Sanaa Ghotbi est une activiste suédoise inspirante, engagée aux côtés de son partenaire Benjamin Ladraa dans la campagne « Bike for Western Sahara ». Ensemble, ils parcourent l’Algérie à vélo pour sensibiliser le public à la lutte du peuple sahraoui pour l’autodétermination et les droits humains. Leur aventure, qui les mènera jusqu’aux camps de réfugiés de Tindouf, symbolise leur détermination à mettre en lumièrela situation des Sahraouis. En partageant leurs rencontres et leurs expériences, Sanaa et Benjamin incitent chacun à croire en un avenir plus juste et à agir pour la liberté et la dignité humaine.
Alger16 a eu l’honneur d’échanger avec Mme Ghotbi, qui nous offre un aperçu précieux de sa mission, du contexte général de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et de ses motivations.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Comment percevez-vous la récente décision de la CJUE qui limite les accords commerciaux entre l’UE et le Maroc concernant le Sahara Occidental ? Pensez-vous que cette décision aura un impact significatif sur la reconnaissance internationale de la lutte sahraouie pour l’autodétermination ?
Il s’agit d’une victoire historique et capitale pour la RASD et le peuple sahraoui, marquant la fin d’une longue bataille juridique au sein de l’Union européenne. La CJUE a finalement rendu sa décision définitive en faveur du Sahara Occidental, affirmant que seuls les Sahraouis, en tant que peuple autochtone, ont le droit de décider de la manière dont leurs ressources naturelles doivent être exploitées. Les accords que l’UE avait conclus avec le Maroc, incluant le Sahara Occidental, ont ainsi été jugés illégaux. Toutefois, il est essentiel de noter que d’autres acteurs, outre l’UE, importent des ressources volées du Sahara Occidental. Parmi eux, le Mexique et l’Inde, qui figurent parmi les plus grands importateurs de phosphates volés, ainsi que le Japon, qui importe des poulpes capturés illégalement. Nous espérons que cette décision de la CJUE influencera également ces pays à mettre fin à l’exploitation des ressources naturelles du Sahara Occidental.

Le régime marocain a toujours rejeté les décisions comme celle de la CJUE. Le chef de la diplomatie marocaine a qualifié ce jugement de «non-événement». Quelle est votre opinion sur cette réaction ? Comment anticipez-vous qu’ils tenteront de saper davantage les efforts sahraouis en faveur de l’indépendance, notamment sur la scène internationale ?
Je pense que le Maroc cherche à minimiser la portée de cette décision judiciaire, car il est bien conscient de son importance. Sa stratégie pour affaiblir la lutte du Sahara Occidental pour la libération est multiple et inclut notamment la volonté de garder cette question sous silence. C’est pour cette raison que les Marocains interdisent l’accès des journalistes aux territoires occupés et empêchent les organisations de défense des droits humains de mener leurs activités au Sahara Occidental. Ils continueront de tenter d’écarter cette question de l’agenda international, mais nous, en tant qu’activistes des droits humains, persévérerons dans nos efforts pour mettre en lumière cette cause, jusqu’à ce que le Sahara Occidental obtienne sa liberté.
Comment la narration imposée par le Makhzen et ses actions influencent-elle la situation sur le terrain, en particulier dans les territoires occupés du Sahara Occidental ?
L’occupation du Sahara Occidental par le Maroc entraîne une éradication totale des droits civils, des droits de l’homme et de la société civile. Les Sahraouis sont victimes de discrimination tout au long de leur vie, que ce soit à l’école, sur leur lieu de travail ou dans la rue. Il leur est interdit de former des organisations, de pratiquer le journalisme, de manifester, de hisser leur drapeau ou même d’ériger leurs tentes traditionnelles. Nous avons de nombreux amis sahraouis dans les territoires occupés, et la plupart d’entre eux décrivent la vie sous occupation comme étant insupportable.
Pouvez-vous nous donner un aperçu de la situation actuelle au sein des camps de réfugiés de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), en particulier en ce qui concerne les conditions humanitaires et la solidarité internationale ?
Depuis la reprise de la guerre en 2020, les Sahraouis qui vivaient dans les territoires libérés ont de nouveau été contraints de se réfugier, ce qui, bien sûr, met à rude épreuve une situation déjà extrêmement précaire dans les camps de réfugiés.
En raison de la guerre en Ukraine et de la crise économique, le Programme alimentaire mondial a décidé de réduire de 75% l’aide destinée aux camps sahraouis, une situation extrêmement critique puisque de nombreux réfugiés souffraient déjà de malnutrition sévère. Il y a à peine quelques semaines, une inondation a frappé les camps et le Croissant-Rouge sahraoui nous informe qu’à cause du déficit alimentaire, ils ne disposent pas de suffisamment de nourriture pour faire face à de telles catastrophes. À l’échelle mondiale, nous observons des signes alarmants tels que la présence du Maroc au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU et le refus des puissances occidentales de soutenir les victimes du génocide en Palestine. Cela signifie que, en tant que mouvement de solidarité, nous devons redoubler d’efforts pour rappeler à chacun l’importance de la justice pour tous et de la lutte contre l’occupation.
À votre avis, comment le mouvement d’activisme sahraoui a-t-il évolué ces dernières années,
tant au niveau interne qu’en termes de plaidoyer international ?
