
Dimanche soir, dans l’émission Media Pro diffusée par la chaine de télévision AL 24 News, des producteurs de cinéma ont loué la volonté de l’Etat à créer une véritable production cinématographique en Algérie. Ils sont notamment revenus sur les travaux des Assises nationales du cinéma, organisées les 19 et 20 janvier 2025 au Centre international de conférences Abdellatif-Rahal.
Par G. Salah Eddine
«Le cinéma, c’est le moyen de rêver ensemble», disait Federico Fellini, résumant l’essence même de cet art universel. L’Algérie, forte de son riche patrimoine culturel et de son histoire captivante, ambitionne de renouer avec cette magie collective en bâtissant une industrie cinématographique de haut niveau. En misant sur la coproduction, le soutien étatique et l’ouverture aux plateformes internationales, elle aspire à faire rêver non seulement son peuple, mais aussi le monde. C’est un projet ambitieux qui reflète un désir de modernité tout en honorant ses racines profondes.
Les Assises nationales du cinéma, qui se sont tenues ces derniers jours à Alger, ont rassemblé des figures majeures du paysage cinématographique algérien et international. Ce rendez-vous d’envergure, fruit d’une initiative politique audacieuse, préfigure une nouvelle ère pour le 7ᵉArt en Algérie. Réflexions stratégiques, échanges constructifs et déclarations fortes ont marqué ces Assises, qui ambitionnent de transformer durablement l’industrie cinématographique nationale. Les experts se sont prononcés à ce propos.
Une Vision Présidentielle Forte et Inédite
«Nous avons une obligation historique de restaurer le cinéma algérien, de lui rendre son âge d’or et de le projeter vers l’avenir», a affirmé le président Abdelmadjid Tebboune àdans son discours à l’ouverture des travaux des Assises. Cet engagement politique sans précédent a posé les bases d’une politique culturelle ambitieuse et inclusive.
Fayçal Métaoui, journaliste et analyste, a insisté sur l’importance de cette démarche : «Pour la première fois, les autorités semblent déterminées à consulter directement les professionnels du secteur. Le Président ne s’est pas contenté de simples annonces, il a tracé une véritable feuille de route.» Cette approche participative marque une rupture avec le passé, souvent critiqué pour son manque de concertation.
Le président Tebboune a également mis l’accent sur le financement, élément-clé de toute industrie culturelle. Selon M. Métaoui, cette volonté de diversifier les sources de financement pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, notamment pour les jeunes talents.
Des Ateliers Thématiques pour Structurer l’Industrie
Au cœur des Assises, des ateliers thématiques ont exploré les défis-clés : production, coproduction, financement, numérisation et distribution. «Ces ateliers sont essentiels pour créer un écosystème harmonieux et cohérent», a expliqué Mehdi Benaïssa, producteur et acteur influent de l’audiovisuel algérien.
M. Benaïssa a mis en avant la nécessité d’adapter les lois existantes aux réalités actuelles : «Nous avons besoin de règlements qui garantissent une liberté totale de création tout en assurant un cadre stable pour les investissements.» Il a également insisté sur l’urgence de moderniser les infrastructures : «La numérisation des salles de cinéma est un enjeu crucial. Sans cela, nos films ne pourront pas rivaliser sur la scène internationale.»
Le Cinéma Algérien sur la Scène Internationale
Nadia Kibout, comédienne et réalisatrice d’origine algérienne, a apporté un éclairage précieux sur les opportunités de coopération internationale. «Nous devons bâtir un cinéma qui parle au monde entier tout en restant fidèle à nos racines», a-t-elle déclaré. Elle a notamment cité l’impact du néoréalisme italien sur le cinéma algérien des premières décennies d’indépendance : «Des figures comme Gillo Pontecorvo nous ont montré comment transformer nos récits en messages universels. Aujourd’hui, il est temps d’écrire nos propres histoires et de les partager avec le monde.»
La Formation : un Pilier Fondamental
La question de la formation a été récurrente dans les discussions. «Nous ne pouvons pas parler de renaissance sans former une nouvelle génération de professionnels», a affirmé Fayçal Métaoui. Il a salué la création de lycées artistiques et la transformation de l’Institut supérieur de l’art vinématographique, rebaptisé en hommage à Mohamed Lakhdar-Hamina.
M. Benaïssa a renchéri sur ce point : «Nous avons un besoin impératif de techniciens qualifiés. Les cadreurs, les accessoiristes, les costumiers – ce sont eux qui donneront vie aux grandes productions de demain.» L’accent est également mis sur l’éducation des jeunes à la culture cinématographique, afin de créer un public averti et exigeant.
Une Industrie aux Racines Historiques Solides
Le cinéma algérien puise sa force dans une histoire unique. «Né dans le maquis, notre cinéma a toujours été un outil de lutte et de résistance», a rappelé Nadia Kibout. Ce riche héritage inspire aujourd’hui une volonté de réinventer l’industrie cinématographique en la dotant d’une infrastructure moderne et de stratégies adaptées.
