Mustapha Benfodil est une figure captivante du monde littéraire, dont l’engagement va bien au-delà de la simple promotion des livres. Avec une sensibilité rare, ce littéraire de renom, cherche à rendre la lecture vivante et accessible. Sa démarche est audacieuse, cherchant non seulement à éveiller une curiosité intellectuelle mais aussi à renforcer la dimension personnelle et émotive de la lecture. Pour M. Benfodil, les livres sont bien plus que des objets culturels : ils sont des ponts vers la compréhension et le lien social, une vision qu’il partage avec chaque génération.
Alger16 a eu l’opportunité de s’entretenir avec l’écrivain et journaliste, explorant des aspects variés de son engagement envers la littérature et la culture. Au fil de cet échange, il a abordé des questions clés, de l’importance de la lecture dans la société contemporaine à l’évolution des préférences littéraires, offrant ainsi un aperçu enrichissant et inspirant pour nos lecteurs.

Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Comment décririez-vous votre démarche littéraire et artistique ?
Si je devais absolument choisir une étiquette sous laquelle je rangerais ma modeste production littéraire et son esthétique d’ensemble, je dirais « Pop Littérature ». Cela est suggéré d’ailleurs dans un de mes romans, en l’occurrence « Archéologie du chaos [amoureux] » (Barzakh, 2007). La formule « Pop littérature » m’a été inspirée par « Pop’ Philosophie » de Gilles Deleuze. J’ai exploré également cette notion de « Pop Philosophie » en lisant un philosophe contemporain que j’aime beaucoup : Mehdi Belhadj Kacem. Ce que j’entends par « Pop Littérature », pour aller vite, c’est le fait de mixer « pop culture » à la sauce algérienne et avant-gardes littéraires.
Certains critiques universitaires classent volontiers mon travail dans la catégorie « écriture expérimentale » et ça me va très bien aussi. D’autres me rapprochent de la mouvance dite du « roman post-moderne ». On m’a rangé aussi dans « d’extrême-contemporain », formule que l’on doit à l’écrivain Michel Chaillou. Moi je dirais simplement « contemporain ». Je me réclame, en effet, du vaste champ des « écritures contemporaines » comme on dit « art contemporain ». Ce qui caractérise en premier lieu mon écriture, c’est l’hybridité. Hybridité à la fois générique, stylistique et linguistique. C’est aussi une écriture du foisonnement. Visuellement, c’est une prose fragmentaire. Sur le plan typographique et syntaxique, c’est assez éclaté. Dans mon esprit, la narration est un jeu de construction. Un puzzle. Autre élément structurel récurrent : la place du métalittéraire dans tous mes textes, j’entends par là le fait de retrouver toujours dans tous mes romans ou presque une sorte de contre-narration qui interroge le texte qui se déploie sous vos yeux. Dans mon dernier roman, « Terminus Babel » (Barzakh, Macula, 2023), il y a ces séquences qui se déclinent sous le titre générique « Making Of » où on rentre par bribes dans la cuisine littéraire du personnage de l’écrivain et son travail de composition en vaquant à l’écriture de son roman intitulé « K’tab ». Pour moi, c’est une manière d’introduire un regard introspectif sur l’œuvre et de dévoiler en partie sa mécanique secrète. C’est en même temps un moyen d’établir une distance « brechtienne », un regard critique, avec le récit, quitte à rompre le contrat fictionnel avec le lecteur.
L’Algérie, son histoire et sa complexité sont souvent au centre de vos récits. Quelles sont, selon vous, les thématiques qui restent encore insuffisamment explorées dans la littérature algérienne contemporaine, et pourquoi ?
Je ne suis pas en mesure de dire quelles sont les thématiques que les auteurs algériens doivent traiter en priorité ni donner une consigne dans ce sens. Chacun est libre d’écrire sur les sujets qu’il estime être pertinents ou qui font sens pour lui, quitte à refléter une préoccupation ou un intérêt qui ne soient pas partagés par le plus grand nombre. De mon point de vue, les écrivains sont avant tout comptables des formes artistiques qu’ils proposent et de la qualité de leur travail sur le narratif et sur le langage qui est leur premier « médium ».
Dans une œuvre littéraire, ce n’est jamais le sujet ni le propos qui priment mais d’abord l’écriture, le travail sur le style, la « mise en scène » du texte, le dispositif narratif ainsi que les techniques mises en œuvre en composant leur récit.
