propres outils d’influence. Le monde médiatique est devenu un terrain stratégique à part entière. Comme souvent au XXIe siècle, les guerres commencent parfois par des récits avant même de passer par les frontières.
Dans une allocution prononcée à l’ouverture du forum, organisé avec la participation du directeur général de l’agence Algérie Presse Service (APS), M. Samir Gaïd, le secrétaire général de la Ligue des États arabes, Ahmed Aboul Gheit, a affirmé que « la Ligue œuvre au renforcement de l’amitié arabo-chinoise et à l’approfondissement de la coopération et des échanges communs dans divers domaines ».
Il a rappelé que le premier Sommet arabo-chinois, organisé en 2022, avait « jeté les bases d’une nouvelle étape de coopération entre les deux parties », soulignant l’importance de bâtir des mécanismes de coordination capables d’accompagner les mutations mondiales actuelles. Dans ce contexte, Ahmed Aboul Gheit a insisté sur la nécessité de mobiliser les capacités communes afin de « réaliser davantage d’intégration au service des intérêts des peuples arabe et chinois ». Il a qualifié ce forum de « plateforme importante pour renforcer la coopération médiatique et intellectuelle entre les deux parties et bâtir des liens plus solides entre les peuples, à la lumière des défis internationaux et régionaux actuels ».
Derrière cette formulation diplomatique se dessine une ambition beaucoup plus large : celle de construire un contrepoids informationnel et intellectuel à l’ordre médiatique dominant. Depuis plusieurs années, Pékin multiplie les investissements dans les médias internationaux, les infrastructures numériques et les partenariats culturels dans les pays du Sud. Le monde arabe, de son côté, cherche à diversifier ses alliances stratégiques dans un contexte mondial de plus en plus fragmenté.
Le dossier de la transformation numérique a occupé une place centrale dans les discussions. Ahmed Aboul Gheit a mis en avant l’intérêt accordé par la Ligue arabe aux usages de l’intelligence artificielle dans le secteur des médias, exprimant le souhait de renforcer la coopération avec la Chine dans ce domaine. Une orientation qui illustre l’importance croissante des technologies de l’information dans les rapports de puissance contemporains.
Car désormais, la bataille de l’influence ne se joue plus uniquement dans les salles diplomatiques ou sur les marchés énergétiques, elle se joue aussi dans les algorithmes, les plateformes numériques, les réseaux sociaux et les systèmes d’intelligence artificielle capables d’orienter les opinions publiques à l’échelle mondiale. Ceux qui contrôlent les infrastructures numériques contrôlent aussi, en partie, les récits collectifs. Vision assez inquiétante quand on sait que la moitié de l’humanité s’informe via des écrans qui comprennent mieux leurs habitudes qu’eux-mêmes.
Le secrétaire général de la Ligue arabe a également salué les positions chinoises soutenant les causes arabes, notamment la question palestinienne, sujet qui demeure un point de convergence majeur entre Pékin et plusieurs capitales arabes. La Chine tente depuis plusieurs années de renforcer son image de partenaire politique alternatif, misant sur une approche fondée sur la coopération économique, la non-ingérence et le soutien affiché à certaines causes du Sud global.
Les participants au forum examineront plusieurs axes liés au renforcement de la coopération entre les établissements médiatiques et les centres d’études arabes et chinois afin de « formuler une vision commune soutenant les enjeux du développement et de la paix dans les pays du Sud, à la lumière des mutations numériques et géopolitiques que connaît le monde ». Dans ce cadre, la Conférence du partenariat arabe-chinois, organisée conjointement par l’Agence de presse chinoise Xinhua et la Ligue arabe, aborde plusieurs thématiques majeures, notamment « le développement pacifique, les récits multiples, l’innovation numérique et la coexistence entre les civilisations ».
Les discussions portent également sur « les moyens de renforcer la coopération arabo-chinoise dans les domaines des médias et de la communication internationale », ainsi que sur « les opportunités offertes par la transformation numérique et les technologies modernes et le rôle des médias et des think tanks dans le soutien à la paix, au développement et aux échanges civilisationnels ».
L’ambassadeur de Chine en Égypte, Liao Liqiang, a réaffirmé l’engagement de Pékin à « construire des partenariats fondés sur les intérêts mutuels dans le cadre de l’Initiative de la Ceinture et la Route et à renforcer la coopération avec les pays arabes afin de soutenir la sécurité, la paix et la stabilité régionales ».
Cette approche s’inscrit dans le cadre de la stratégie chinoise d’expansion de son influence économique et diplomatique à travers l’Initiative « Belt and Road », qui dépasse largement la simple dimension commerciale. Ports, infrastructures, énergie, intelligence artificielle, télécommunications, médias : la Chine construit progressivement un réseau mondial d’interdépendances où le soft power devient aussi important que les investissements eux-mêmes.
De son côté, le président de l’Agence de presse chinoise Xinhua, Fu Hua, a estimé que l’année 2026 représente une étape importante dans le renforcement des relations sino-arabes, qui connaissent « un élan croissant dans un contexte marqué par l’essor du partenariat stratégique et de la coopération dans les domaines de l’énergie, de l’éducation, de l’intelligence artificielle et des échanges culturels ».
Au-delà des discours officiels, ce forum illustre surtout une réalité devenue impossible à ignorer : le centre de gravité mondial se déplace progressivement. Les pays du Sud cherchent de plus en plus à bâtir leurs propres réseaux d’influence, leurs espaces de coopération et leurs plateformes médiatiques, loin des schémas classiques hérités de l’après-guerre froide.
Et dans cette bataille silencieuse pour l’influence mondiale, les médias ne sont plus de simples outils d’information. Ils deviennent des instruments de souveraineté, de puissance et parfois même de survie géopolitique. Le monde change vite. Ceux qui contrôlent encore les récits aujourd’hui ne sont pas forcément ceux qui les contrôleront demain.
G. Salah Eddine
