Algérie – France : Fin définitive de l’accord de 2013

Lors de l’émission «L’échiquier international», diffusée jeudi dernier sur la chaîne de télévision AL24 News, deux experts de renom se sont penchés sur les répercussions diplomatiques et politiques de la récente lettre adressée par le président français Emmanuel Macron à son Premier ministre, une missive dont le contenu et la tonalité visent directement l’Algérie. Cette intervention télévisée a offert un éclairage inédit sur la portée réelle de ce message présidentiel et sur ses conséquences potentielles dans un contexte où les relations entre Alger et Paris connaissent déjà de fortes tensions.

Les relations entre Paris et Alger connaissent depuis plusieurs mois une dégradation progressive, rythmée par des échanges de plus en plus tranchants entre responsables politiques, polémiques relayées par la droite française et interventions à peine voilées de l’extrême droite. Mais la publication dans “Le Figaro” d’une lettre adressée par Emmanuel Macron à son Premier ministre François Bayrou marque un nouveau palier dans cette escalade diplomatique. Pour la première fois, le Président français, habituellement plus mesuré dans ce dossier, adopte un ton frontal et accusateur envers Alger.
L’Algérie, fidèle à sa doctrine de réponse immédiate, a réagi dans la foulée, dénonçant les amalgames et rappelant fermement sa souveraineté. Cette confrontation épistolaire soulève une question centrale : assiste-t-on à un point de non-retour ou à une manœuvre politique de circonstance ?
Intervenant en premier dans l’émission, Gamal Abina, journaliste spécialiste de la question internationale, a expliqué qu’il est illusoire de voir dans cette lettre un simple coup de sang. «On a l’impression que M. Macron a lu “The Art of the Deal de Trump” et qu’il maximalise sa position pour négocier dans des conditions un peu meilleures», analyse-t-il. Loin d’être un geste isolé, cette prise de position s’inscrirait dans une série de déclarations controversées du chef de l’État, depuis les propos sur la «rente mémorielle» de l’Algérie jusqu’à l’affaire Boualem Sansal.
Abina replace cette sortie dans le contexte politique intérieur français : «Macron est pris en otage […] avec une droite extrême dans son gouvernement. Il est en cohabitation […] et il a besoin d’amadouer l’extrême droite pour qu’elle ne fasse pas de motion de censure. Donc, il joue un peu sur des œufs.» Ce mélange de fermeté rhétorique et de prudence calculée, selon lui, illustre la complexité d’un président cherchant à satisfaire un électorat sensible aux discours musclés sur l’Algérie tout en préservant un minimum de canal diplomatique : «C’est à la fois des positions violentes […] et en même temps une façon de dire qu’il ne faut pas couper le cordon.»
Mais pour le journaliste, une certitude se dégage : la France ressort affaiblie de cette séquence. «Politiquement, elle va pas bien. Économiquement, on n’en parle même pas. Sur le plan international, elle n’est plus du tout prise au sérieux. […] La politique bilatérale entre l’Algérie et la France se dégrade à cause de ça.»

La diplomatie française dans l’impasse
Du côté associatif, Nasser Khabat, président du Mouvement dynamique des Algériens de France (MOUDAF), voit dans cette lettre non pas un dérapage mais l’aboutissement d’une orientation déjà actée. «C’est la confirmation d’un état de fait, d’une politique qui tend depuis plusieurs mois à restreindre la souveraineté absolue de l’Algérie», tranche-t-il. Selon lui, cette posture s’inscrit dans une ligne tracée depuis des mois par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et prolongée par Bruno Retailleau : «Il n’y a pas de diplomatie. […] Cette France aujourd’hui, qui est dans une impasse économique et politique, s’aventure dans des directions sans issue avec l’Algérie.»
Khabat insiste lors de la même intervention dans l’émission, sur l’impact pour la diaspora : « Nous ne serons jamais les otages d’une politique suicidaire mais […] nous ne pouvons pas rester passifs face à une politique qui commence à exaspérer les Algériens de la diaspora. » Il rappelle que les Franco-Algériens, citoyens à part entière, participent à la vie économique et sociale française et que leurs attentes vont à l’encontre de cette escalade : «Nous voulons une relation apaisée, de construction, avec des intérêts partagés et non un pays condescendant avec des relents de néo-colonialisme.»

