
Il est des noms qui résonnent à jamais dans l’histoire du sport. Première Algérienne médaillée d’or aux Jeux olympiques, Hassiba Boulmerka a inscrit son nom en lettres d’or à Barcelone en 1992, offrant à l’Algérie son tout premier sacre olympique. Mais au-delà du triomphe, son parcours est celui d’une femme qui a dû braver les défis, surmonter les obstacles et imposer son talent dans un monde où le sport féminin n’avait pas encore trouvé toute sa place. Son succès ne s’est pas limité à la piste : il a fait d’elle un symbole, une source d’inspiration pour des générations entières d’athlètes, en Algérie et bien au-delà. Aujourd’hui encore, son héritage demeure intact. Malgré les années, son regard est toujours aussi vif, sa passion du sport toujours aussi ardente. Hassiba Boulmerka n’est pas seulement une championne, c’est une légende vivante. Alger16 a eu le grand honneur de rencontrer cette légende. Dans notre échange avec elle, elle nous a ouvert les portes de son univers : ses souvenirs, sa vision du sport aujourd’hui, mais aussi les valeurs qui font les grands champions. Une conversation avec une femme d’exception, pour replonger dans une époque dorée et mieux comprendre les défis du sport moderne.
Entretien Réalisé par G. Salah Eddine
En 1992, vous êtes devenue la première femme algérienne à remporter une médaille d’or olympique. Avec le recul, comment percevez-vous cet exploit et son impact sur les générations suivantes ?
Oui à Barcelone je suis devenue la première médaillée d’or Olympique de l’histoire de l’Algérie, je suis également devenu la deuxième médaillée d’or africaine et arabe. Cet exploit, c’est le rêve de tous les sportifs sur cette terre. Pour moi c’est le graal, c’est le couronnement de beaucoup d’efforts et de sacrifices que j’ai fait durant ma jeunesse. Je dirais toujours sa majesté le sport m’a procuré cette émotions à moi et à tant d’autres. C’est grâce au sport qu’on devient de personnes meilleures, qu’on peut devenir des champions et des légendes. C’est grâce à lui qu’on se procure et on procure de la joie et de la satisfaction à nos familles et à nos peuples. Je dois tout au sport.
Depuis votre sacre, le sport féminin a évolué en Algérie et sur le continent africain. Quels progrès jugez-vous les plus significatifs et quels défis restent à relever ?
Le sport dans les deux sexes a évolué. Le sport féminin en particulier a énormément évolué. Quand les femmes ont participé la première fois aux Jeux olympiques, les gens étaient déjà septiques. Pour nous Algériens, la première participation aux Jeux olympiques c’est en 1988 à Séoul. C’était moi-même qui ai participé en tant que junior. Aujourd’hui, près de 40 ans après l’évolution par chiffre pour les participations féminine aux JO et aux grandes compétitions, elle est vraiment remarquable voir magnifique. Cela prouve qu’il y’a réellement une amélioration et qu’il reste une marge de progression encore bonne. Maintenant, il faut poursuivre le travail pour passer du stade de la participation au stade de la victoire.
Justement, l’Algérie a dans son palmarès 7 médailles d’or, chacune d’elles cache derrière elle plus qu’une histoire, une véritable légende. Parmi ces sept médailles, quatre ont été remportées par des femmes, dont vous êtes la première… Un commentaire ?
Bien sûr, remporter une médaille est toujours un moment extraordinaire. En Algérie, comme vous l’avez souligné, les femmes ont décroché plus de la moitié de nos médailles d’or. J’ai moi-même eu l’honneur d’être la première à monter sur la plus haute marche du podium. Il y a également Madame Nouria Benida-Merah, qui a marqué l’histoire en remportant l’or. Mademoiselle Kaylia Nemmour s’est distinguée en devenant la seule médaillée d’or du monde arabe et africain en gymnastique. Mademoiselle Imane Khelif, quant à elle, a réalisé une performance héroïque à Paris. Enfin, Madame Soraya Haddad, bien qu’ayant remporté une médaille de bronze, a offert à l’Algérie la seule médaille africaine en judo.
Au total, sur les 20 médailles que nous avons obtenues, cinq ont été remportées par des femmes, dont quatre en or. Si nous analysons les statistiques à l’échelle africaine, en tenant compte des performances des Éthiopiennes et des Kényanes, nous constatons que nos résultats sont remarquables.
Justement, vous avez suivi les performances de l’équipe algérienne aux Jeux de Paris 2024, comment voyez-vous la nouvelle génération des athlètes algériens ?
Il y a eu des performances plus au moins bonnes. Mais au-delà des performances, je tiens à souligner un aspect fondamental : le sport, c’est avant tout l’éducation, la formation. C’est comme les études : avant de donner aux athlètes l’opportunité d’évoluer au plus haut niveau, il faut d’abord les éduquer. Un athlète doit être un éducateur avant d’être un technicien.