Si manque il y a, c’est surtout au niveau de la diversité des genres littéraires et des collections qui leurs sont dédiées. Bien que la production littéraire en Algérie soit extrêmement riche et dense, j’estime que nous manquons encore de véritables romans de genre par exemple. Nous produisons très peu de polars, très peu de romans de science-fiction, de romans fantastiques, psychologiques ou historiques. Il commence à y avoir un léger essor du « fantasy », et avec le phénomène Sarah Rivens, on a vu exploser tout d’un coup la « Dark romance».
Ces productions gagneraient à être accompagnées et encouragées par la création de collections dédiées au niveau de nos maisons d’édition. Je préconise également d’encourager la BD et le roman graphique. Je recommande vivement également de créer une ou deux maisons consacrées à l’écriture dramatique, ou bien de créer des collections « théâtre ». Il ne faut pas oublier que l’écriture théâtrale est un genre littéraire à part entière, et puisque vous parlez des thématiques que la littérature doit prendre en charge, il faut être attentif à ce qui se fait dans le théâtre ou vous avez tout un éventail de sujets qui sont traités par le biais des productions dramatiques et qu’on ne retrouve pas forcément dans la fiction romanesque.
A titre d’exemple, un thème comme celui des harraga sur lequel j’ai réalisé pas mal d’enquêtes en tant que journaliste, c’est à travers le théâtre que je l’ai traité et pas le roman. Je fais ici référence à ma pièce « De mon hublot utérin je te salue humanité et te dis blablabla » que j’ai écrite en 2009 et qui a été ensuite créée en France en 2011.
Votre écriture est souvent décrite comme provocatrice et subversive. Selon vous, quels sont les rôles de la provocation et de l’engagement dans la littérature d’aujourd’hui ?
Force m’est d’avouer que mon écriture a souvent donné cette impression d’être, en effet, provocatrice et subversive. Cela est particulièrement valable pour deux de mes romans, à savoir « Zarta » (Barzakh, 2000 ; « zarta » étant une déclinaison algérienne du verbe « déserter ») et « Archéologie du chaos [amoureux] ». Mais pour qui se donnerait la peine de les lire et de les analyser attentivement, il réalisera assez rapidement que ce sont, avant tout, des œuvres satiriques qu’il faut lire au second degré.C’est de l’humour noir, mais ça ressemble beaucoup plus à de l’humour potache. C’est plein de grossièretés, mais c’est pas vraiment violent. Au fond, c’est plein de tendresse. Cette écriture est surtout le reflet d’une époque.
Ce n’est pas dans mon tempérament d’écrire pour provoquer ou pour choquer. Au contraire, je suis extrêmement sensible à la douceur et à la bienveillance. D’ailleurs, il y a eu un tournant dans mon parcours, à partir notamment de « Body Writing » (Barzakh, 2018) où je me suis tourné vers une écriture plus personnelle et plus intimiste. L’aspect subversif de mon écriture était surtout dicté par des considérations d’atmosphère et de profil actanciel des personnages. Ce sont les situations et les caractères qui orientent au premier chef l’écriture et déterminent sa tonalité générale.
C’est vrai que l’étiquette d’écrivain sulfureux m’est un peu restée. Aujourd’hui, je ne dirais pas que je me suis assagi, mais je ne fais plus de cette peinture sociale naturaliste une obsession. Et pour répondre à la deuxième partie de votre question, je ne vois pas de lien organique entre engagement et provocation. Je ne suis pas le moins du monde adepte de la provocation gratuite, et je ne pense guère que cela soit nécessaire pour faire « passer un message » comme diraient les partisans de la littérature de propagande. Cela dit, cela peut constituer un ingrédient marketing assez efficace pour qui veut faire le buzz. C’est connu : rien de tel qu’un scandale, un peu de bruit autour d’une œuvre pour la faire écouler. Mais je ne suis pas du tout adepte de ce genre de stratégies.
Les habitudes de lecture des Algériens, en particulier des jeunes lecteurs, semblent connaître une mutation marquée : l’anglais prend une place grandissante, les romans philosophiques suscitent un intérêt renouvelé et les ouvrages de développement personnel connaissent un essor impressionnant. Dans ce contexte, pensez-vous que ces nouvelles tendances de lecture révèlent une quête de sens dans une société en transition ?
Les goûts en matière de lecture sont forcément divers et l’idéal serait qu’il y ait une offre éditoriale assez riche pour y répondre. Je n’ai pas fait d’enquête de lecture pour dresser une cartographie rigoureuse des tendances lourdes en matière de lecture, et une esquisse une sociologie du lectorat.
