
La France s’apprête-t-elle à solder enfin un lourd passif historique hérité de son passé colonial ? La présentation, en juillet dernier, d’un projet de loi visant à assouplir les règles encadrant la restitution des biens culturels aux anciennes colonies marque un tournant majeur. Cette réforme, attendue au Sénat en septembre, pourrait consacrer un changement de paradigme dans les relations entre Paris et les nations qu’elle a colonisées. Mais la portée réelle de ce texte soulève encore interrogations, doutes et espoirs, notamment chez nous, où la question mémorielle est au cœur de la relation bilatérale.
Le principe d’inaliénabilité des biens culturels – érigé depuis des décennies en dogme par les institutions françaises – a longtemps été le principal obstacle aux demandes de restitution formulées par de nombreux pays africains. Ce principe stipule qu’une œuvre intégrée dans les collections publiques françaises ne peut être cédée, même à ses propriétaires historiques.
Le projet de loi présenté par le gouvernement français entend désormais contourner cette rigidité, en autorisant les restitutions par simple décret du Conseil d’État, dès lors que l’origine illicite de l’acquisition est prouvée. Une commission indépendante d’experts, composée d’historiens français et étrangers, sera chargée d’examiner les dossiers. Le texte couvrira la période allant de 1815 à 1972, année d’entrée en vigueur de la Convention de l’UNESCO contre le trafic illicite de biens culturels.
Une France en retard sur le reste de l’Europe
En matière de restitution patrimoniale, la France accuse un retard évident. Alors que des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Belgique ont d’ores et déjà restitué des milliers d’objets aux anciennes colonies, la France, elle, n’a rendu qu’une poignée d’éléments : un sabre présenté comme ayant appartenu à El- Hadj Omar Tall au Sénégal, 26 œuvres du Trésor d’Abomey au Bénin, un tambour sacré à la Côte d’Ivoire et trois crânes à Madagascar.
Pourtant, le musée du Quai Branly, à Paris, conserve à lui seul plus de 72 000 objets issus du continent africain. Pis encore, le musée de l’Homme détient encore des restes humains, dont les crânes de résistants algériens décapités pendant la colonisation – une réalité qui suscite une profonde indignation et symbolise, aux yeux de nombreux Africains, l’impunité d’un pillage organisé.
L’Algérie, au cœur d’une injustice persistante
Le cas algérien reste l’un des plus emblématiques de cette injustice historique. Si la restitution en 2020 de 24 crânes de résistants algériens avait été saluée comme un geste symbolique, elle ne constitue qu’une infime portion des 536 crânes identifiés. Le reste gît toujours dans les réserves, silencieux témoins d’une violence coloniale que la France peine à reconnaître pleinement.
Plus encore, l’Algérie réclame la restitution d’objets hautement symboliques, tels que le sabre et le burnous de l’Émir Abdelkader, des manuscrits religieux, un Coran ancien et des objets liturgiques dérobés lors des campagnes militaires françaises. Ces demandes, portées depuis des décennies par les autorités algériennes, ont régulièrement envenimé les relations bilatérales. La visite d’État du président Abdelmadjid Tebboune en France, initialement prévue à l’automne 2024, a notamment été reportée en partie à cause du refus de Paris d’accéder à ces revendications.
Une mémoire instrumentalisée
Malgré les promesses, la position française reste ambivalente. Les autorités françaises continuent de soutenir que nombre de ces objets seraient entrés «légalement» dans les collections nationales. Une ligne de défense jugée hypocrite, dans la mesure où les rapports de force coloniaux ne laissaient que rarement la place à des transferts équitables. En ce sens, la conservation prolongée de ces objets en France est perçue comme une forme de confiscation mémorielle, doublée d’un mépris envers les peuples spoliés.
Le projet de loi en discussion pourrait représenter une avancée, mais il devra se confronter à la réalité : sans volonté politique ferme, aucune restitution de grande ampleur ne pourra être réalisée. L’État français devra démontrer qu’il ne s’agit pas d’un simple coup politique, mais d’un effort sincère pour solder une dette morale, symbolique et culturelle.
