
L’Algérie a commémoré, vendredi dernier, la Journée nationale de l’émigration, marquant le 64ᵉ anniversaire des massacres du 17 Octobre 1961, un épisode tragique et indélébile de la mémoire collective. Ce jour-là, en plein Paris, la France coloniale a commis un crime d’État contre des milliers d’Algériens, coupables d’avoir simplement manifesté pour la dignité et la liberté.
Ce drame, perpétré au cœur de la capitale d’un pays qui se proclamait “patrie des droits de l’Homme”, a laissé une tache indélébile sur la conscience universelle.
Pendant des décennies, les autorités françaises ont tenté d’enfouir cette page honteuse dans le silence et l’oubli. Mais la mémoire, elle, n’a jamais abdiqué.
Ce 17 Octobre 1961, des milliers d’Algériens, hommes, femmes et enfants, ont répondu à l’appel de la Fédération de France du FLN.
Ils ont marché pacifiquement dans les rues de Paris pour dénoncer un couvre-feu raciste, imposé uniquement aux “Français musulmans d’Algérie” par le préfet Maurice Papon — un homme qui, ironie tragique de l’histoire, a plus tard été condamné pour crimes contre l’humanité pour son rôle dans la déportation de Juifs sous le régime de Vichy.
Ce soir-là, la police française a ouvert la chasse à l’homme.
Des manifestants sans armes ont été abattus, frappés, étranglés, jetés dans la Seine.
Les eaux du fleuve ont charrié des corps sans nom, tandis que les ponts de Paris sont devenus le théâtre d’un carnage que même certains témoins français n’ont jamais pu oublier.
Des survivants ont raconté comment des dizaines de leurs compatriotes ont été jetés vivants dans l’eau, simplement parce qu’ils étaient Algériens.
Les commissariats et les stades — le Palais des sports, le Parc des expositions, le stade Coubertin — se sont transformés en prisons de fortune, où plus de 15 000 personnes ont été entassées, torturées, et privées de nourriture. La presse internationale, elle, a rapidement pris la mesure de l’horreur. Les unes des journaux européens et américains ont dénoncé une répression d’une brutalité inouïe, brisant la façade républicaine de la France coloniale.
Mais à Paris, le silence officiel a longtemps recouvert les cris des victimes. Pendant des décennies, les autorités françaises ont nié, minimisé, ou falsifié la vérité.
Les rapports d’époque ont été censurés, les témoins intimidés, les archives verrouillées.
Il a fallu des générations d’historiens, de journalistes, de militants, et de familles endeuillées pour que la lumière jaillisse des ténèbres.
Aujourd’hui, les historiens s’accordent à dire que le 17 Octobre 1961 a été l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine française, un symbole du racisme institutionnel du système colonial.
C’est aussi l’une des preuves les plus éclatantes que la Révolution algérienne ne s’est pas seulement jouée sur le sol national, mais aussi dans le cœur de ses émigrés, qui ont porté le combat de la liberté jusque dans les rues de Paris.
Une mémoire vive dans l’Algérie d’aujourd’hui
“Les scènes tragiques dans les stations du métro parisien et sur les ponts de la Seine ont révélé la brutalité et le racisme de l’appareil colonial”, avait déclaré le président Abdelmadjid Tebboune, rappelant que cette étape de l’histoire de la Révolution “témoigne de la profondeur du lien national sacré entre les enfants de notre chère patrie, qu’ils soient à l’intérieur du pays ou à l’étranger”. Le chef de l’État a souvent affirmé sa détermination à défendre la mémoire nationale, à protéger la dignité des émigrés algériens, et à ancrer la vérité historique dans le récit du renouveau national.
Il a également souligné la nécessité pour l’Algérie de se tourner vers l’avenir, sans haine ni rancune, mais sans jamais renoncer à la vérité.
“Une Algérie fière, profondément attachée aux principes de justice et de vérité dans le traitement du dossier de la mémoire”, a-t-il insisté, appelant à rompre avec le complexe colonial que certains milieux extrémistes tentent encore d’entretenir.
Aujourd’hui, soixante-quatre ans et deux jours ont passé, mais les plaies n’ont pas cicatrisé. De nombreuses organisations de défense des droits humains, ainsi que des intellectuels français, continuent d’exiger que l’État français reconnaisse pleinement sa responsabilité dans ces crimes d’État. Car on ne peut pas bâtir un avenir apaisé sur le mensonge et le déni.
Le 17 Octobre 1961 a marqué une fracture morale au sein même de la République française.
Et si la Seine a depuis retrouvé sa quiétude, elle n’a jamais cessé de murmurer le nom de ceux qu’elle a engloutis. Aujourd’hui encore, en Algérie, les cloches de la mémoire sonnent à l’unisson du cœur des émigrés, rappelant au monde que la liberté s’est souvent conquise au prix du sang et du silence.
Le souvenir de ces martyrs, noyés dans les eaux de Paris, a traversé les décennies comme un appel à la justice, à la dignité, et à la vérité. Parce qu’aucun fleuve, si vaste soit-il, ne peut emporter la mémoire d’un peuple.
G. Salah Eddine
