La technologie est le principal moteur des économies modernes. Le monde connaît actuellement une révolution qui combine intelligence artificielle et réseau 5G. Cette option n’est plus seulement un moyen de faciliter les choses, mais un impératif pour redessiner la carte de la puissance économique et de l’innovation à l’échelle internationale. Dans ce contexte, l’Algérie se trouve à un tournant historique. Pour répondre à plusieurs questions, nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec le Dr Nizar Adnani, expert algérien en intelligence artificielle, qui a partagé sa vision et une analyse approfondie de la réalité et des perspectives de ces technologies en Algérie.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine

Alger16 : Concrètement, en Algérie, quels sont les secteurs qui pourraient être le plus transformés par l’IA et la 5G ?
Dr Adnani : Il faut d’abord distinguer l’intelligence artificielle de la 5G, car ce sont deux technologies différentes et complémentaires. Pour simplifier, l’intelligence artificielle permet de collecter, trier, analyser et interpréter de très grandes quantités de données rapidement, puis de restituer les résultats sous une forme exploitable par l’utilisateur. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’IA générative, capable de produire du texte, des images, des documents, de la vidéo ou d’autres contenus.
La 5G, elle, est une technologie de télécommunication. Son rôle est de permettre de transmettre des volumes importants de données à très grande vitesse, avec une latence très faible et la possibilité de connecter simultanément un très grand nombre d’équipements. Elle ne rend donc pas directement l’IA plus «intelligente ». L’IA dépend avant tout de la puissance de calcul, des serveurs, des GPU et des infrastructures de données. En revanche, la 5G peut permettre aux données de circuler beaucoup plus rapidement entre les objets connectés, les infrastructures, les serveurs et les utilisateurs.
En Algérie, pratiquement tous les secteurs peuvent être concernés, mais certains présentent un potentiel particulièrement important : la santé et la télémédecine, l’agriculture intelligente, les hydrocarbures et l’industrie, les transports et la logistique, la formation et l’éducation, les villes et bâtiments intelligents, mais aussi la prévention des catastrophes, la gestion de l’eau et de l’énergie ou encore la surveillance des infrastructures.
L’intérêt devient particulièrement important lorsqu’on combine IA, 5G et objets connectés : des capteurs peuvent recueillir l’information sur le terrain, la transmettre rapidement, puis l’IA peut l’analyser afin d’aider à prendre une décision ou à déclencher une action presque immédiatement. Pour un pays aussi vaste que l’Algérie, cette capacité peut avoir un impact considérable.
Est-ce que l’IA risque réellement de supprimer des emplois en Algérie, ou va-t-elle surtout changer la manière dont on travaille et les compétences dont on aura besoin ?
Les deux. Il faut être réaliste : certains emplois vont disparaître et d’autres vont être réduits, notamment lorsque des tâches pourront être réalisées plus rapidement et plus efficacement par l’intelligence artificielle. Dès lors qu’une entreprise constatera qu’un processus peut être automatisé avec un gain important de temps, de productivité ou de coût, il y aura nécessairement des transformations dans ses effectifs. Mais le véritable risque concernera surtout ceux qui ne s’adapteront pas à ces nouveaux outils. Les collaborateurs capables d’utiliser l’IA pour améliorer leur performance resteront indispensables, notamment parce que nous aurons toujours besoin de compétences humaines pour superviser, contrôler, interpréter et valider ce que produisent les systèmes d’intelligence artificielle.
Nous allons donc assister simultanément à une transformation des processus de travail et des compétences recherchées. Cela changera également notre manière de définir le talent, de recruter, de sélectionner les candidats et de former les employés. La mise à niveau des compétences n’est plus une option : elle devient une nécessité.
Qu’est-ce que la 5G va réellement changer pour le développement de l’IA en Algérie ? Est-ce qu’on pouvait déjà faire l’essentiel avec les réseaux qu’on avait avant ?
Une grande partie des usages de l’IA était déjà possible avec les réseaux existants. La 5G ne crée pas l’intelligence artificielle, mais elle élargit considérablement le champ des applications possibles, notamment lorsqu’il faut connecter beaucoup d’équipements et faire circuler rapidement de grandes quantités de données. On parlait beaucoup auparavant de l’Internet des objets, l’IoT. Nous allons progressivement vers des objets qui ne seront plus seulement connectés, mais capables d’analyser leur environnement et, dans certains cas, de prendre ou d’exécuter des décisions automatiquement.
C’est là que la combinaison entre 5G, IA, objets connectés et edge computing devient particulièrement intéressante. Le edge computing permet de traiter une partie de l’information directement à proximité de l’équipement, tandis que la 5G facilite les échanges rapides avec les autres équipements et infrastructures. Pour l’industrie, l’agriculture, les transports, la santé ou les smart cities, cela ouvre des possibilités beaucoup plus importantes que celles dont nous disposions auparavant.
Est-ce que l’IA peut vraiment aider l’Algérie à diversifier son économie et à créer de la valeur en dehors des hydrocarbures ?
La réponse est clairement oui. Mais il faut aller vite. L’État réalise aujourd’hui des efforts importants dans ce domaine et il faut les accompagner par un déploiement rapide des infrastructures nécessaires afin que nos talents puissent réellement les exploiter. L’enjeu n’est pas uniquement d’utiliser l’intelligence artificielle, mais de créer de la valeur en Algérie grâce à elle : développer des entreprises, de la recherche, des solutions technologiques, des services et, à terme, une véritable capacité technologique locale.