Les provocations sont françaises
Pour Gamal Abina, la situation actuelle n’est pas née d’Alger, mais bien de Paris. «La France essaie de faire porter l’intégralité de la responsabilité des problèmes avec l’Algérie à l’Algérie elle-même, alors qu’on sait très bien que depuis le début, c’est toujours l’Algérie qui n’a fait que réagir en appliquant le principe de réciprocité.»
Selon lui, le discours politique français, notamment celui de figures comme Bruno Retailleau, instrumentalise sans cesse certains sujets sensibles — les accords de 1968, le passé colonial, ou encore la question du Sahara occidental — pour nourrir une posture offensive. «Ce n’est pas une rente mémorielle, et si elle existe, elle est entretenue par la France. Il suffirait qu’elle demande pardon et il n’y aurait plus de rente», martèle-t-il. L’analyste pointe aussi un facteur économique : la frustration de voir l’Algérie diversifier ses partenariats vers l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, l’Asie et même l’ASEAN. « L’Algérie commence à s’émanciper d’une relation quasiment exclusive et malheureuse avec la France. Aujourd’hui, il y a une frustration évidente à Paris. » Cette perte d’influence se traduit, selon lui, par une crispation politique, où Emmanuel Macron chercherait à séduire une droite de plus en plus dure en adoptant son langage, plutôt qu’en apaisant les tensions. Pour Gamal Abina, certains symboles sont révélateurs. Les rappels à de vieilles polémiques, la remise sur la table d’accords consulaires, ou encore l’exagération du dossier migratoire (QTF), ne sont que des « manœuvres politiques grossières ». Et de rappeler que « les Algériens partent de moins en moins vers la France, préférant rester au pays ou s’installer dans des pays offrant de meilleures conditions économiques et un accueil respectueux ».
La conclusion qu’il tire est tranchante : « Si la France n’accepte pas de regarder son histoire en face et de dire “la faute est la nôtre, on va réparer” — pas financièrement mais psychologiquement —, alors elle restera prisonnière de cette posture accusatoire. »

L’Algérie n’acceptera plus les diktats
Nasser Khabat insiste sur un autre aspect : la dignité et la souveraineté du peuple algérien. « L’Algérie et les Algériens sont un peuple qui a payé le prix cher, un million de chahids, pour retrouver sa souveraineté. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on acceptera les diktats. »
Pour lui, la manière dont Paris formule ses attentes est contre-productive. «Ce n’est pas en dictant, en imposant et en sommant l’État, la nation et le peuple algérien de faire les choses que la relation pourra s’apaiser.» Il appelle à «ramener de la diplomatie à la France» et à conseiller «ceux qui conseillent Macron» afin de sortir des postures conflictuelles. Il rappelle aussi que la diaspora algérienne en France pourrait jouer un rôle d’intermédiaire positif, à condition que la relation se reconstruise sur des bases d’égalité. «Nous pourrions être un atout pour cette relation bilatérale, mais une relation apaisée, de souverain à souverain.»

Lignes rouges franchies
Le chargé d’affaires de l’ambassade de France en Algérie a été convoqué par les autorités algériennes, avec remise de notes verbales liées à l’accord de 2013 sur l’exemption de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service.
Pour Gamal Abina, journaliste géopolitique, «il y a un comportement erratique», où un jour on dit oui, le lendemain non. Ces accords bilatéraux, rappelle-t-il, «intéressent les deux parties» et leur remise en cause est un signe d’instabilité.
Citant le Président Tebboune, Abina souligne : «Je ne parle pas à des personnages insignifiants… je parle au responsable, c’est M. Macron.» Il appelle le chef de l’État français à «voir l’intérêt de son pays» et non «le dogmatisme imbécile de certains», afin de renouer un dialogue direct et respectueux.
Sur le plan économique, Abina avertit que «l’Algérie n’a pas besoin de la France pour son développement », mais une coopération intelligente pourrait bénéficier aux deux pays, notamment via le marché africain. Il invite Paris à « prendre exemple sur l’Allemagne » dans sa stratégie industrielle.
Enfin, il replace la tension dans une perspective historique : « La guerre d’Algérie a consacré 200 ans de défaites françaises.» Pour lui, si la France veut revenir au premier plan, elle doit «revoir sa copie sur le plan politique» et éviter de «bafouer les conventions diplomatiques».
En réponse, Alger a décidé de soumettre les titulaires de passeports diplomatiques français aux mêmes conditions de visas imposées par la France aux Algériens, un geste que Gamal Abina considère encore comme «une preuve de retenue».