Au-delà de la mémoire, le dossier des restitutions est devenu un levier diplomatique dans les relations Nord-Sud. Il touche à la souveraineté culturelle, à l’estime de soi des nations africaines et à la possibilité pour ces dernières de reconstruire un récit historique propre, affranchi du prisme colonial.
Par ailleurs, la restitution d’objets patrimoniaux pourrait favoriser la réactivation de circuits économiques liés au tourisme culturel en Afrique. Le retour de pièces majeures dans des musées africains contribuerait à renforcer l’attractivité de leurs infrastructures culturelles et à créer de nouveaux emplois qualifiés. L’enjeu n’est donc pas seulement symbolique, il est aussi économique.
Si la loi aboutit, elle pourra potentiellement ouvrir la voie à des restitutions plus larges : à l’Algérie, mais aussi à la Tunisie (pour ses manuscrits islamiques), au Vietnam (pour ses objets impériaux de Hué), à l’Éthiopie, au Mali ou encore à la République démocratique du Congo. Le gouvernement français parle déjà de «réparation matérielle et symbolique», un langage nouveau qui, s’il se traduit par des actes concrets, pourrait jeter les bases d’un nouveau pacte mémoriel entre la France et ses anciennes colonies.
Mais pour que ce pacte soit crédible, il faudra cesser de faire de la mémoire un instrument diplomatique à géométrie variable. Il faudra oser affronter le passé dans ce qu’il a de plus brutal et de plus dérangeant, pour espérer construire des relations fondées sur la vérité, la dignité et le respect mutuel
G. Salah Eddine
Restitution du patrimoine algérien et africain
Depuis la fin de la colonisation, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer la restitution des biens culturels africains et notamment algériens, conservés en France. Derrière ces objets d’art ou pièces historiques se cache une blessure profonde, celle d’un passé colonial encore mal digéré. La question est désormais posée avec force : la France va-t-elle enfin réparer cette injustice historique ?
Un patrimoine spolié au cœur de la colonisation
Durant les périodes coloniales, des milliers d’objets ont été prélevés — parfois confisqués, parfois pillés — dans tout le continent africain, notamment en Algérie. Objets cultuels, manuscrits, armes, œuvres d’art, restes humains : ces pièces sont aujourd’hui exposées ou stockées dans des institutions comme le musée du quai Branly, les Archives nationales, ou encore le Muséum d’histoire naturelle.
En Algérie, les pertes patrimoniales sont estimées à des milliers de pièces. Manuscrits anciens, trésors d’art islamique, objets berbères, crânes de résistants algériens (comme ceux restitués en 2020) : le pillage a été massif et systématique.
Une pression croissante des pays africains
Face à cette réalité, plusieurs États africains — dont l’Algérie, le Bénin, le Sénégal, le Mali ou encore le Nigeria — ont engagé des démarches officielles pour récupérer leur patrimoine. La restitution est désormais perçue non seulement comme un acte de justice, mais comme un impératif de souveraineté culturelle.
La restitution des 26 œuvres, au Bénin, en 2021, a constitué un geste fort, mais insuffisant. En Algérie, les négociations continuent, mais les avancées restent lentes et limitées.
Entre volonté politique et blocages juridiques
Depuis le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, en 2017, la France semble vouloir amorcer un tournant. Le rapport Sarr-Savoy a jeté les bases d’une nouvelle approche, préconisant des restitutions larges et sans conditions. Pourtant, le cadre juridique reste complexe : la plupart des objets sont classés comme biens inaliénables de l’État, ce qui freine les transferts.
En 2022, une loi a été votée pour permettre des restitutions ciblées. Mais aucun dispositif général n’a encore vu le jour.
Une justice culturelle attendue
La restitution du patrimoine n’est pas une simple affaire de musées. C’est une reconnaissance de l’histoire, une réparation symbolique et une manière pour la France d’apaiser les mémoires. Elle constitue aussi un test de sincérité dans la relation entre la France et les pays africains.
En conclusion, la France a amorcé un processus de restitution, mais il reste partiel, lent et politiquement sensible. Pour réellement tourner la page du passé colonial, il faudra aller au-delà des gestes symboliques et instaurer une politique claire, concertée et respectueuse des peuples spoliés.
La question demeure donc entière : La France aura-t-elle le courage de mettre fin à cette injustice historique ?
R. N.