Nous disposons de talents capables de le faire. Le risque est de les voir travailler à distance pour des entreprises étrangères ou partir directement à l’étranger si nous ne leur offrons pas localement les infrastructures, les opportunités et un environnement réglementaire suffisamment favorable.
Si nous réussissons à retenir ces compétences et à leur donner les moyens d’entreprendre et d’innover, les investissements réalisés aujourd’hui dans les infrastructures et la formation pourront produire rapidement des résultats économiques bien au-delà du secteur des hydrocarbures.
L’Algérie a une population très jeune et beaucoup d’étudiants. Est-ce que cela peut être un véritable avantage dans la course à l’IA, ou est-ce que le manque de compétences spécialisées risque de nous freiner ?
Cela peut devenir un avantage considérable. Nous sommes dans un moment technologique particulier : l’accélération récente de l’IA générative a surpris pratiquement tout le monde. Certains pays disposent évidemment d’une avance considérable, notamment les États-Unis et la Chine, mais cette technologie évolue tellement rapidement que beaucoup de positions restent encore à construire.
Pour la jeunesse algérienne, c’est donc une véritable fenêtre d’opportunités. Nous pouvons ambitionner de devenir un acteur important de l’IA en Afrique, à condition de donner à cette génération les moyens de travailler, de faire de la recherche, d’entreprendre et d’expérimenter.
Le problème n’est donc pas seulement celui du nombre de compétences spécialisées. Ces compétences peuvent se former. L’enjeu est surtout de créer un environnement suffisamment agile pour qu’elles puissent s’exprimer et rester en Algérie. Il faut évidemment un cadre et des règles, particulièrement lorsqu’il s’agit de données sensibles, mais il faut également éviter qu’un excès de contraintes ne ralentisse l’innovation.
Il faut faire confiance à cette génération, investir dans ses compétences et lui offrir un véritable terrain d’expérimentation scientifique et technologique.
Que doit faire l’Algérie, aujourd’hui, pour éviter que l’IA ne creuse les inégalités entre ceux qui savent l’utiliser et les autres ?
La priorité est l’apprentissage et la sensibilisation à grande échelle. L’IA peut effectivement créer une nouvelle fracture entre ceux qui savent l’utiliser et ceux qui restent à l’écart de cette transformation.
Nous voyons déjà des initiatives publiques destinées à sensibiliser et à former davantage de citoyens à l’intelligence artificielle. C’est une démarche importante, parce que l’accès à cette technologie ne doit pas rester limité aux ingénieurs, aux informaticiens ou à une minorité de spécialistes.
Mais l’État ne pourra pas créer seul cet équilibre. Les citoyens, les universités, les entreprises et la société civile ont également une responsabilité. Chacun doit comprendre que nous entrons dans une transformation durable du monde du travail et qu’il devient nécessaire d’apprendre continuellement.
L’objectif n’est pas que tout le monde devienne spécialiste de l’IA, mais que le plus grand nombre sache au minimum la comprendre et l’utiliser intelligemment.
Est-ce que l’Algérie est, aujourd’hui, réellement prête pour l’IA et la 5G, ou sommes-nous encore surtout dans une phase où nous adoptons des technologies développées ailleurs ?
Nous avons les compétences humaines pour développer des solutions localement, mais nous restons encore fortement dépendants de technologies et d’infrastructures produites à l’étranger.
C’est particulièrement visible au niveau du matériel : équipements télécoms, serveurs, processeurs, GPU et différentes composantes nécessaires aux infrastructures numériques. L’Algérie ne dispose pas encore d’une industrie capable de produire localement l’ensemble de ces technologies et dépend donc nécessairement de partenaires et d’équipementiers internationaux.
Cela ne signifie pas que nous devons attendre de produire nous-mêmes chaque composant avant de développer notre IA. Au contraire, nous pouvons utiliser les infrastructures internationales tout en construisant progressivement notre propre capacité technologique, notamment dans les logiciels, les modèles, les données, les services, la recherche et les applications adaptées à nos besoins.
La véritable question est donc de savoir comment passer progressivement d’un pays principalement utilisateur de technologies à un pays capable d’en concevoir et d’en produire une partie croissante.
Si on se projette dans dix ans, qu’est-ce qui pourrait concrètement changer dans la vie quotidienne d’un Algérien grâce à l’IA et à la 5G ?
Dans dix ans, mon souhait n’est pas simplement que l’Algérien utilise davantage l’intelligence artificielle. Il l’utilise déjà aujourd’hui à travers de nombreuses plateformes et solutions internationales.
Le véritable objectif devrait être qu’à cet horizon, l’Algérie soit aussi productrice de technologies. Que nous soyons capables de développer nos propres solutions, nos infrastructures critiques, nos modèles et nos services, adaptés à nos réalités économiques, linguistiques, sociales et culturelles.
L’impact sur la vie quotidienne pourra alors être considérable : santé plus accessible, services publics plus rapides, transports mieux organisés, agriculture plus performante, meilleure gestion de l’eau et de l’énergie, éducation davantage personnalisée ou encore entreprises plus productives.
Mais derrière ces usages, l’enjeu fondamental reste celui de la souveraineté technologique. Nous devons construire une stratégie qui dépasse les cinq ou dix prochaines années et nous projeter sur plusieurs décennies. L’objectif doit être de développer progressivement notre autonomie, de produire une partie croissante de notre technologie et, pourquoi pas demain, d’exporter notre savoir-faire et nos solutions vers d’autres pays, notamment en Afrique.