De ce que j’observe, je note qu’il y a un engouement certain pour tout ce qui touche à l’histoire de l’Algérie, en particulier celle de la Guerre de Libération nationale ainsi que pour la littérature de témoignage. Et je relève aussi avec bonheur que l’intérêt pour la littérature pure, en particulier le roman, ne s’est jamais démenti, et ce, dans les deux langues. Pour le reste, je n’ai pas vraiment de repères.
Je me désole de voir plusieurs librairies mettre la clé sous la porte. A quoi ajouter l’éternelle problématique du prix du livre. Cela n’aide pas à la démocratisation du livre. Je reste persuadé que c’est en diversifiant les voies d’accès au livre, en encourageant la lecture publique, en mettant un peu d’évènementiel, un peu d’animation dans les bibliothèques publiques, y compris les petites bibliothèques communales, et en dotant les bibliothèques universitaires de budgets d’acquisition suffisamment conséquents, qu’on pourra réconcilier les algériens avec la lecture. C’est un vrai sujet de politique publique, et c’est un enjeu sociétal majeur, la lecture et l’accès aux bouquins.
Comment percevez-vous le rôle des réseaux sociaux et des plateformes en ligne dans la diffusion des idées, surtout dans un pays comme l’Algérie ?
Les réseaux sociaux et les plateformes numériques sont une excellente nouvelle et une superbe opportunité pour les créatifs de tout bord. Et c’est forcément un précieux moyen de diffusion pour les auteurs. Je lis quotidiennement sur Facebook des posts de haute facture littéraire, que ce soit en poésie, en forme de chronique, de récit narratif ou de punchline pamphlétaire. C’est un fait : il y a énormément de talents littéraires en Algérie. Mais comme l’industrie et l’écosystème du livre sont en crise depuis la pandémie, il est difficile de publier tout ce beau monde. Il y a un embouteillage devant les maisons d’édition. Du coup, les réseaux sociaux, les blogs, les plateformes numériques constituent un remarquable moyen alternatif pour permettre à ces talents de s’exprimer en attendant de publier leurs œuvres dans les circuits traditionnels.
D’où tirez-vous votre inspiration pour des récits aussi engagés ?
De mes filles. Leïla et Nina sont ma boussole. Parce que je m’attache beaucoup à penser au monde qu’on a fabriqués pour nos enfants. Certes, ils et elles ne vont pas rester d’éternels assistés, mais j’ai toujours considéré depuis que je suis papa qu’il était de mon devoir de leur donner des clés pour comprendre. Ce n’est pas un mode d’emploi, attention. Donc ma première source d’inspiration et d’engagement, ce sont d’abord elles : Nina et Leïla. Ce sont elles qui me guident tous les matins dans ma quête. Ce sont elles qui me fixent le cap, me donnent le sens et le courage. Plus généralement, c’est de mon vécu d’Algérien que je puise tous les thèmes et tous les mots qui peuplent mes bouquins. Je me revendique comme un auteur profondément habité par ce pays, l’Algérie, par cette ville, Alger, et par les autres villes où j’ai vécu, Boufarik, la ville où habite encore ma maman, et Relizane, ma ville de naissance, celle où est enterré mon père.
Ce qui me nourrit, c’est aussi mon travail de journaliste. Mes trente années de métier en tant que reporter (j’ai commencé au Soir d’Algérie à l’été 1994 avant de rejoindre Liberté ensuite El Watan où j’exerce depuis 2007) ont remarquablement décuplé ma surface de contact tactile avec ma société. Je serais incapable de produire ni de concevoir une littérature « hors sol ». Pour moi, une bonne littérature, c’est une littérature qui respire. C’est un bout de papier avec une odeur, une saveur ; c’est un texte qui émet du son, qui jacasse, qui bruisse. C’est ça pour moi « l’authenticité ». C’est une littérature incarnée, qui a une âme, avec des paysages sociaux ; qui est ancrée dans un bout de terroir, un quartier, unlit d’oued, un flanc de montagne. Sinon, ça serait juste une purée de mots incolore et inodore, une langue morte, une prose semblable à ces textes générés artificiellement par des logiciels type ChatGPT. Au mieux un exercice de style.
Comment évaluez-vous la scène littéraire algérienne actuelle ?