Après avoir voyagé pendant plus de deux ans à travers 25 pays, nous avons observé que le mouvement de solidarité internationale s’intensifie dans de nombreux États. Nous avons été surpris de découvrir des groupes de solidarité dans des pays comme le Japon et le Timor oriental. Nous avons rencontré des étudiants sahraouis en Corée du Sud et avons été stupéfaits par l’organisation du mouvement de solidarité en Italie. La prise de conscience mondiale concernant la question du Sahara occidental ne cesse de croître, et nous sommes heureux de contribuer à cette sensibilisation grandissante.
De nouveaux groupes de solidarité se créent dans davantage de pays. Par exemple, le groupe que nous avons rencontré au Japon, fondé en 2019, a commencé à organiser des tournées de conférences sur le Sahara occidental et à faire pression sur leur gouvernement. Traditionnellement, une grande partie du mouvement s’est enracinée dans le monde hispanophone, notamment en Espagne, mais aussi en Italie.
Nous voyons désormais la nécessité de forums de solidarité pour les groupes émergents en Asie, dans le Pacifique et ailleurs.
Quels sont les changements-clés qui ont, selon vous, renforcé la cause sahraouie ?
Depuis les accords d’Abraham, l’alliance du Maroc avec les sionistes a pris plus d’importance, bien qu’en vérité elle remonte à plusieurs décennies. De nombreuses personnes réalisent aujourd’hui que le Maroc soutient les criminels sionistes tout en occupant et commettant des crimes au Sahara Occidental. Cela nous donne l’occasion, en tant que mouvement, de montrer que la liberté de la Palestine est liée à celle du Sahara Occidental. Lorsque les pays occupants collaborent, cela offre aux peuples occupés et au mouvement de solidarité une chance de s’unir et de collaborer contre l’occupation.
Avec la décision importante des Nations unies concernant le Sahara Occidental attendue prochainement, quelles sont vos attentes ? Pensez-vous que l’ONU adoptera une position plus affirmée en faveur de l’organisation d’un référendum d’autodétermination ?
Après avoir constaté l’impuissance de l’ONU face au génocide en cours à Ghaza, nous n’avons guère foi en la capacité du Conseil de sécurité à prendre des mesures significatives. Deux des membres permanents, les États-Unis et la France, sont largement favorables à l’occupation marocaine. Et à moins que nous ne parvenions à exercer une pression suffisante sur ces États, peu de choses changeront concernant le rôle de l’ONU.
Quelle est votre perception de la position de l’Algérie à l’égard de la RASD ?
Nous sommes très heureux et impressionnés par la position de longue date de solidarité et d’amitié qu’a adoptée l’Algérie envers la RASD et le peuple sahraoui. Nous savons que l’Algérie a traversé sa propre révolution contre le colonialisme français, ce qui a inculqué au peuple algérien un profond sens de la solidarité envers les colonisés, sentiment que l’on retrouve dans ses positions diplomatiques. Nous espérons que d’autres pays suivront l’exemple de l’Algérie et adopteront des positions aussi fondées sur des principes de liberté des peuples.
Vous entamez votre visite en Algérie. Quel est votre programme et quels sont les objectifs que vous souhaitez réaliser à travers cette visite ?
Nous restons dans la capitale pendant quelques semaines afin de préparer notre long voyage à travers l’Algérie. Nous allons parcourir en vélo plusieurs villes telles qu’Alger, Blida, Chlef, Mostaganem, Oran, Tlemcen, Aïn Sefra, Béni Ounif, Béchar et Tindouf, ainsi que de nombreux villages sur notre chemin d’Alger jusqu’aux camps de réfugiés sahraouis. Dans chaque ville et village, nous espérons discuter avec les habitants de la situation dans les moukhayamat et échanger sur la manière dont nous pouvons continuer à soutenir la lutte pour l’autodétermination du peuple sahraoui. À notre arrivée dans les camps, nous organiserons une conférence internationale et une tournée à vélo, pour laquelle nous avons invité toutes les personnes que nous avons rencontrées au cours de nos deux années de voyage à travers le monde. Nous espérons que de nombreux Algériens se joindront à nous dans les camps afin que nous puissions tous exprimer notre solidarité avec le peuple sahraoui.
Rien que l’idée que vous allez traverser l’Ouest de l’Algérie à vélo est très inspirante et impressionnante. Cela représente environ 2 000 km. Quelle est la symbolique de cette action spécifique ?
En parcourant l’Algérie à vélo, comme nous l’avons fait dans d’autres pays, nous montrons que nous sommes prêts à sacrifier notre confort pour la libération du Sahara Occidental. Nous avons quitté nos emplois et sommes éloignés de notre pays d’origine, la Suède, et de nos familles depuis plus de deux ans. Nous avons affronté de nombreux défis sur la route, pourtant, aucun de nous deux n’est Sahraoui, bien que beaucoup le pensent en entendant mon prénom. Lorsque nous expliquons aux gens que nous sommes Suédois et que cela fait longtemps que nous nous dévouons à cette cause, ils réalisent l’importance cruciale du Sahara Occidental, car nous avons choisi de lui consacrer nos efforts.
La route à travers l’Algérie sera joyeuse, car nous allons rencontrer un peuple accueillant avec des cultures fascinantes et des gens hospitaliers. Elle sera également très difficile car nous allons traverser le grand désert du Sahara. Mais nous attendons cela avec impatience !
G. S. E.
