
Le développement fulgurant du commerce électronique en Algérie s’affirme désormais comme un indicateur stratégique de la mutation numérique du pays. Longtemps perçu comme un secteur marginal ou périphérique, le e-commerce devient un véritable pilier de diversification économique, soutenu par un écosystème institutionnel en construction et une base démographique jeune et connectée.
UN CHIFFRE D’AFFAIRES ANNUEL DE PLUS DE 1,9 MILLIARD $
Ce chiffre, révélé lors de la présentation de la quatrième édition de l’ECSEL Expo, reflète l’ampleur de la dynamique en cours. La manifestation, dédiée aux professionnels du commerce en ligne et des services numériques, a permis de dresser un état des lieux précis d’un secteur en pleine effervescence.
La présentation, dimanche dernier, de la quatrième édition de l’ECSEL Expo, salon dédié aux professionnels du e-Commerce et des services en ligne, a été l’occasion de faire le point sur le « très fort » développement du secteur. Le commissaire de la manifestation, M. Chamseddine Habhoub, a précisé que le chiffre d’affaires du commerce en ligne a dépassé les 1,9 milliard de dollars. Et l’activité du secteur devrait encore augmenter dans les prochaines années, d’autant que des « discussions sont en cours » pour donner un nouveau statut aux plateformes de vente de type marketplace.
Ce chiffre symbolique de 1,9 milliard $ illustre une tendance lourde : l’Algérie entre dans une phase de monétisation accélérée du numérique. Selon les estimations croisées du ministère du Commerce et de la CNUCED, le volume du e-commerce a connu une croissance exponentielle depuis 2020, portée à la fois par l’essor des paiements électroniques, la généralisation du haut débit mobile et le changement des comportements de consommation post-Covid.
Ainsi, le commissaire du salon, M. Chamseddine Habhoub, nous explique que la plus récente estimation du marché, réalisée dès 2023 par le ministère du Commerce en collaboration avec la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), a révélé que le chiffre d’affaires global du e-commerce en Algérie est de 1,9 milliard de dollars. Un montant, vraisemblablement dépassé à l’heure actuelle, lance notre interlocuteur. Le responsable ajoute plus loin qu’il est estimé que « plus de 42 millions de colis » sont commandés et livrés chaque année. Un chiffre appelé lui aussi à augmenter.
Ces données, à première vue quantitatives, traduisent en réalité une réorganisation profonde de la chaîne de valeur économique : la logistique, les paiements, la publicité numérique et le marketing d’influence deviennent autant de segments porteurs pour l’investissement et l’emploi.
START-UP, INTÉGRATION, ET CADRE LÉGAL : LES LEVIERS DE LA CROISSANCE
Ainsi, l’une des ambitions du salon 2025 est d’inciter à la création de nouvelles entreprises et start-up spatialisées dans le e-commerce, les offres de services de paiement ou de réservation en ligne. Des domaines d’activité présentés comme des « leviers pour la croissance économique en Algérie ».
Et très concrètement, en plus du programme des conférences, ou encore du « Startup Arena », un espace ouvert à la présentation des solutions innovantes, Chamseddine Habhoub nous explique qu’il s’agira aussi pour le secteur de travailler à l’intégration des e-commerçants qui activent uniquement via les réseaux sociaux.
En effet, ce cadre, bien que non reconnu, représente une part importante des achats en ligne des Algériens. Le commissaire du salon note : « Il est totalement envisageable et même nécessaire d’aller vers l’intégration de ces e-commerçants. » L’objectif est de faire en sorte qu’ils intègrent le cadre de l’autoentrepreneur.
Cet axe d’intégration n’est pas anodin. Il marque une volonté politique de formaliser l’économie informelle numérique, aujourd’hui foisonnante mais difficile à réguler. En intégrant les micro-vendeurs en ligne au statut d’auto-entrepreneur, les autorités visent à créer une nouvelle génération de contribuables digitaux, tout en assurant la protection juridique des consommateurs.
VERS UN NOUVEAU STATUT POUR LES MARKETPLACES
À ce propos, il est rappelé que le e-commerce est encadré par la loi 18-05 (mai 2018), relative au commerce électronique. Ce texte, bien que relativement récent, devra encore évoluer, nous annonce Chamseddine Habhoub, et notamment sur la question du statut des marketplaces, c’est-à-dire les plateformes numériques ouvertes où plusieurs vendeurs proposent leurs produits.
Ainsi, le responsable fait savoir : « Les autorités travaillent actuellement sur une nouvelle évolution de la loi. Des consultations sont en cours avec les acteurs du public et du privé. »
Cette évolution législative est un tournant attendu : en l’absence d’un cadre clair, les marketplaces algériennes sont souvent confrontées à des zones grises juridiques en matière de responsabilité, de fiscalité et de protection du consommateur. L’État souhaite désormais établir une régulation équilibrée, inspirée des standards internationaux, afin de garantir la transparence et l’équité entre vendeurs et acheteurs.
PAIEMENT NUMÉRIQUE ET CONFIANCE DES CONSOMMATEURS
Quant à la question de l’adoption des solutions de paiement en ligne par le grand public, Habhoub explique en substance que la décision de l’État, incitant au paiement des factures et contrats d’assurances par voie numérique ou par carte, a porté ses fruits. Le responsable précise que l’infrastructure est en place et les habitudes évoluent. Cela permettra de développer encore plus le e-commerce, d’autant que l’Algérie a l’une des meilleures couvertures internet d’Afrique.
Toutefois, le responsable, tout en appelant les entreprises à multiplier les offres commerciales en ligne, estime aussi que le choix des clients doit être respecté. « L’État met en place les mécanismes permettant aux opérateurs de proposer des nouveaux modes de paiement, par la suite les clients sont libres de choisir ce qui leur convient le mieux. »
Et la tendance actuelle chez les acheteurs algériens est le système dit de paiement à la livraison (cash on delivery). Une solution visiblement plus rassurante, bien que les garanties de remboursement ou de remplacement des produits défectueux ne sont pas toujours respectées par les opérateurs.
Cette observation met en évidence un paradoxe : si la technologie est prête, la confiance sociale et commerciale demeure encore fragile. Pour franchir une nouvelle étape, il sera crucial de renforcer la législation sur la protection du consommateur, d’imposer une plus grande transparence aux vendeurs et d’améliorer la logistique inverse (retours, remboursements).
Le e-commerce algérien est désormais bien plus qu’un phénomène conjoncturel : il constitue un levier stratégique pour la modernisation de l’économie nationale. Avec un chiffre d’affaires dépassant 1,9 milliard de dollars, il reflète la montée en puissance d’une économie numérique créative, agile et portée par la jeunesse.
Mais sa durabilité dépendra de la maturation du cadre légal, de la généralisation des paiements électroniques, et de la capacité à bâtir une confiance durable entre consommateurs et opérateurs.
L’Algérie, en entrant dans cette ère du commerce digital structuré, se positionne comme un futur acteur clé du e-commerce africain et méditerranéen — à condition de transformer cette croissance quantitative en véritable puissance qualitative.
G. Salah Eddine