M. Métaoui a conclu sur une note optimiste mais réaliste : «Les défis sont immenses, mais nous avons les talents, les histoires et la volonté politique pour réussir. La balle est désormais dans le camp des professionnels.»
L’État et son rôle dans le financement
Le président de la République a rassuré les professionnels sur l’engagement de l’État en faveur de la relance du cinéma. «Aujourd’hui, ce n’est plus un problème de financement puisque l’État va apporter son total soutien pour aider la relance du cinéma en finançant les projets, tout en donnant une liberté totale aux créateurs, dans le respect des mécanismes et des lois républicaines», a déclaré le Président lors de son discours d’ouverture des Assises.
Pour Fayçal Métaoui, cette initiative est essentielle, car la faiblesse des sources de financement durable et diversifié constitue l’un des plus grands défis du secteur : «En Algérie, le secteur privé n’apporte pas de contribution significative au financement du cinéma. Pour qu’il le fasse, il faut mettre en place des éléments incitatifs. Cela passe par des avantages fiscaux et une meilleure structuration du marché.»
La coproduction, un levier stratégique
Nadia Kibout, actrice et productrice, a insisté sur l’importance de la coproduction pour assurer une meilleure visibilité des films algériens à l’international. «La coproduction est fondamentale, car elle permet de sortir des frontières et de confronter nos productions au niveau international», explique-t-elle.
Elle rappelle les précédents historiques entre l’Algérie et l’Italie : «Des réalisateurs comme Gillo Pontecorvo ou même Vittorio Storaro ont collaboré avec l’Algérie, donnant naissance à des œuvres marquantes. Aujourd’hui, avoir un coproducteur européen ou étranger est indispensable pour accéder aux grands festivals et aux plateformes internationales.»
Cette perspective est soutenue par des exemples concrets, tels que l’industrie italienne où des chaînes de télévision comme Raï Cinéma et Mediaset jouent un rôle-clé dans le financement des productions. «En Italie, les chaînes de télévision sont obligées par la loi de contribuer au financement du cinéma. C’est une réglementation qui pourrait inspirer l’Algérie», affirme Nadia Kibout.
Les leçons du modèle sud-coréen
La Corée du Sud est souvent citée comme un exemple de réussite dans le domaine cinématographique. Fayçal Métaoui indique que ce succès repose sur une volonté étatique forte : «Le cinéma sud-coréen décroche désormais des prix prestigieux à l’étranger. Des productions comme Squid Game montrent qu’avec une stratégie ambitieuse, un pays peut non seulement développer son cinéma, mais aussi dominer les plateformes internationales.»
Mehdi Benaïssa, producteur, ajoute que le modèle sud-coréen repose sur une production de masse et une réglementation bien pensée. «Combien de séries ont été produites en Corée avant d’atteindre ce niveau de reconnaissance ? Cela montre qu’il faut investir dans la quantité pour espérer obtenir des productions phares qui se démarquent. En Algérie, il serait judicieux de mettre en place des quotas de production télévisuelle et cinématographique pour encourager la création locale.»
Le débat télévisé a également porté sur la nécessité d’un cadre législatif adapté pour soutenir le secteur. «Nous avons un retard sur le terrain législatif, ce qui freine la création de valeur», déplore Mehdi Benaïssa. Il propose d’introduire des obligations pour les chaînes de télévision algériennes, similaires à celles observées en France ou en Italie, où une partie des recettes publicitaires est allouée au financement du cinéma. «En réglementant la production, on crée de l’emploi pour les techniciens, les scénaristes et les acteurs, tout en assurant un flux constant de contenu local», explique-t-il. Cette approche pourrait également favoriser l’émergence de productions capables de briller sur la scène internationale, à l’image du cinéma sud-coréen.
Un avenir à construire
Les discussions lors de ces Assises ont mis en lumière une ambition collective : faire du cinéma algérien un acteur majeur de la scène internationale. Toutefois, cet objectif nécessite des réformes profondes, qu’il s’agisse du financement, de la coproduction ou de la réglementation.
Comme l’a résumé Nadia Kibout : «Le cinéma est un outil de rayonnement culturel et identitaire. En investissant dans ce secteur, l’Algérie peut non seulement promouvoir son patrimoine, mais aussi renforcer sa position sur la scène internationale.»
Avec le soutien de l’État et surtout les orientations du président de la République, l’implication du secteur privé et une stratégie claire, le cinéma algérien peut rêver de nouveaux sommets. Mais la route reste longue et les défis nombreux. En misant sur un écosystème structuré, des partenariats stratégiques et une vision inclusive, l’Algérie aspire à raviver la magie du cinéma tout en projetant ses récits uniques sur la scène mondiale. Inspirée par des modèles de succès internationaux et enrichie par son propre héritage culturel. Cette démarche audacieuse pose les bases d’une industrie qui pourrait faire rêver à travers les générations. La concrétisation de cette ambition repose désormais sur une collaboration étroite entre l’État, les professionnels et les talents émergents.
G. S. E.
