
Il y a des écrivains qui laissent leurs livres parler pour eux. Et puis, il y a ceux dont la parole médiatique finit par prendre le dessus sur l’œuvre. Boualem Sansal semble, aujourd’hui, s’inscrire dans cette seconde logique.
Quelques mois après la publication de La Légende, récit consacré à son incarcération en Algérie, l’écrivain revient régulièrement dans l’actualité à travers des déclarations toujours plus provocatrices. Invité, le 18 septembre sur Radio J, il a affirmé que le président Abdelmadjid Tebboune était « Hitler en pire », avant de reconnaître, après la remarque de la journaliste, qu’une telle comparaison ne pouvait pas réellement être faite. Il a expliqué que « c’est la colère » qui l’avait conduit à cette déclaration.
Une nouvelle formule choc, donc, qui aura rapidement relancé le cycle médiatique autour de son nom. Mais une question demeure : lorsque le livre ne suffit plus à occuper l’espace médiatique, faut-il nécessairement revenir à la provocation pour continuer à faire parler de soi ?
Quand le livre laisse place à la polémique
La Légende, publié chez Grasset, le 2 juin 2026, avait bénéficié d’une importante campagne de promotion. Le tirage initial avait atteint 150.000 exemplaires et Hachette Livre avait accordé à l’auteur un à-valoir d’un million d’euros. Selon NielsenIQ BookData, le livre s’était vendu à 48.000 exemplaires, au 20 août.
L’ouvrage avait pourtant connu un démarrage important, avec près de 17.000 exemplaires vendus durant sa première semaine, avant de sortir rapidement du Top 5 des ventes en France.
Ces chiffres peuvent naturellement être interprétés différemment par l’auteur ou son éditeur. Ils témoignent cependant d’une forte exposition médiatique autour du livre. Et, quelques mois après sa sortie, ce n’est plus seulement l’ouvrage qui fait parler : ce sont surtout les déclarations de son auteur sur l’Algérie.
L’Algérie, toujours au centre
Pourtant, Sansal n’est pas un observateur étranger arrivé de l’extérieur pour découvrir ce pays. Il est né en Algérie, y a suivi des études d’ingénieur, obtenu un doctorat d’économie et commencé sa carrière. Il a également exercé les fonctions de haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie à Alger, avant d’être limogé en 2003.
Son parcours est donc profondément lié à l’Algérie. C’est dans ce pays qu’il a grandi, étudié, travaillé et construit les premières bases de son parcours intellectuel et professionnel. C’est précisément ce parcours qui rend d’autant plus frappant le contraste avec certaines de ses prises de parole actuelles. Critiquer un pouvoir, dénoncer des dérives ou exprimer un désaccord est une chose. Mais réduire sans cesse son pays d’origine à ses seules failles, ses conflits et ses condamnations en est une autre.
À force de revenir sur ses griefs et ses accusations, Sansal donne ainsi le sentiment d’avoir fait de l’Algérie le principal décor de sa confrontation avec le pouvoir et le principal sujet de ses interventions médiatiques.
De l’écrivain… personnage médiatique
La liberté de parole appartient naturellement à l’écrivain comme à tout citoyen. Mais la liberté de ton ne dispense pas de la responsabilité des mots. La comparaison avec Hitler, reconnue ensuite comme impossible à établir par son propre auteur, illustre jusqu’où peut aller la surenchère verbale lorsqu’elle devient le ressort principal d’une intervention médiatique.
Le problème n’est donc plus seulement ce que Sansal écrit, mais la place progressivement occupée par la polémique autour de son œuvre. Lorsque les déclarations fracassantes prennent le dessus sur les livres, l’écrivain risque de devenir lui-même le spectacle médiatique. Et c’est peut-être là que se trouve le paradoxe : plus Sansal multiplie les attaques contre son pays d’origine, plus son image publique semble se construire autour de la polémique plutôt qu’autour de la littérature.
Une reconnaissance qui ne doit pas effacer les origines
Sansal est aujourd’hui reconnu dans certains cercles littéraires français et européens. Il a notamment été élu à l’Académie française, en janvier 2026, après avoir reçu plusieurs distinctions littéraires en France et en Europe. Mais une reconnaissance acquise ailleurs ne devrait jamais conduire à effacer ce qui a précédé. Avant les distinctions, les prix et les consécrations, il y a eu un homme formé en Algérie : un homme qui y a grandi, y a étudié, y a travaillé et y a appris les premières choses qui lui ont permis de construire son parcours. Il est reconnu là où l’on veut bien le reconnaître et là où certains choisissent aujourd’hui de mettre en avant sa voix lorsqu’elle sert leur lecture de l’Algérie. Mais aucune reconnaissance extérieure, aussi prestigieuse soit-elle, ne peut effacer cette réalité première : c’est dans son pays d’origine qu’il a reçu une partie essentielle de ce qui lui a permis de devenir l’homme et l’écrivain qu’il est devenu.
Savoir écrire, penser et s’exprimer est d’abord le fruit d’une formation, d’une histoire et d’un environnement. Tout ce bagage acquis, il fallait le nier ou le minimiser, après qu’on lui a fait croire qu’il était un intellectuel et qu’il avait droit à un siège à l’A-ca-dé-mie française, ce qui a fait de lui un Im-mor-tel… à cette promotion l’académicien ne se sent pas de joie, et pour montrer son envergure, sa classe, son ingratitude, il ouvre un large bec, et déverse sa diatribe contre son formateur… L’instigateur s’en saisit et dit : Mon bon Monsieur l’académicien, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Car les honneurs peuvent être décernés ailleurs, les livres publiés ailleurs et la reconnaissance construite ailleurs. Mais les origines, elles, ne s’effacent pas. ALGER 16