Cette nouvelle génération a des besoins différents de ceux que nous avions à notre époque, et c’est tout à fait normal, je comprends parfaitement. Chaque génération évolue avec ses propres exigences et ses propres défis. Par exemple, ma génération ne ressemblait pas à celle qui nous a précédées, pas plus qu’elle ne ressemble à celle d’aujourd’hui ou à celle qui viendra après. Mais il y a une chose essentielle qui ne change pas : l’éducation.
Un athlète doit d’abord être éduqué, formé, instruit, afin d’être armé de courage et de savoir pour affronter les défis de la vie. Et le sport est l’un de ces défis. Les grandes compétitions sont une succession d’épreuves, et la nouvelle génération doit être préparée et équipée pour les relever avec succès.
L’Algérie organise les premiers Jeux scolaires africains cette année. Pensez-vous que cet événement peut jouer un rôle clé dans la détection et la formation des futurs champions ?
Oui c’est certain ! Moi-même, je suis issue du sport scolaire. Lorsque l’Algérie a organisé les Jeux nationaux sportifs scolaires en 1984-1985, cela a été une véritable opportunité pour de nombreux jeunes athlètes, dont moi. Je suis le fruit de ce système, et je ne suis pas la seule. Des champions comme Mme Morsli, Azziz Yasmina, Reda Abdenouz et bien d’autres ont également émergé grâce au sport scolaire.
C’est pourquoi je considère que le milieu scolaire est la véritable pépinière des champions. C’est là que les talents naissent et doivent être détectés. Mais la détection seule ne suffit pas : il est essentiel d’assurer un encadrement de qualité. Une fois les jeunes talents repérés, il faut leur offrir les meilleures conditions possibles : un bon entraîneur, un suivi rigoureux et un accompagnement adapté à chaque catégorie d’âge. Leur progression doit être surveillée et soutenue sur le long terme.
Les talents existent partout, mais encore faut-il les réunir pour les révéler. C’est justement l’objectif des compétitions scolaires. L’Afrique a beaucoup de talents qui attendent d’être découvert, c’est pourquoi l’initiative de l’Algérie est particulièrement éclairée et pertinente.
Vous avez souvent évoqué le manque de structures et de soutien pour les athlètes. Pensez-vous que la situation s’est améliorée ?
Je pense qu’il ya un travail qui est en train de se faire au cours des dernières années, notamment en matière d’infrastructures, qu’il s’agisse de stades ou de salles de sport. Mais il ne suffit pas de construire ces installations, encore faut-il les valoriser et les mettre aux normes internationales.
Ce n’est pas seulement une question de bâtiments : une salle de sport doit être équipée correctement, avec un parquet adapté, un bon système de climatisation et d’autres aménagements indispensables. C’est ainsi qu’une infrastructure devient réellement fonctionnelle et conforme aux standards internationaux.
L’État et les pouvoirs publics ont investi un budget considérable dans ces infrastructures, mais pour qu’elles soient pleinement exploitables, il est impératif d’assurer leur mise à niveau et surtout leur entretien permanent. Une installation qui n’est pas entretenue finit par se détériorer rapidement, ce qui réduit son utilité pour les athlètes.
L’effort est là, mais il faut maintenant veiller à ce que ces infrastructures soient véritablement opérationnelles et maintenues sur le long terme. Il faut le mettre entre les bonnes mains.
Quels sont aujourd’hui vos projets ?
Moi, je suis vieille maintenant, aujourd’hui je suis à la retraite. La chose qui me fait plaisir, c’est d’être toujours dans le sport, dans ma famille. Comme aujourd’hui, la famille olympique africaine où je connais pas mal de visages. Le sport est et restera dans mon sang. Même si je ne le pratique plus, je vis avec lui chaque jour. C’est mon sang, mon oxygène, c’est mon milieu naturel. Je ne pourrais être dépaysée, c’est impossible. Je ne pourrais jamais imaginer sortir de cette famille.
Je dirais qu’aujourd’hui, je suis toujours heureuse et contente, et je vis toujours sur mes souvenirs des médailles olympiques et mondiales. C’est ça mon héritage, dans le monde du sport.
Quel message adressez-vous aux jeunes athlètes qui rêvent de suivre vos pas ?
Mon message aux jeunes pratiquants du sport et aux jeunes sportifs, c’est de s’armer de patience. Faire une carrière sportive et la réussir demandent beaucoup de travail, beaucoup de discipline et beaucoup de respect.
Il faut préserver les valeurs, et quand je dis ça, la première valeur, c’est de respecter son entraîneur, sa famille, ses adversaires, son entourage et d’avoir le fair-play. Ça, c’est la valeur fondamentale à laquelle on doit veiller pour devenir un champion.
G. S. E.
