
L’Algérie entend renforcer son rôle dans l’intégration économique africaine en s’appuyant sur la connectivité. Routes, chemins de fer, ports, liaisons aériennes, fibre optique et centres de données constituent désormais les différentes pièces d’une même stratégie visant à rapprocher les marchés, faciliter la circulation des marchandises et des personnes et, surtout, permettre aux pays africains de mieux valoriser leurs propres ressources.
Cette orientation a été mise en lumière dans un documentaire diffusé dimanche soir par la télévision algérienne, intitulé Algérie – Afrique… les liens de l’avenir. Le film revient sur plusieurs projets structurants portés ou soutenus par l’Algérie et sur leur dimension continentale.
L’enjeu est de taille. Malgré ses immenses ressources naturelles et humaines, l’Afrique reste confrontée à des coûts logistiques élevés, à l’insuffisance des infrastructures de transport et à la fragmentation de ses marchés. Pour les pays enclavés, particulièrement ceux du Sahel, l’accès aux ports et aux grands marchés internationaux représente encore un handicap majeur. Dans ce contexte, chaque kilomètre de route, de rail ou de fibre peut devenir un outil d’intégration économique.
C’est dans cette logique que s’inscrit la route transsaharienne, l’un des projets les plus emblématiques de la coopération infrastructurelle entre les pays du continent.
Le conseiller du ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, chargé des transports, Abdelkrim Rezzal, rappelle que l’Algérie s’est inscrite, dès l’origine, dans une approche fondée sur «la doctrine des solutions africaines aux problèmes africains». Une doctrine qui trouve une traduction concrète dans la volonté de faire des infrastructures un instrument de développement et d’intégration.
La Transsaharienne ne doit ainsi plus être considérée comme une simple infrastructure routière reliant plusieurs territoires. Son ambition évolue progressivement vers celle d’un véritable corridor économique, capable de structurer les échanges entre l’Afrique du Nord et les pays du Sahel.
Le projet reste néanmoins confronté à d’importants défis techniques et géographiques. L’immensité des territoires traversés, les conditions climatiques et la nécessité de construire des infrastructures adaptées au milieu saharien rendent sa réalisation particulièrement complexe. Le directeur général des infrastructures au ministère des Travaux publics et des Infrastructures de base, Smaïl Rabehi, souligne, toutefois, que ces contraintes sont progressivement surmontées grâce au développement de solutions adaptées aux spécificités de la région.
Le Sahel cherche une porte vers la mer
C’est ici que les infrastructures portuaires et le transport maritime prennent toute leur importance. Pour les économies sahéliennes dépourvues d’accès direct à la mer, la question du transport international reste déterminante. Produire une marchandise est une chose. La transporter rapidement et à un coût compétitif vers un marché mondial en est une autre.
La façade méditerranéenne algérienne peut, dans ce contexte, constituer une porte d’accès supplémentaire pour les pays du Sahel.
Le directeur du transport maritime des marchandises au ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Abdelhak Boukherouba, explique que l’Algérie travaille à la mise en place d’une chaîne logistique reliant les ports aux autoroutes et aux réseaux ferroviaires. Cette articulation doit permettre de connecter plus efficacement les territoires du Sud aux infrastructures portuaires du Nord.
Selon les données présentées dans le documentaire, cette organisation pourrait réduire d’environ 12 jours les délais de transport et d’environ 30% les coûts. Ces chiffres donnent une idée de la portée économique de l’enjeu.
L’Algérie cherche donc à moderniser ses propres infrastructures portuaires, tout en renforçant leur capacité à jouer un rôle régional. Le programme annoncé comprend, notamment le renouvellement de la flotte maritime, la modernisation des équipements portuaires et l’amélioration des opérations de manutention.
À cela s’ajoute une réforme plus institutionnelle, avec le projet de création d’une autorité nationale des ports, ainsi que la numérisation progressive des procédures. Une évolution qui répond à un problème désormais central dans la compétitivité portuaire : la rapidité du traitement administratif devient presque aussi importante que la performance physique
des infrastructures.
Le ciel et les données
Le transport aérien constitue un autre maillon de cette stratégie. L’objectif est moins de transporter des volumes importants de marchandises que de faciliter la circulation des personnes, des investisseurs, des responsables économiques et des compétences entre les différentes régions du continent.
La compagnie Air Algérie dispose déjà d’une présence en Afrique de l’Ouest et ambitionne de renforcer son réseau à travers, notamment le développement des liaisons long-courriers.
La chargée des affaires internationales au sein du Groupe, Siham Kadi, souligne cette volonté d’élargissement du réseau et de consolidation de la position de la compagnie parmi les acteurs majeurs du transport aérien africain.
Après les marchandises, les données
La nouvelle frontière de cette intégration se trouve toutefois ailleurs : dans les réseaux numériques.
L’Algérie cherche également à construire des ponts numériques transsahariens, considérant que la circulation des données est désormais aussi stratégique que celle des marchandises. Le projet de liaison par fibre optique transsaharienne, réunissant l’Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria et le Tchad, s’inscrit précisément dans cette perspective. Son axe principal relie l’Algérie au Nigeria et doit permettre de renforcer les capacités de télécommunications à très haut débit dans une vaste partie de la région.
La directrice centrale d’Algérie Télécom, Rachida Bouhabda, estime que la mise en service de cette infrastructure permettra de renforcer la connectivité du Sahel et d’accélérer sa transformation numérique.
L’enjeu dépasse largement les télécommunications. Une meilleure connexion numérique facilite les échanges commerciaux, les services financiers, l’enseignement à distance, les services publics numériques et le développement des entreprises technologiques.
L’Algérie dispose, par ailleurs, d’un avantage géographique important, grâce à sa position au nord du continent et à ses connexions avec les grands réseaux internationaux.
Le développement de nouveaux câbles sous-marins, avec deux projets annoncés à l’horizon 2028-2029, ainsi que la réalisation de centres de données, doivent renforcer cette position.
Un réseau et non une succession de projets
C’est finalement cette logique d’ensemble qui donne sa portée à la stratégie algérienne.
Pris séparément, une route, une ligne ferroviaire, un port modernisé, une liaison aérienne ou un câble sous-marin restent des infrastructures. Connectés les uns aux autres, ils peuvent devenir les composantes d’un véritable système économique régional.
La Transsaharienne peut acheminer une marchandise. Le rail peut la transporter vers un port. Le port peut l’ouvrir aux marchés internationaux. La fibre optique peut accompagner la transaction, la logistique et les services qui l’entourent. L’avion, lui, peut faire circuler les hommes, les capitaux et les compétences.
C’est cette complémentarité qui pourrait progressivement modifier la géographie économique du continent.
Le véritable défi commence donc après la construction des ouvrages : faire circuler davantage de marchandises, attirer les opérateurs économiques, développer les échanges intra-africains et créer autour de ces corridors de véritables zones d’activité et de transformation.
G. Salah Eddine
