
Après une longue période de tensions, Alger et Bamako renouent avec le dialogue politique et s’engagent sur la voie de la normalisation. La visite officielle du Premier ministre Sifi Ghrieb à Bamako, hier, intervient dans un contexte marqué par la volonté des deux pays de rétablir une relation fondée sur le bon voisinage, le respect mutuel et la défense de leurs intérêts communs. Une nouvelle étape qui revêt également une importance particulière pour la stabilité du Sahel.
Le déplacement du Premier ministre Sifi Ghrieb à Bamako, à l’invitation de son homologue malien Abdoulaye Maïga, constitue un nouveau jalon dans le processus de rapprochement engagé entre les deux pays. Le chef du gouvernement algérien sera porteur d’un message du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, au président de la Transition malienne, le général d’armée Assimi Goïta. Il aura également une séance de travail avec son homologue malien, après avoir été reçu par le chef de l’État malien.
Cette visite intervient quelques semaines après le déplacement d’Abdoulaye Maïga à Alger, le 24 août dernier. La succession de ces deux visites au plus haut niveau traduit la volonté des deux capitales de donner une dimension politique et institutionnelle au processus de rapprochement et de rétablir des mécanismes réguliers de concertation.
Elle intervient surtout après le rétablissement, en 2026, de plusieurs instruments essentiels de la relation bilatérale, notamment le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien entre les deux pays. Ces mesures ont constitué les premiers signes concrets d’une sortie de crise après une période de fortes tensions.
La portée de ce rapprochement dépasse, cependant, le seul cadre bilatéral. Elle renvoie à une histoire ancienne, faite de solidarité, de proximité géographique et de coopération, mais aussi au rôle particulier joué par l’Algérie dans la recherche de solutions aux crises qui ont secoué le Mali et, plus largement, l’espace sahélo-saharien.
Une longue tradition de solidarité et de médiation
Les relations entre l’Algérie et le Mali sont profondément ancrées dans l’histoire des deux peuples. La lutte anticoloniale et les premières années des indépendances avaient contribué à créer des liens particuliers entre Alger et Bamako. La proximité géographique, matérialisée par une longue frontière commune, a ensuite renforcé cette relation.
Depuis l’indépendance du Mali, l’Algérie s’est régulièrement impliquée dans les efforts visant à préserver la stabilité de son voisin. Cette implication s’est notamment traduite par plusieurs médiations dans les crises ayant affecté le nord du Mali. L’accord de cessation des hostilités signé à Tamanrasset, en 1991, le Pacte national de 1992, puis l’accord d’Alger de 2006 illustrent cette continuité de la diplomatie algérienne.
Cette tradition de médiation devait connaître une nouvelle étape avec le processus d’Alger lancé après la crise de 2012-2013. Sous la conduite de la médiation internationale dirigée par l’Algérie, les négociations entre le gouvernement malien et les mouvements du Nord ont abouti à l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, signé en 2015. Pour Alger, cette démarche reposait sur des principes constants : préserver l’unité et l’intégrité territoriale du Mali, respecter sa souveraineté et favoriser une solution politique durable. L’Algérie défendait ainsi une approche privilégiant le dialogue et la réconciliation plutôt qu’une réponse exclusivement sécuritaire.
L’Accord d’Alger avait consacré le rôle de l’Algérie comme acteur central de la médiation malienne. Pendant plusieurs années, ce cadre a constitué une référence importante dans les efforts visant à instaurer une paix durable au Mali. Mais l’évolution de la situation politique et sécuritaire malienne, notamment après les changements intervenus à Bamako, a progressivement fragilisé ce processus. La décision des autorités maliennes de mettre fin à l’Accord d’Alger, en janvier 2024, a constitué un tournant majeur dans les relations entre les deux pays.
De la crise au retour du dialogue
La rupture de l’Accord d’Alger a été suivie d’une dégradation progressive des relations. Les divergences entre Alger et Bamako se sont accentuées autour de la question du Nord malien, du rôle de la médiation algérienne et de la lecture des évolutions sécuritaires dans la région.
