
Les Algériens ont célébré, ce vendredi, l’Aïd El-Kebir dans une atmosphère empreinte de fraternité, de paix et de respect. Cette journée sacrée s’est déroulée, cette année, dans les meilleures conditions, reflétant toute la solennité et la beauté spirituelle de cette fête religieuse qui est considéré en Islam comme la journée la plus importante de l’année.
Il est à peine six heures du matin. Le ciel au-dessus des villes algériennes, encore teinté d’encre, s’éclaircit doucement, comme s’il s’inclinait lui-même devant la solennité du jour à venir. Dans les ruelles, sur les balcons, au seuil des maisons encore voilées de sommeil, une vibration subtile commence à se faire sentir. Ce n’est pas seulement l’aube qui se lève — c’est une aube sacrée, une lumière différente, qui semble descendre du ciel avec délicatesse pour venir embrasser les cœurs. C’est « Yawm al Hajj Al-Akbar » ou plus communément connu sous le nom de Aid Al-Adha.
Peu à peu, les takbirs s’élèvent. D’abord discrets, ils prennent de l’ampleur, résonnant d’un minaret à l’autre, roulant sur les toits, glissant dans les couloirs, caressant les murs des maisons.
Ces takbirs, prononcés depuis des siècles à la même heure, en ce même jour béni, réveillent les âmes plus que les corps. Une paix profonde s’installe, presque palpable, comme une brise venue de l’au-delà.
Dans chaque foyer, les préparatifs se font dans un calme recueilli. Les adultes, souvent silencieux, portent sur leurs épaules la mémoire d’un rituel transmis de génération en génération. Le parfum du musc flotte, discret mais persistant, les Qamis sont enfliés.
Puis viennent les pas. Ces pas lents, respectueux, solennels, qui mènent les croyants vers la mosquée. On marche en silence, ou à peine murmure-t-on quelques invocations. La blancheur des vêtements, les sourires échangés entre voisins — tout semble baigné d’un éclat doux, presque irréel.
La mosquée, elle aussi, semble différente. Inondée de lumière naturelle, elle accueille les fidèles comme une mère accueillant ses enfants. L’espace se remplit, rang par rang, dans un ordre apaisant. Les hommes, les jeunes, les anciens, parfois même des étrangers de passage, forment une seule et même ligne. Un seul cœur. Une seule intention : se relier à Dieu et revivre le geste de Sidna Ibrahim El Khalil (alayhi essalam), ce geste ultime de foi et d’abandon à la volonté divine.
Le silence se fait. Puis l’imam entonne la prière de l’Aïd.
Les fronts touchent la terre, et dans ce geste, il n’y a plus de différences, plus de frontières, plus de temps. Seulement la soumission à Dieu, l’espoir, l’amour, la gratitude.
Dans son prêche, l’imam rappelle que cette fête est plus qu’un rite : elle est un appel à la compassion, à la fraternité, à la solidarité. Il évoque les pauvres, les veuves, les orphelins, les malades. Il parle de la Palestine, de la souffrance de ceux qui, en ce jour, n’ont pas de quoi sourire. Certains baissent la tête, émus, bouleversés.
Après la prière, la foule se disperse lentement. Les salutations fusent, les étreintes aussi. « Aïd Mabrouk ! » « Taqabbal Allah minna wa minkoum ». On se souhaite la paix, la miséricorde, la bénédiction. Dans les rues, les enfants rient, fiers des habits neufs qu’ils viennent de mettre. Les anciens se retrouvent sur les terrasses. La vie reprend, mais autrement — habillée de sacré, adoucie par la foi.
Puis vient le moment du sacrifice. L’animal est choisi, traité avec respect. Une invocation est récitée, les yeux levés au ciel. Le couteau est affûté, non pour blesser, mais pour obéir à un commandement millénaire sans faire souffrir la bête. Ce n’est pas un simple abattage : c’est un acte symbolique, une offrande, un remerciement, un partage et une louange. C’est une réaffirmation du lien entre l’homme et son Créateur, entre le geste et le sens.
La viande est ensuite partagée — une partie pour la famille, une autre pour les proches, et le reste pour les nécessiteux. Les enfants aident, les femmes s’affairent en cuisine, les jeunes vont livrer les parts aux familles du quartier. Tout le monde participe. Ce n’est plus simplement un sacrifice : c’est une fête du cœur, de la générosité, de la lumière partagée.
Le reste de la journée se déroule dans une atmosphère d’apaisement. On visite les parents, on téléphone à ceux qui sont loin, on pense à ceux qui ne sont plus là. Les tables se garnissent de mets traditionnels. Les souvenirs s’échangent. On rit, on se remémore d’anciens Aïd. La journée s’étire comme une prière lente, un poème vécu.
Et quand le soir tombe, il ne reste que cette impression : avoir touché quelque chose de plus grand que soi. Une journée épuisante pour le corps mais enrichissante pour l’âme. Un jour de foi, de paix et de lumière. Une fête où, pour quelques heures, la terre et le ciel, n’ont fait qu’un.
G. Salah Eddine