Une relation bilatérale à la croisée des chemins
L’échange Macron–Bayrou, bien plus qu’une simple correspondance administrative, révèle deux réalités. D’un côté, une France en tension politique interne, où le pouvoir joue la carte de la fermeté symbolique pour répondre à des pressions électorales. De l’autre, une Algérie sûre de son assise diplomatique et économique, refusant toute lecture jugée paternaliste ou intrusive.
Si la relation entre Paris et Alger a connu de nombreuses crises depuis l’indépendance, la présente séquence se distingue par sa récurrence et son ancrage dans les débats politiques intérieurs français. La question reste entière : cette lettre scelle-t-elle une rupture durable ou n’est-elle qu’un épisode supplémentaire dans une histoire faite de tensions suivies de réconciliations pragmatiques ?
Pour l’heure, chaque camp campe sur ses positions, et la diplomatie, déjà fragilisée, peine à retrouver le langage commun qui a par le passé permis d’éviter le pire.
Des deux côtés, le diagnostic converge : tant que la France refusera d’assumer ses responsabilités historiques et continuera de jouer la carte de la provocation ou de l’accusation inversée, la relation restera empoisonnée. L’Algérie, elle, affirme qu’elle continuera de répondre coup pour coup, appliquant ce principe de réciprocité qui, selon Gamal Abina, est la clé de sa posture depuis des décennies.
En creux, se dessine une vérité plus large : la relation franco-algérienne ne pourra s’apaiser que lorsqu’elle sera débarrassée des calculs politiciens et replacée sur le terrain du respect mutuel — celui qui va d’État souverain à État souverain.
G. Salah Eddine

Dr Osama Bouchemakh, professeur en sciences politiques : «La France n’accepte pas qu’un autre pays européen soit le premier partenaire de l’Algérie»

Lors de l’émission Hadith al Djazair, diffusée jeudi dernier au soir sur la chaîne AL24 News, l’expert en géopolitique et relations internationales Oussama Bouchemakh a livré une analyse approfondie des tensions croissantes entre Alger et Paris, dans un contexte marqué par la dénonciation par l’Algérie de l’accord bilatéral de 2013 relatif à l’exemption de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service.
M. Bouchemakh a pointé le rôle déterminant des médias français dans l’escalade verbale : «La quasi-totalité des chaînes de télévision et une grande partie de la presse écrite sont désormais alignées sur la vision d’un seul homme : Vincent Bolloré, dont les orientations idéologiques sont connues de tous et alliées à l’extrême droite.»
Selon Bouchemakh, cette concentration médiatique a marginalisé les voix modérées, les poussant à se tourner vers les plateformes en ligne pour s’exprimer. Certains universitaires et spécialistes en géopolitique affirment même craindre pour leur sécurité. L’universitaire réfute par ailleurs l’idée d’une politique étrangère algérienne instable : «Défendre ses intérêts crée inévitablement des adversaires. L’Algérie refuse le statu quo imposé par certains acteurs et agit pour préserver ses intérêts vitaux et tracer son avenir.» Il rappelle également une époque pas si lointaine où, pour investir en Algérie, un partenaire étranger devait «passer par Paris».
En tout cas, cette séquence diplomatique révèle plus qu’un simple différend protocolaire : elle met à nu deux visions du monde qui ne se rencontrent plus. D’un côté, une Algérie qui assume pleinement son indépendance stratégique, refusant toute forme de tutelle et, de l’autre, une France en quête de repères dans un environnement géopolitique mouvant. Les experts s’accordent à dire que la crise actuelle ne relève pas de l’accident, mais d’une recomposition profonde des rapports de force, où chaque geste compte comme un signal politique.
G. S. E.

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