Dans ce que je lis, il y a énormément de qualité. Sincèrement, la scène littéraire DZ est d’une formidable vitalité. Pour n’oublier personne, je ne vais pas citer de noms. Mais je lis tous les jours des auteurs algériens, et c’est un réel bonheur, cette richesse et cette étonnante diversité des Lettres algériennes. Donc sur le plan des individualités, c’est riche, c’est vivant, il y a énormément d’audace et de créativité. Les talents sont là et il y en a à profusion.
En revanche, le paysage littéraire dans son ensemble est en travaux pour rester poli. Les auteurs seuls ne suffisent pas à construire une scène littéraire. Il faut tout un écosystème autour de la chaîne du livre. Il faut une industrie. Il faut des critiques, des sites spécialisés, des revues littéraires, des prix littéraires, des festivals. Des mouvements de traduction aussi. Tout le monde me répète gentiment que je suis un écrivain qui compte dans ce pays, et pourtant, aucun de mes romans ni de mes pièces de théâtre ne sont traduits vers l’arabe. Si bien que j’ai résolu de tenter l’aventure de l’écriture en arabe. J’ai déjà commencé avec de petits textes de poésie. Si Dieu me prête vie, je composerai dans un avenir proche un roman en langue arabe. Ce n’est pas pour m’apitoyer sur mon sort, c’est juste une illustration du boulot qui nous reste à accomplir pour donner plus d’envergure à cette scène littéraire algérienne.
En recherchant l’intérêt que la société algérienne contemporaine porte à la littérature et à la lecture, on observe une désaffection croissante pour ces pratiques. Selon vous, quelles en sont les causes profondes ? Quelles mesures concrètes pourraient être envisagées pour raviver cet intérêt et promouvoir la culture littéraire auprès des nouvelles générations ?
Cela passe dans une très large mesure par l’école. A l’étranger, où qu’on m’invite, on m’organise immanquablement des rencontres avec des élèves, pour animer des ateliers d’écriture, des Master Class, dans des écoles… Ici, il y a une coupure incompréhensible entre les écrivains et l’école. Je n’arrive pas à m’expliquer cette fracture entre le monde de l’éducation et le monde littéraire.
Même si les libraires et les auteurs dénoncent une dégradation des ventes et un intérêt de moins en moins présent pour la littérature, des événements comme le SILA connaissent un très grand succès. Un commentaire ?
Je ne peux pas m’avancer sur le niveau de ventes en librairie. J’ignore quels sont les livres, les auteurs et les disciplines qui vendent le plus ou qui vendent le moins. Ce que je peux noter avec certitude, en revanche, c’est une baise dans le pouvoir d’achat des Algériens de manière générale, et cela se répercute sur le «budget livres». Moi, personnellement, je ne peux plus me permettre d’acheter autant de livres que je voudrais ; Je suis obligé de faire des choix pour des considérations budgétaires. Je me rabats de plus en plus sur les « second hand », les livres d’occasion. Et cela explique à contrario le succès populaire du SILA, d’abord parce que les livres y sont réputés moins chers, ensuite parce que le SILA, ce n’est pas uniquement le livre. Ce n’est pas un évènement élitiste. Le SILA est un extraordinaire moment de communion entre les Algériens, un peu comme Riadh El Feth ou la Promenade des Sablettes. On y va pour se retrouver entre « compatripotes » qui affluent de toutes les wilayas. Ce qui me frappe et m’émeut chaque fois que j’y vais, c’est que, en observant les processions de visiteurs au moment de quitter la Safex pour prendre le tram ou le bus, on remarque qu’ils ont chacun un sac en plastique avec au moins un livre à l’intérieur. Parmi eux, beaucoup ont dû se saigner aux quatre veines pour offrir des manuels, des livres parascolaires ou des classiques de la littérature universelle à leurs mômes afin qu’ils puissent étudier. Ils ont tout mon respect.
Comment la diaspora et les écrivains algériens en exil influencent-ils le paysage littéraire du pays ?
Je ne saurais dire quelle est la réception faite en Algérie à la littérature diasporique. Ce que je peux dire est que cette littérature produite par les écrivains issus de l’immigration algérienne, en France particulièrement, est profondément habitée par l’Algérie. Longtemps elle était davantage centrée sur des thèmes liés aux problématiques de l’immigration algérienne en France : les questions de l’identité et de l’intégration, les affres de l’exil, le racisme, etc…
Ce que je peux dire aussi, c’est que ce n’est pas du tout une littérature exotique ou exotisante ; elle a un ancrage fort parce que ces auteurs, comme beaucoup d’Algériens installés sur l’autre rive, ont tous une part d’Algérie en eux et ont tous leur « little algeria » dans leur cuisine. Cela dit, le regard qu’ils posent sur le pays est assez différent, et les récits qu’ils fabriquent sont des récits de tension entre deux cultures profondément marquées aujourd’hui encore par le poids de l’histoire coloniale.