La crise a atteint un niveau inédit, en avril 2025, après l’incident lié à un drone malien près de la frontière. Alger avait affirmé que l’appareil avait violé son espace aérien, tandis que Bamako avait contesté cette version. La confrontation diplomatique qui s’en est suivie avait profondément affecté les relations entre les deux voisins.
Pour autant, la proximité géographique et les intérêts communs rendaient difficilement envisageable une rupture durable. Avec une frontière de plus de 1.300 kilomètres, l’Algérie et le Mali demeurent directement liés par des enjeux de sécurité, de circulation, de développement, de commerce et de stabilité régionale.
Le processus de normalisation, engagé en 2026, apparaît ainsi comme la reconnaissance d’une réalité stratégique : aucune relation durable entre deux pays voisins ne peut être construite dans la rupture permanente.
Le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien ont constitué les premiers actes de cette nouvelle séquence. La visite d’Abdoulaye Maïga à Alger, suivie de celle de Sifi Ghrieb à Bamako, vient désormais donner une dimension politique plus forte à ce rapprochement.
Pour l’Algérie, ce retour au dialogue s’inscrit également dans une vision plus large de son rôle au Sahel. Face à la multiplication des crises sécuritaires, aux menaces terroristes, aux trafics transfrontaliers et aux fragilités économiques, Alger continue de défendre la nécessité de solutions régionales fondées sur le dialogue, la coopération entre États et le respect de leur souveraineté. Cette approche prend une importance particulière alors que le Sahel connaît une profonde recomposition géopolitique. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont renforcé leur coordination au sein de l’Alliance des États du Sahel, tandis que leurs relations avec plusieurs partenaires traditionnels ont été profondément redéfinies.
Dans ce nouvel environnement, l’Algérie entend maintenir son rôle de puissance voisine et d’acteur diplomatique capable de dialoguer avec les différentes parties. Le Mali occupe, à cet égard, une position particulière. Sa situation géographique en fait un acteur central de l’espace sahélien et un voisin stratégique pour l’Algérie. La stabilité de son territoire est directement liée à la sécurité des régions méridionales algériennes et à la maîtrise des flux transfrontaliers.
La reprise du dialogue entre Alger et Bamako peut donc ouvrir la voie à une coopération plus étroite dans plusieurs domaines : sécurité des frontières, échanges commerciaux, transports, énergie, infrastructures, développement des régions frontalières, mais également coopération culturelle et humaine. Il ne s’agit pas pour autant de considérer que toutes les divergences ont disparu. Le retour des relations diplomatiques constitue davantage un point de départ qu’un aboutissement. La confiance devra être reconstruite progressivement, à travers des contacts réguliers et des actions concrètes.
La visite de Sifi Ghrieb intervient précisément dans cette logique. Elle donne aux deux gouvernements l’occasion de transformer le rapprochement diplomatique en une dynamique durable de coopération. Elle constitue aussi un message politique : malgré les crises et les divergences, la proximité historique et géographique entre les deux pays impose de préserver les canaux du dialogue.
Pour Alger, renouer avec Bamako signifie également réaffirmer une constante de sa diplomatie : privilégier la concertation, défendre la souveraineté des États et rechercher des solutions politiques aux crises régionales.
Pour Bamako, la reprise des échanges avec un voisin aussi important ouvre également de nouvelles possibilités de coopération et de dialogue.
Ainsi, après plusieurs années marquées par la médiation, la coopération, puis une crise diplomatique particulièrement aiguë, l’Algérie et le Mali semblent désormais avoir choisi de revenir au langage de la diplomatie.
La visite du Premier ministre Sifi Ghrieb pourrait ainsi constituer le point de départ d’une nouvelle phase des relations algéro-maliennes. Une phase où le passé ne sera pas oublié, mais où les intérêts communs, le bon voisinage et la stabilité du Sahel pourraient reprendre le dessus.
Dans une région confrontée à de multiples défis, le retour du dialogue entre Alger et Bamako dépasse donc la seule relation bilatérale. Il constitue un signal en faveur de la concertation régionale et rappelle que, dans le Sahel, la stabilité passe aussi par la capacité des États voisins à maintenir ouverts les canaux de communication.
G. Salah Eddine