Ou situer la littérature algérienne aujourd’hui par rapport à d’autres littératures ?
L’Algérie a une longue tradition littéraire, en particulier dans le roman pour ne citer que la période moderne. C’est une littérature pleine de vitalité, que ce soit en langue arabe ou en langue française. C’est aussi une littérature, dans l’ensemble, qui est assez exigeante sur le plan formel. Elle est marquée par tous les courants engendrés par la modernité littéraire. Il est à remarquer aussi que, globalement, c’est une « littérature d’auteur » comme on dit « cinéma d’auteur » en opposition au cinéma commercial.
Ce n’est pas une littérature de divertissement. Elle résiste aux sirènes du marché. Elle parle de sujets graves. Peut-être qu’à l’avenir, nous aurons, parallèlement à cette littérature exigeante, une production plus « légère », grand public, et pour ça, il faut des niches favorisant le « roman de genre ». Qu’on s’entende bien : je ne suis pas en train de plaider pour le divertissement ou pour une littérature « Netflix ». Je suis simplement en train de dresser un constat.
Quelle est, selon vous, la mission ultime de votre écriture ?
D’apprivoiser la mort. C’est dit dans « Body Writing ». C’est de laisser une trace, documenter le réel sous un prisme subjectif, et faire de la place aux « micro-récits » et aux histoires des gens ordinaires, à l’ombre de la Grande Histoire et du « roman national ». Pour autant, ce que je fais ne relève pas esthétiquement de l’écriture documentaire. Ce n’est pas non plus une écriture de témoignage. Certes, le matériau reste le réel, dans toute son effervescence et sa fureur. Mais le travail sur le langage, sur la forme, restent mon obsession première. Le challenge que je poursuis à l’heure actuelle, au crépuscule de ma modeste « carrière littéraire » (je boucle 56 ans aujourd’hui), est d’arriver à une écriture dépouillée et apaisée, sans que ça soit forcément de « l’écriture blanche » à la Camus. Mon rêve, c’est vraiment d’arriver à une forme de sobriété et de brièveté. Un roman minimaliste à la Beckett ou Jean-Philippe Toussaint.
Vous êtes également un journaliste de renom, que préférez-vous : le style d’écriture journalistique couplé à ce travail proactif de recherche et d’analyse ou bien le style d’écriture littéraire souvent plus poétique, profond et alimentant l’imaginaire humain ?
Moi je suis gourmand en écriture. Je prends tout. Le maître-mot pour moi est « hybridité » et mélange des genres. Dans mon esprit, il n’y a absolument pas la moindre opposition entre ces deux régimes d’écriture. L’un – le journalisme – m’ouvre avec fracas une fenêtre sur le monde et ses bruissements, l’autre – la littérature – me permet de m’emparer de cette matière sociale pour essayer d’en saisir le sens et la mécanique profonde. D’un autre côté, le journalisme me permet d’être réactif et de répondre à vif par rapport aux grandes questions imposées par l’actualité. C’est mon écriture de l’urgence. La littérature, c’est une infusion au long cours. Vous voyez bien que le journalisme et la littérature font parfaitement bon ménage et cohabitent pacifiquement dans mon corps.
Avez-vous des projets futurs ?
Ça n’arrête pas. Je me plais à répéter que je suis un travailleur du langage. C’est mon pain quotidien. Cela fait quarante ans que j’écris et cela fait quarante ans que j’écris tous les jours : un poème, un haïku, un article de presse, un aphorisme, mon journal intime, une nouvelle, un conte, un projet de roman, de théâtre ou d’essai… Tous les jours j’ai du pain sur la planche. En ce moment, je me penche justement sur un recueil d’histoires courtes. J’ai beaucoup pratiqué la nouvelle dans ma jeunesse. C’est un exercice très excitant. Comme je bouillonne d’idées, ça me permet de les « fixer » avec la perspective de développer l’une d’entre elles plus tard en roman ou en pièce de théâtre.
Un dernier mot pour vos lecteurs et les nôtres ?
On écrit dans le noir, et vous êtes la lumière au bout, tout au bout du long tunnel de l’écriture…
G. S. E.
